«Des choses qui ont l’air de venir d’un autre monde»: la nouvelle ère de la maille
Juliette de Lamberterie
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Le tricot et le crochet, des techniques anciennes passées de génération en génération par les femmes, se font réapproprier par de jeunes artistes à l’imagination sans limite. Rencontre avec trois créatrices dont les pièces sortent de l’ordinaire.
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Un autre monde
« C’était un peu après la pandémie. J’avais callé malade à la job. Je suis restée au lit toute la journée, et je suis tombée dans une sorte de vortex YouTube de crochet ». Voilà comment Anne-Marie Soucy, artiste visuelle et confectionneuse de vêtements et objets spectaculaires au crochet, a débuté sa pratique, un lendemain de veille parmi d’autres.
Les pièces qu’elle fabrique, comme sa Rose foliose3, sont majoritairement faites de morceaux en crochet, plus ou moins larges, assemblés peu à peu de manière semi-spontanée. Pour certaines, elle crée un très gros morceau qu’elle sculpte ensuite. « Ma pratique est très axée sur le hasard. J’essaie des choses, je vois si ça marche. J’ai rarement un plan très précis de ce que je vais faire », dit Anne-Marie. Dans tous les cas, elle consacre « beaucoup, beaucoup d’heures » sur ses projets.

Si une forme de spontanéité est intrinsèque à son travail, c’est qu’Anne-Marie Soucy ne cherche pas à créer des vêtements ordinaires. « Mon but, c’est de faire des choses qui ont l’air de venir d’un autre monde, dit-elle. Des trucs un peu weird. J’adore quand la texture est difficilement saisissable ». Ses créations sont trouées, s’entrelacent, se superposent, prenant des allures de coraux ou de formes extraterrestres. Le crochet, qu’elle a appris par elle-même grâce à internet, rend ce genre d’exploration possible.
Anne-Marie loue ses pièces à des stylistes, des photographes ou des artistes pour leurs projets créatifs. Elle crée parfois des collections de plus petits accessoires pour les vendre dans les marchés, mais pour les pièces d’envergure, un prix reflétant son effort serait très élevé. Oui, on peut acheter des tops en crochet en ligne à 20 $, « mais la personne qui l’a fait à la main s’est fait exploiter », dit l’artiste.

Anne-Marie travaille encore de 9 à 5 dans un OBNL, mais elle aspire à vivre un jour de sa passion à temps plein. Elle se pose toutefois des questions sur les contraintes liées à la pression de faire du profit. « Je me demande à quel point ça dénature ce que tu fais », dit-elle. Pour l’instant, elle est heureuse d’être complètement libre. Confectionnant aussi des oeuvres abstraites, elle a exposé l’une d’entre elles à Bois Magique, un évènement d’expositions communautaires pour créateurs émergents à Montréal, en février, et vise dans le futur à présenter ses propres expositions. Dans l’interstice entre mode et art, Anne-Marie Soucy se sent à sa place.

Mêler les mailles
Jade Simard, designer montréalaise, priorise elle aussi sa vision créative avant tout. Elle veut faire des choses qui lui ressemblent. « Je ne me contente pas du marché montréalais. J’essaie d’ouvrir des portes afin de trouver le marché qui correspond à mes vêtements », dit celle qui vend maintenant dans des boutiques à Montréal, à New York et à Los Angeles. Après avoir décidé que la reproduction d’un vêtement 100 fois ne l’intéressait pas et ne correspondait pas à ses valeurs, Jade a elle-même aménagé la niche qui lui convenait.
Les vêtements de Jade font aussi partie d’un univers bien à eux. D’ailleurs, pour la promotion de sa collection la plus récente, Idéalité, une collaboratrice l’a aidée à créer un monde virtuel en ligne qui présente ses pièces, dans lequel on peut se promener à la façon d’un jeu vidéo ! Jade puise beaucoup d’inspiration dans le cinéma. « J’aime beaucoup les films d’époque, dit-elle. J’aime la renaissance, le médiéval. L’extravagance des vêtements de ces époques-là me parle. »


Extraits du monde virtuel accompagnant “Idéalité”, créé par @caraballour. “J’aime le marketing différent, liés à d’autres types d’art”, dit Jade Simard.
Cette ancienne élève des écoles de mode du Cégep Marie-Victorin et de l’UQAM a cherché sa place dans l’industrie pendant plusieurs années, avant de la trouver dans la conception de costumes. Elle partage ainsi son temps entre ces contrats et la création de ses propres collections. « L’un nourrit l’autre. Les contrats et les demandes qu’on me fait me permettent de développer de nouvelles techniques, d’utiliser de nouvelles matières ». En février 2026, elle a présenté son deuxième défilé à New York.
Le tricot, elle s’y est initiée quand elle était enfant. « Mon père nous avait patenté un tricotin avec des bouts de bois et des clous », se souvient-elle. Pendant la pandémie, elle reprend la technique et commence à expérimenter. En travaillant avec tous les types de matériaux, elle crée ses propres méthodes et travaille par couches en collant des tissus. Avec une machine à tricoter, les horizons sont presque infinis. « Tu peux vraiment t’amuser », ajoute Jade, mentionnant que c’est l’aspect ancestral du tricot qui la rejoint. « C’est un savoir-faire qu’on a depuis des siècles et qui est historiquement féminin, mais qui permet encore d’innover », se réjouit-elle.

Beaucoup de ses créations mélangent la maille traditionnelle à des matériaux atypiques, comme la cotte de mailles — ce sont d’ailleurs ces pièces qui se vendent le mieux — ou, plus récemment, le silicone. « Si ça ne marche pas comme je veux, mais que c’est quand même beau, je vais peut-être le modifier et l’utiliser d’une autre façon. J’essaie de ne rien gaspiller, d’embrasser le processus ».

Défait, mais beau : voilà l’opposition vers laquelle Jade revient sans cesse. « Ça attire l’œil quand un morceau trouve l’équilibre parfait entre les deux. C’est ce que j’essaie de créer dans mes pièces : une matière déconstruite qui contraste avec une structure établie ».
Renforcer le lien
« Mes clientes recherchent une féminité, un langage et une façon de s’exprimer, dit Angèle Lepolard, créatrice de la marque Vêtement Fragile, conçue à Montreuil, en France. Il y a souvent ce côté « créature » qui revient, presque pas humain. En tout cas, c’est un style emprunté aux contes, à l’imaginaire », dit-elle.
Les créations d’Angèle, on peut les porter à l’endroit comme à l’envers, et leur élasticité leur permet de s’adapter à différents types de corps. La maille apporte au vêtement une certaine polyvalence. « Elle donne cette sensation que le corps est en train d’étendre la matière. Donc, elle crée une tension. » La tension, la fragilité et l’usure sont des thèmes centraux dans le travail d’Angèle : on les reconnaît dans ses vêtements, mais aussi dans les vidéos ou les textes qui accompagnent les créations de Vêtement Fragile. On associe souvent ces notions aux choses tristes ou mauvaises, mais elles peuvent dire beaucoup plus, selon Angèle. « Quand on revendique sa fragilité, on accepte sa force et sa faiblesse, dit-elle. Bref, son humanité. »


Les confections Vêtement Fragile, semblables à des toiles d’araignée luxueuses ou des ailes d’anges déchus, enveloppent leurs modèles. « J’utilise avant tout ce qu’on appelle du démaillage ou de l’effilage, c’est-à-dire que je maille des choses sur mes machines à tricoter que je détruis ensuite à la main. » Détruire après, c’est comme donner un coup de poing dans un gâteau, dit-elle : très satisfaisant, et bien plus efficace d’un point de vue esthétique.
Angèle Lepolard utilise aussi le crochet, qui lui permet d’ajouter une dimension « 3D » à ses pièces. Elle aime l’aspect méditatif de ces techniques. « J’essaie d’entrer dans cet état où, comme on compte beaucoup, l’esprit vagabonde », dit-elle. Comme Anne-Marie et Jade, elle fait confiance au processus et va jusqu’au bout de ses expérimentations. Pour sa part, elle travaille peu avec des patrons et privilégie plutôt le moulage, une technique par laquelle on sculpte directement la matière sur des mannequins.


L’artiste a aussi un parcours mode atypique. Formée aux Beaux-Arts d’Avignon, elle avait un bagage très théorique et muséal. Travaillant déjà à l’époque sur le concept de la fragilité, elle a peu à peu développé un intérêt pour les arts textiles. « Ceux-ci évoquaient beaucoup plus efficacement ce que je voulais dire que l’écriture. »
La créatrice vend peu sur internet, car elle estime que ses vêtements demandent un accompagnement en personne. C’est dans les popups où elle vend ses créations ou dans son propre studio qu’elle reçoit ses clientes, puis les aide à s’habiller. Prendre le temps de créer un lien avec les gens qui achètent ses créations pendant leur moment ensemble – qui devient intime, puisque ses vêtements sont comme une deuxième peau, est essentiel pour elle. Angèle vit de sa passion et aspire à mettre prochainement sur pied un premier défilé. Et qui sait, peut-être à ouvrir une boutique au Québec.

Une des vidéos produites par Vêtement Fragile, “Fragments" (à voir aussi : ”Saisons"), qui consolident l’imaginaire de la marque.
« C’est important d’avoir des choses qui débordent un peu », dit la créatrice de Vêtement Fragile. À travers ses pièces, Angèle aborde le potentiel créateur de la destruction, mais surtout la délicatesse. « Le monde est dur. Avoir une espèce de respiration, de poésie, ça vient nous toucher pile-poil en plein cœur. »
Comme Anne-Marie Soucy et Jade Simard, Angèle Lepolard a accepté sa position hybride aux frontières de la mode, de l’art et de l’artisanat. En développant leurs propres techniques de travail de la maille, ces trois créatrices font partie d’un mouvement éminemment moderne ; pas parce qu’elles utilisent des technologies de pointe, mais parce qu’elles savent développer un imaginaire en réaction au monde qui les entoure.
Où les rejoindre :
Anne-Marie Soucy: @amsoucy
Jade Simard: @jadesimard.dsgn et jadesimard.com. Vêtements en vente chez les boutiques Take Three (Montréal), Retail Pharmacy (New York) et Singulier Vintage (Los Angeles)
Angèle Lepolard: @vetement.fragile et www.vetementfragile.net