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Pourquoi voit-on autant de pénis à l’écran depuis quelques années?

Juliette de Lamberterie

2026-03-13T22:55:00Z

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Que ce soit à la télévision ou en salle, on n’est plus à l’abri de se faire surprendre par un pénis en 2026. Comment explique-t-on ce phénomène, et indique-t-il la fin d’un long double standard de la nudité ?

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Courtoisie HBO
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Les adeptes de productions hollywoodiennes l’ont probablement toutes remarqué. Un type de nudité frontale a explosé dans la dernière décennie : celle des hommes cisgenres. Au petit écran, on n’a qu’à penser au succès planétaire de The White Lotus, qui donne à voir, chaque saison, le pénis de l’un ou l’autre de ses personnages, ou à And Just Like That, qui en a montré deux en un seul épisode (l’épisode 8 de la saison 1) — du jamais vu dans la franchise de Sex and the City! Les séries Succession, Euphoria, House of the Dragon, Pam & Tommy, pour ne nommer que celles-là, s’ajoutent à la liste. Au cinéma, rien qu’en 2025, Eddington, Splitsville et 28 Years Later incluaient aussi ce type de nudité. Ce qui était exceptionnel il y a 15 ans semble aujourd’hui... banal.

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La nudité pour faire parler

Cette hausse s’explique d’abord simplement par le fait que les plateformes de streaming (Netflix, Hulu, Amazon Prime, etc.) ont très peu de règles à respecter quant à la nudité. Leur arrivée dans l’industrie a entraîné un changement, explique Stéfany Boisvert, professeure à l’école des Médias de l’UQAM et encyclopédie vivante de la culture populaire. Alors que les chaînes américaines généralistes comme ABC ou CBS doivent se plier aux restrictions de la FCC — notre équivalent du CRTC —, incluant une règle dite « de décence » interdisant toute nudité frontale, les services de streaming n’ont pas à les respecter. La raison de cette exemption ? Le fait que ces plateformes fonctionnent sur la base d’abonnements volontaires et payants. Avant leur arrivée, quelques chaînes câblées payantes, comme HBO ou Showtime (non règlementées par la FCC), commençaient déjà à bousculer les codes entourant la nudité. On n’a qu’à penser aux séries Game of Thrones ou Westworld, diffusées sur leurs ondes et dont le contenu est pour le moins explicite.

Pour convaincre l’auditoire de s’abonner à leur service, ces nouveaux joueurs du divertissement visuel ont donc tout intérêt à se distinguer des médias traditionnels, soit en optant pour des séries et des films plus sexuellement graphiques, dit Boisvert. Par ailleurs, il y a un argument commercial derrière les scénarios plus osés : cette stratégie de différenciation a une valeur importante dans le contexte étasunien, traditionnellement assez pudique, explique Boisvert.

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Toutefois, cette popularisation de la nudité, dans les dernières décennies, a grandement favorisé la nudité des femmes à celle des hommes. À l’époque de Game of Thrones, les critiques féministes se multipliaient face à cette disparité, rappelle Boisvert. Avec le mouvement #MeToo et une demande grandissante pour des représentations plus diversifiées et paritaires de la sexualité, les diffuseurs privés ont été incités à montrer davantage de nudité masculine, et ils avaient beaucoup à y gagner.

En 2026, alors que beaucoup de gens ne regardent la télévision que via les plateformes de diffusion en ligne, on semble observer la présence d’une « course au pénis », gage de viralité. Le contenu télévisuel étant plus abondant que jamais, il est clair que « des scènes qui marquent l’imaginaire collectif, et dont les gens parlent sur les réseaux sociaux, contribuent à ce que la série soit plus visible et plus visionnée », confirme Boisvert.

Courtoisie HBO
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Et le Québec, dans tout ça ? Il reste marqué d’un paradoxe : même si l’on est moins pudique que le reste de l’Amérique du Nord, dit la professeure, on voit peu de pénis dans nos productions. Rappelons que nos chaînes généralistes sont aussi règlementées, mais en fonction de l’heure de diffusion : un contenu jugé explicite sera diffusé tard en soirée. Cela étant dit, nos règles sont en général plus permissives qu’aux États-Unis, particulièrement pour les chaînes privées, comme TVA ou Noovo.

« Là où il y a peut-être un blocage, c’est que comme on est un très petit marché, il est presqu’inévitable qu’une série télé, après avoir été diffusée sur une plateforme en ligne, soit ensuite diffusée à la télévision traditionnelle. Si elle contient des représentations explicites de la sexualité, c’est plus difficile de la diffuser en respectant les règles émises par le CRTC », dit Boisvert.

Prothèse ou pas ?

La coordonnatrice d’intimité et actrice Mimi Côté orchestre et supervise des scènes de nudité ou de sexe simulées au Canada et aux États-Unis. Elle note que les hommes ne sont généralement pas plus à l’aise que les femmes de se dénuder sur un plateau. « Je ne compte plus le nombre de gars qui m’ont dit : “Je suis tellement content qu’il y ait une coordo d’intimité, maintenant. C’est niaiseux, mais être torse nu, ça me gêne” », raconte-t-elle. L’arrivée de la coordination d’intimité a en effet permis aux acteurs et actrices d’être beaucoup plus impliqués qu’avant dans la planification de leurs scènes de nudité, et d’être bien davantage en contrôle de ce qu’ils acceptent de dévoiler.

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En cas de nudité graphique, chaque détail est planifié et débattu, au besoin : vue partielle ou complète, utilisation d’une perruque pubienne... Les acteurs ont aussi toujours l’option de « tromper » le public à l’aide d’une prothèse ou d’un double. « Vous seriez surpris de connaître le nombre de sexes que vous avez vus qui n’appartenaient pas aux acteurs ! », lance Côté. Idem pour les fesses, les seins, les torses, ou même les pieds ou le dos — pour les personnes qui ont de l’acné dans le dos, par exemple.

Courtoisie HBO
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Plus une production dispose de moyens, plus il est probable qu’un pénis vu à l’écran soit une prothèse ou celui d’un double. Par exemple, les acteurs dont les scènes de nudité ont fait exploser le Web dans The White Lotus (qui disposait d’un budget faramineux), Steve Zahn, Theo James et Jason Isaacs, ont tous choisi l’une de ces techniques lors du tournage.

Les archétypes du pénis

On pourrait donc penser qu’avec la nudité frontale d’hommes cisgenres plus présente sur nos écrans, l’écart de sexualisation entre les deux genres rétrécit. Mais la réalité est plus complexe, explique Stéfany Boisvert. « Malgré les changements dans les représentations, pour moi, c’est clair qu’il y a encore un double standard. Il persiste des différences dans la manière de représenter la nudité féminine et la nudité masculine. » Tandis que la nudité des femmes est encore majoritairement érotisée dans la mise en scène, celle des hommes est systématiquement présentée comme drôle ou invasive.

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En effet, l’apparition du pénis « est présentée comme un ressort comique ou de manière à mettre l’accent sur des formes de violence ou de harcèlement sexuel. Plusieurs séries ont notamment inclus des dick pics à leur scénario », explique Boisvert, qui propose le terme « phallo-photo » comme traduction. Ces choix façonnent la réaction du public, souvent incité à ressentir du désir pour la nudité féminine, mais du rire ou de l’inconfort envers celles des hommes.

D’ailleurs, l’érotisation des hommes à l’écran passe souvent par des procédés différents que dans le cas des femmes. « L’érotisation du corps masculin se fait à travers des plans plus larges ou qui le montrent de dos   ; des contextes qui permettent de mettre en évidence la puissance ou l’agentivité sexuelle des hommes. Mais c’est très, très rare que le pénis soit représenté d’une manière jugée érotisante », dit-elle. Le seul exemple qui lui vienne en tête ? La série Tell Me You Love Me (HBO, 2007), dans laquelle le personnage joué par Adam Scott se fait masturber par sa femme dans un contexte romantique et intime.

Ainsi, malgré la hausse de nudité frontale, l’homme demeure représenté comme un sujet en contrôle, mais rarement comme un objet de désir. Deux scènes de télévision prenant place dans un vestiaire d’hommes illustrent bien la distinction entre les deux. La première, tirée du deuxième épisode de la série Euphoria (HBO, 2019) montrait une trentaine de pénis en gros plan à l’écran   ; ceux de jeunes hommes nus marchant sans gêne entre les casiers. C’était du jamais vu pour le public, dit Stéfany Boisvert, mais cette représentation restait conforme aux normes de la masculinité. « Le fait de performer sa masculinité en montrant qu’on est à l’aise avec sa nudité, voire en l’imposant aux autres dans différents contextes de socialisation, mais en sous-entendant qu’on n’a pas de désir homosexuel pour autant, fait partie des codes de socialisation propres à la masculinité depuis fort longtemps », dit-elle. (On nomme d’ailleurs ce comportement par la narration, pendant cette scène).

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Courtoisie HBO
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Dans l’une des premières scènes du récent succès de Crave Heated Rivalry, les protagonistes, deux joueurs de hockey qui développeront une relation romantique au fil des épisodes, se rencontrent dans un vestiaire. On utilise la suggestion plutôt que la nudité frontale, mais on relève par le jeu des caméras le regard insistant du personnage d’Ilya sur Shane, précisément son entrejambe. Le cadrage des plans érotise leurs corps, suggérant implicitement le désir qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. « Ça déstabilise bien des codes narratifs. C’est ça qui nous marque, dans cette série-là », analyse Boisvert.

Courtoisie HBO
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Du progrès accompli, du chemin à faire

Si certains doubles standards persistent, le milieu va dans la bonne direction, du moins au Québec. Mimi Côté, qui a joué dans de nombreuses scènes de sexe simulées au cours de sa carrière, rapporte avec enthousiasme que les conditions sur les plateaux ont drastiquement changé en 10 ans. Les commentaires déplacés sur les corps des actrices, par exemple, ne passent plus. « Aujourd’hui, les gens savent qu’ils doivent se tenir, dit-elle. On est dans le travail, maintenant. La sexualité n’est plus juste un petit clin d’œil dans une série, de temps en temps. »

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Courtoisie Amérique Film
Courtoisie Amérique Film

Elle souligne que les femmes sont plus nombreuses en scénarisation, ce qui contribue à ce changement de culture, tout comme les hommes qui osent sortir des stéréotypes genrés. Le long-métrage Deux Femmes en or, réadapté en 2025 par Chloé Robichaud et sur lequel elle a travaillé, est un exemple parlant dans lequel les hommes et les femmes sont représentés de façon égale : tantôt érotisés, tantôt désexualisés dans leur nudité.

Courtoisie Amérique Film
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D’ailleurs, alors que les productions étasuniennes risquent de suivre une ligne de plus en plus conservatrice dans les prochaines années, selon Stéfany Boisvert, le Canada a l’occasion de prendre sa place en créant encore plus d’histoires modernes et nuancées. « Au Québec, je pense que les prochaines années seront synonymes d’expérimentations. Je pense qu’il y a une volonté de diversifier encore davantage les représentations de la sexualité dans nos séries télé, de l’explorer de manière plus complexe et polymorphe », dit la professeure. Voilà de quoi nous donner hâte pour la suite.

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