Le coût de la vie explique peut-être votre célibat: voici pourquoi
Juliette de Lamberterie
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L’augmentation rapide des prix du logement et du panier d’épicerie des dernières années modifie progressivement l’organisation de la société, et complique la vie amoureuse des Canadiennes et Canadiens.
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« Dès que je mets le pied dehors, il faut que je paye », dit Geneviève, 50 ans. « Chaque fois que j’ai une date, non seulement ça me coûte 150 piastres pour une gardienne, mais ça me coûte aussi mon essence, le restaurant. Ça fait cher, pour décider qu’on ne se reverra pas », dit-elle. Famille d’accueil pour quatre adultes présentant des déficiences intellectuelles et célibataire depuis un an, Geneviève a dû assumer seule ses factures, ce qu’elle n’avait pas fait en 27 ans. Elle paye pour l’hypothèque, l’entretien de la maison et l’épicerie pour cinq, parmi d’autres charges, et a dû faire certains sacrifices en raison de l’augmentation des prix des dernières années. « Tout est rendu plus cher. Il n’y a rien qui est resté vraiment stable ou qui a diminué », dit-elle.
Comme pour les mères monoparentales, ses rendez-vous amoureux nécessitent un haut degré de planification, financière comme logistique. Chaque rencart lui coûte beaucoup, même si celui-ci s’avère un échec ou est annulé à la dernière minute. « Certaines fois, j’ai perdu beaucoup d’argent », dit-elle. Pour éviter d’en gaspiller trop, cette cinquantenaire qui veut trouver l’amour a donc développé une approche pragmatique : « Si tu sais que pour toi, tel critère est non négociable, fais le tri avant de te déplacer, dit-elle. Il y a des questions qui se posent, des choses qui se discutent avant un premier rendez-vous. » Elle ne cherche pas d’homme vivant en colocation, évite ceux qui ont de jeunes enfants ou qui habitent trop près de chez elle. Dans sa vie, aucune place à l’imprévu : pas question de se déplacer sans que son prétendant ne satisfasse quelques conditions non négociables.
Geneviève est loin d’être la seule personne forcée d’adapter ses pratiques amoureuses aux contraintes du coût de la vie : en 2025, la moitié des célibataires canadiens ont diminué la fréquence de leurs rendez-vous, ou choisi, pour ceux-ci, des activités moins chères, selon un sondage BMO publié en février 2026. Plus frappant encore : 55 % des célibataires au pays n’ont eu aucun rendez-vous amoureux au cours des 12 derniers mois. Une proportion similaire estime que les rencontres amoureuses ne « valent pas la peine financièrement». Au sud de la frontière, un sondage mené en juillet 2025 par la Bank of America révélait que plus de la moitié de la génération Z, particulièrement touchée par la crise du coût de la vie, dépensait zéro dollar par mois pour leur vie amoureuse. Zéro !

Les sondages reposent sur la perception des gens, qui est volatile, précise François Martel, vice-président régional de la planification financière pour le Québec chez BMO. Pour l’instant, les chances que le Canada tombe en récession en 2026 sont basses, mais la croissance économique du pays promet d’être faible, ou presque nulle. Le contexte économique actuel, dit Martel, est « variable »: il est difficile à prévoir, à cause des politiques américaines, mais affiche aussi des signes encourageants pour le futur, grâce à de l’investissement important du fédéral et de nouveaux partenariats internationaux.
Mais, pour le coût de la vie, « si on a senti un pincement dans les finances lors de la pandémie ou à la sortie de celle-ci, ce pincement-là ne sera pas moins vif. Les prix, malheureusement, vont continuer à monter », dit-il. D’ août 2020 à août 2025, les prix du logement ont augmenté de 31,4 %, et ceux de l’alimentation, de 28,2 % au Québec. Pour beaucoup, l’augmentation des salaires n’a pas suivi le rythme de l’inflation. Chez les jeunes, la situation est particulièrement difficile : le taux de chômage des 15 à 24 ans se situe autour de 13 %, pratiquement le double que pour l’ensemble de la population active. Certaines causes évoquées ? Les compagnies ne sont pas en expansion à cause de l’incertitude économique, et la technologie amène la suppression de certains emplois de base.
Avec une bourse serrée, les sorties, l’animation et la restauration sont les premières dépenses coupées. Particulièrement en période difficile, notre vie amoureuse, avance François Martel, devient un poste budgétaire comme les autres, qu’on planifie ou qu’on coupe ; on l’envisage comme un investissement, en évaluant les risques et les rendements potentiels.
Les applications s’en mêlent
Des risques, Laurie, 29 ans, ne peut pas se permettre d’en prendre beaucoup. Cette jeune agente de bord planifie avec soin son budget, tâche d’investir autant qu’elle peut, et achète presque tout usagé pour maintenir une stabilité. « J’essaie d’être bien financièrement, mais je n’irai pas jusqu’à être avec quelqu’un qui fait moins d’argent que moi ou qui gère mal ses finances. Vivre avec mon seul salaire, c’est déjà une pression », dit-elle. Laurie veut trouver l’amour pour vivre de bons moments et, dans l’idéal, bâtir un avenir, pas pour s’ajouter un stress financier. Utilisatrice de l’application de rencontre Hinge, elle priorise donc les prétendants qui ont un emploi stable. Elle ne cherche pas un profil financier particulier, mais des signes d’équilibre qui traduisent un caractère responsable.

Parfois, Laurie a l’impression qu’elle est jugée pour son statut social, et que cela complique sa recherche de l’amour. « Tu n’as qu’à taper sur internet, et tu vois combien fait un agent de bord à peu près », dit-elle. « Je pense que je ne fais peut-être pas assez d’argent aux yeux de certains hommes. » Elle sent que beaucoup cherchent, comme elle, quelqu’un qui fait au moins autant d’argent qu’eux.
Laurie n’est pas la seule à percevoir l’importance de l’image sur les applications de rencontre. Antoine, un technicien en ingénierie de 36 ans récemment séparé et père de deux enfants, les qualifie de jungle. Puisque les hommes sont majoritaires dans ces espaces, il sent le besoin d’« impressionner » ses dates potentielles pour avoir une chance de les rencontrer. Pourtant, avec toutes ses charges, « en bout de ligne, il n’en reste pas tant à la fin du mois pour pouvoir prévoir des activités ou des rencontres ». Une solution ? Proposer des idées d’activités peu chères. Mais « quand j’essaie de me mettre à la place d’une femme qui reçoit 50 invitations à aller prendre un café, je me dis que ça fait beaucoup, pour elle », dit-il. Puisqu’il est avec ses enfants une semaine sur deux, il tend à réduire ses dépenses lorsqu’il ne les a pas chez lui, ce qui n’est pas propice aux rencontres. Il n’a pas eu l’occasion d’en faire depuis sa séparation.

Même si Laurie et Antoine cherchent d’abord l’amour pour le bien-être à deux, ils ne cachent pas qu’être en couple améliorerait leur confort financier. Factuellement, être un duo de conjoints est avantageux sur ce plan, pour la séparation des factures et les nombreux avantages fiscaux, dit François Martel. D’ailleurs, un sondage RBC de décembre 2024 révélait que 55 % des Canadiens déclaraient avoir financièrement besoin de leur partenaire pour maintenir leur qualité de vie. Ainsi, en temps de contexte économique difficile pour les ménages, « ce n’est pas que l’amour disparaît, mais il se combine avec des préoccupations de sécurité matérielle », observe Marianne-Sarah Saulnier, anthropologue à l’Observatoire québécois des inégalités.
L’isolement qu’on ne choisit pas
Si la précarité ne concerne pas tout le monde, elle en touche de plus en plus, explique Saulnier. En effet, l’insécurité alimentaire a augmenté de 82 % en moyenne au Québec de 2019 à 2023, selon une étude de l’Observatoire. Dans la classe moyenne, c’est presque 20 % qui la vivaient en 2023 contre seulement 8,5 % en 2019. En quelques années, une partie de la population qui n’était pas confrontée à ce type d’enjeu a donc commencé à l’être.
« L’insécurité financière, ça vient toucher à des besoins de base, comme le logement, être capable de se nourrir. Si on n’a pas l’argent qu’il faut, ça occupe un espace mental très important et nécessairement, on est moins disponible d’un point de vue affectif, dit Saulnier. Dans ce contexte, rencontrer quelqu’un devient une charge supplémentaire plutôt qu’un plaisir. » De plus, devoir dévoiler ses difficultés d’argent à la personne qu’on rencontre est une charge additionnelle. « On peut se sentir humilié, ressentir de la gêne, être tanné de toujours devoir expliquer qu’on n’est pas capable de payer certaines choses. »

La pression financière isole aussi les couples, dit-elle. Comme les célibataires, ceux-ci ont tendance à sortir de moins en moins, ce qui impacte leur dynamique et leur bien-être (les couples avec des enfants connaissent bien les bienfaits d’une pause !). Faute de moyens, des couples choisissent aussi d’annuler ou de retarder certains projets de vie, comme un deuxième enfant.
« Bien entendu, ça joue aussi sur des couples qui n’oseraient pas, par exemple, se séparer parce qu’ils ne sont pas capables de s’imaginer vivre chacun dans un logement et tout payer individuellement. » Dans les cas les plus graves, ce genre de situation peut encourager certaines personnes — les femmes, particulièrement — à demeurer dans des relations toxiques ou abusives, n’ayant pas les moyens de se reloger seule.
Un fossé qui se creuse
Pandémie, crise du logement, crise du coût de la vie : « Chaque fois qu’il y a une crise, les inégalités déjà existantes s’exacerbent, et de nouvelles émergent. La situation s’empire donc pour ceux et celles qui vivent déjà des vulnérabilités », dit l’anthropologue Marianne-Sarah Saulnier. C’est simple : puisque les besoins de base accaparent une plus grande partie du budget des plus précaires, comparé aux privilégiés, la flambée des prix du logement et de l’épicerie les défavorise de manière disproportionnée.
De l’autre côté, « les gens qui étaient déjà super confortables sont encore plus confortables et s’éloignent de ces réalités. Et ça vient créer, si l’on revient au sujet amoureux, une dynamique classiste, dit Saulnier. Les gens qui sont moins nantis vont rester ensemble, et les plus riches feront de même. »

Cette précarisation d’une partie croissante de la société, qui impacte sa capacité à socialiser et à rencontrer, est-elle vouée à perdurer ? Le vice-président régional de BMO, François Martel, croit qu’on va dans la direction d’une économie plus vibrante qui créera de nouveaux emplois à long terme. Les salaires, selon lui, rattraperont tranquillement l’indice des prix à la consommation, du moins pour certains domaines.
L’anthropologue est d’un autre avis. « Ne serait-ce que la crise du logement, ce n’est pas près de s’améliorer », dit Marianne-Sarah Saulnier. C’est le nerf de la guerre, puisque chez les moins nantis, certains consacrent jusqu’à 70 % de leur paye à leur loyer. « Il n’y a pas de volonté politique réelle pour régler ce problème-là. Les prix des logements ne font qu’augmenter. » Les changements climatiques ont aussi une incidence sur le prix de l’épicerie, en plus de l’inflation, indique-t-elle, sans parler de l’oligopole des géants de l’alimentation au Canada qui contribue aussi au problème. L’iniquité salariale selon les types d’emplois est aussi un enjeu important. « Le problème est tellement grand ; il ne suffit pas que l’inflation se calme pour que ces enjeux, liés à un filet social qui est en train de s’écrouler, se règlent. »

À travers toutes les craques du système, bien sûr, l’amour ne cessera jamais de passer. Être plusieurs, en couple ou entre amis, aide nécessairement à traverser les difficultés. « La pression financière, ça peut aussi créer un rapport de solidarité », dit l’anthropologue ; par exemple, en développant ensemble des stratégies communes pour économiser, même s’il est désolant de devoir le faire. Sensibiliser davantage la population aux façons de parler d’argent et l’encourager à s’enlever la pression d’impressionner les autres, par exemple, serait aussi bénéfique, selon elle. L’amour, ce n’est pas un souper à 200 $ ; c’est avant tout, comme écrivait Bell Hooks, une pratique continuelle : du soin, du respect, un engagement et de la communication, entre autres. Reste que le contexte social — les applications de rencontre, la perte de friction entre les individus — et économique actuel est ardu pour les romantiques. Malheureusement, les lois du marché et le système actuel n’annoncent aucun changement de tendance.