Sauver les livres de la destruction: c'est la mission d’une rebelle de 11 ans que raconte la romancière Suzanne Aubry dans son roman «Tout ce qui reste»


Marie-France Bornais
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Roman dystopique très poétique, témoignant de tout le talent de Suzanne Aubry, Tout ce qui reste est une histoire troublante, aux multiples rebondissements, se déroulant dans la Ville Blanche. Cette cité imaginaire n’est pas si loin de nous, ni dans l’espace ni dans le temps. Bette Morin, 11 ans, une fille impopulaire à l’école mais courageuse, brave les interdits et se faufile dans la bibliothèque abandonnée pour voler les livres qui n’ont pas été détruits pendant le Grand Ménage. Un roman qui donne à penser, en ces temps incertains.

De temps à autre, Bette Morin réussit à déjouer la vigilance des Gardiens qui sillonnent les rues de la cité pour maintenir la loi et l’ordre. Lorsque le père de Bette disparaît sans laisser de trace et sans lui dire au revoir, elle se donne pour mission de le retrouver.
Les lecteurs retrouveront ensuite Bette, devenue jeune adulte. Elle s’interroge sur ses souvenirs et découvre qu’un monde imaginaire l’a sauvée lorsqu’elle était enfant.
Un manuscrit de sa sœur
Cette histoire est née d’un début de roman écrit par la sœur jumelle de Suzanne Aubry, Danielle, quand elle avait une vingtaine d’années.
«Quand ma sœur est décédée, j’ai hérité de tous ses papiers, dont ce roman inachevé que j’avais lu à l’époque. J’en avais gardé un bon souvenir, mais je ne me rappelais pas [...] tout ce qui se passait. Je l’ai relu et j’ai senti que je pouvais le poursuivre», dit-elle en entrevue.
La petite fille rebelle
«Il y a quelque chose dans ce roman-là, une poésie. La fillette, je l’ai appelée Bette pour Bettina, mais elle ressemble tellement à ma sœur Danielle à 11 ans. J’avais d’autres projets de roman et ça a pris des années avant que je reprenne ce manuscrit qui avait 74 pages.»
«Au fur et à mesure, je me suis éloignée de son roman à elle et j’ai créé mon propre roman. Mais ce qui est resté, c’est la Ville Blanche, la petite fille de 11 ans, et sa rébellion par rapport à la vie confinée de la ville, à ses parents qui ne s’entendaient pas. Elle-même a une seule amie et, à part ça, elle est très seule.»
Un dialogue avec sa sœur jumelle décédée
Suzanne Aubry nous confie que Tout ce qui reste représente un retour aux sources pour elle. Elle a le sentiment d’avoir établi un dialogue avec sa sœur et de lui parler, d’une certaine manière. «C’est comme si les mots traçaient une passerelle entre elle et moi et qu’à travers la fiction, j’étais capable de la rejoindre.»
La censure et la politique
Par ailleurs, la dystopie, la censure, la destruction de livres qu’elle décrit dans le roman est troublante. «Ça fait longtemps que je suis la politique américaine et internationale. Ça m’intéresse beaucoup et on dirait qu’indirectement, ça m’inspire. Parfois même inconsciemment.»
«J’ai été très marquée par ce qui arrive en Floride depuis quelques années: ils détruisent des livres, les enlèvent des écoles, menacent les bibliothécaires. Mon père était bibliothécaire, alors ça me touche beaucoup.»
«Ces gens-là, au nom de la liberté d’expression, enlèvent de la liberté d’expression et prétendent vouloir la protéger. Au fond, leur point de vue, c’est qu’il y a une seule liberté d’expression, et c’est la leur.»
Tout ce qui reste
Suzanne Aubry
Éditions Stanké
224 pages
▶ En librairie le 2 avril.
- Suzanne Aubry est diplômée en écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada.
- Sa saga Fanette a conquis le cœur du public avec plus de 100 000 exemplaires vendus.
- Elle est également l’auteure de plusieurs pièces de théâtre, d’un recueil de contes, d’un livre jeunesse et de six autres romans.
- Son roman Ma vie entre tes mains a été finaliste au Prix des cinq continents de la Francophonie 2016.
- Elle est membre de l’Ordre du Canada depuis 2022.
«Voyant à ma mine ahurie que je ne comprenais pas, elle m’a expliqué que les livres avaient beau être des objets en apparence inoffensifs, leur contenu dérangeait les Autorités.
— Tu n’étais pas encore de ce monde lorsque tous les livres, à l’exception du Manuel du Parfait Citoyen, ont été jetés dans l’incinérateur de la Ville Blanche, a poursuivi l’ancienne bibliothécaire, ses yeux d’un bleu outremer voilés de tristesse. Il y avait de la cendre partout, sur les toits des maisons, des voitures, sur les feuilles des arbres.»
- Suzanne Aubry, Tout ce qui reste, Éditions Stanké
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