Annie-Soleil Proteau: Parler de la criminalité dans sa famille l'a poussée à agir pour les autres
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Marjolaine Simard
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Annie-Soleil Proteau célébrera neuf ans comme chroniqueuse à Salut Bonjour et Salut Bonjour week-end l’été prochain, tout en coanimant et en produisant Famille de criminel et Le parloir. Près de trois ans après avoir parlé publiquement de son enfance et de sa vie de jeune adulte marquée par la criminalité, elle ressent un souffle de libération et souhaite continuer à tendre la main à ceux qui ont été marqués par ce milieu ou qui s’en rapprochent sans en connaître les réalités. Entre la lumière du soleil matinal et celle de la nuit, elle dresse un bilan positif entre son passé et sa vie plus assumée que jamais.
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Plus de deux ans après avoir parlé publiquement de la criminalité dans ta famille, quel bilan en tires-tu ?
Quand j’ai parlé publiquement pour la première fois du fait qu’il y avait de la haute criminalité dans ma famille, et du fait que, moi-même, à une époque de ma vie, j’ai fait de mauvais choix, ça a comme ouvert une porte en moi. Ce fut une immense libération. Je réalise aujourd’hui que j’étais prisonnière de quelque chose. C’est en le révélant que j’ai compris que ça me libérait profondément. Je me sens aujourd’hui plus libre que jamais. Je m’autorise à être pleinement moi-même, sans masque, sans filtre. Les gens me comprennent mieux aussi. Je trouve ça beau de pouvoir vivre dans cette authenticité-là.
Considères-tu que de parler de tout ça était risqué pour ta carrière ?
Je n’ai jamais vu ça comme une “faute”. Je ne renie pas mes origines, au contraire. Elles ont fait de moi la personne que je suis. Je n’ai pas honte. J’ai aimé cette vie-là, j’ai aimé ces gens-là. Ils ne sont pas que des bandits, personne n’est qu’une seule chose dans la vie. Cependant, je ne veux jamais glorifier ça. J’en ai souffert énormément, j’ai perdu des gens que j’aimais dans des circonstances tragiques. Donc pour moi, c’était important de montrer la réalité, sans jugement, mais sans embellir non plus.
Tes confidences publiques semblent t’avoir donné l’occasion de faire de ton passé un outil fort pour te rapprocher de certaines personnes qui n’auraient sans doute pas osé parler à un journaliste...
Famille de criminel, c’est une idée du journaliste Félix Séguin. Il m’a appelée parce qu’il connaissait mon histoire. Il m’a dit : « Moi, ils ne voudront pas me parler, mais toi, oui. » On a développé le concept ensemble. Les familles ne parlent pas habituellement ; il y a un tabou énorme. Le fait que je vienne de ce milieu-là m’a donné un accès privilégié. Les gens me font confiance. Ils savent que je ne viens pas juger, mais comprendre, comme ce fut le cas avec la fille de Maurice « Mom » Boucher. Ma collaboration avec Félix s’est ensuite poursuivie sur l’émission Le parloir.
Éprouves-tu le désir d’aider en t’engageant dans ces projets télévisuels ?
Je ne veux pas incriminer, je veux aider. Si ça peut toucher un jeune qui est attiré par cette vie-là, ou quelqu’un qui est déjà dedans et qui se demande s’il peut s’en sortir, tant mieux. Je voulais aussi parler aux familles. Parce que les proches de personnes criminalisées sont souvent vus comme coupables par association, et ce n’est pas vrai. Une mère n’a pas choisi la criminalité de son fils, un enfant n’a pas choisi celle de son père. Je voulais montrer que, dans la grande majorité des cas, ça finit dans des drames et même des tragédies épouvantables. Je ne veux pas faire la morale, mais montrer la réalité.
Quelles réactions t’ont le plus marquée depuis que tu coanimes ces émissions ?
Je reçois énormément de messages. Des criminels incarcérés ou en liberté qui prennent conscience de l’impact de leurs gestes sur leurs proches. Certains veulent essayer de quitter le crime. Des policiers m’écrivent aussi pour dire à quel point ils sont touchés. Mais ce qui me bouleverse le plus, ce sont les rencontres humaines. Un jour, un homme m’a prise dans ses bras sans que je le connaisse. Sa femme m’a rassurée : « C’est correct, il veut juste te serrer pour te remercier. » Il pleurait. J’ai appris ensuite que c’était un haut gradé de la Sûreté du Québec. Si ça peut semer une petite graine d’espoir chez quelqu’un, c’est énorme à mes yeux !
Ta relation avec les journalistes judiciaires, Félix Séguin et Claude Poirier semble très forte...
Félix, c’est un très grand ami. On se parle tout le temps, on se complète énormément. On connaît chacun les forces de l’autre, on se nourrit mutuellement. Ensemble, on est vraiment une bombe. On a une chimie naturelle qui se ressent à l’écran. Claude, c’est quelqu’un d’extrêmement précieux pour moi. On a développé une relation très forte, au point où je le considère comme un mentor et un ami très proche. Je l’aime profondément. Il a toujours été là pour moi dans des moments importants, parfois même difficiles. Il a aussi apporté un soutien à ma famille que je n’oublierai jamais.
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Quand, dans ton parcours, as-tu choisi de prendre une autre voie, loin de la criminalité ?
À un moment donné, j’ai compris que ça allait trop loin pour moi. En plus, je travaillais dans les bars, la nuit, entourée là aussi de cet univers-là. Et je me suis dit : « Si je veux réussir, je ne peux pas continuer ainsi ! » Tu ne peux pas vouloir être animatrice et rester dans cette vie-là en même temps. J’ai toujours su que je voulais faire de la télé. J’avais quatre ans et je le savais déjà. À un moment donné, j’ai fait des choix.
Comment as-tu fait ta place dans les médias ?
En défonçant des portes. J’envoyais mon démo partout et personne ne me rappelait. Même dans mon entourage, on me disait que je ne réussirais jamais, et on se faisait un malin plaisir à me redire d’où je venais. Mais ça m’a donné encore plus envie de prouver le contraire. J’ai pleuré, j’ai traversé des moments très difficiles, mais je n’ai jamais lâché. C’est René Homier-Roy qui m’a donné ma première vraie chance. Mais encore aujourd’hui, rien n’est jamais acquis et je suis extrêmement reconnaissante de ma chance. Je sais que chaque contrat peut être le dernier.
Tu es chroniqueuse à Salut Bonjour à Montréal, le vendredi, et à Salut Bonjour week-end à Québec. Ce monde matinal semble loin de ton passé nocturne...
Pas tant que ça. Pour moi, Salut Bonjour, c’est presque un horaire de nuit ! Je prépare mes sujets tard et je travaille beaucoup en amont. Même si j’ai en moi cette fille de nuit, j’ai toujours eu ce côté lumineux, festif, même dans les moments plus sombres. J’ai appris à sourire quand ça ne va pas, c’est une forme de résilience peut-être.
Tu as récemment parlé de ton oncle disparu, Jocelyn Gadoury, sur les réseaux sociaux...
Je le fais pour ma cousine Jennifer. Elle cherche son père depuis qu’elle est toute petite. Enfant, elle l’attendait parfois longtemps sur le trottoir avec son petit sac à dos... jusqu’au jour où il n’est jamais revenu la chercher. Elle porte une blessure immense. Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce qu’avec le temps, les langues peuvent se délier. Si on pouvait retrouver son corps, elle pourrait enfin avoir des réponses et faire un vrai deuil. Si ça peut aider, ne serait-ce qu’un peu, je le fais pour elle. L’organisme Meurtres et disparitions irrésolues du Québec accompagne d’ailleurs ma famille pour faire la lumière sur sa disparition, et ça, c’est primordial pour nous.
Tu traverses un deuil avec la perte de ton chien, René, nommé en l’honneur de René Homier-Roy...
Malheureusement, j’ai dû faire euthanasier René récemment, et c’est extrêmement dur. Il m’a accompagnée partout pendant neuf ans, il venait même en studio avec moi. Je n’ai pas encore été capable d’écrire sur sa mort. D’habitude, j’écris beaucoup, mais là, je n’y arrive pas. C’est un vide immense.
Avec tes allers-retours entre Montréal et Québec, arrives-tu à te créer un espace à toi ?
Oui. J’ai rénové mon logement dans le quartier où j’ai grandi, mon Hochelaga. J’ai créé un cocon qui me ressemble. Même si je travaille énormément, c’est important d’avoir un endroit où je me sens bien. Je suis tellement chanceuse. Je fais ce que j’aime et, pour moi, c’est un privilège immense.