Près de 50 pesticides différents dans certains cours d'eau du Québec

Annabelle Blais
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Nos rivières agricoles sont remplies de pesticides. Dans certains cours d’eau, on en compte tout près de 50 différents, dont plusieurs ont des concentrations si élevées qu’elles menacent la vie aquatique.
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«Il y a toute une soupe assez incroyable de pesticides [...] alors qu’on ne connaît pas trop leurs effets conjugués», dit Stéphane Campeau, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières et membre du Centre de recherche sur les interactions bassins versants – écosystèmes aquatiques.
Depuis 1992, le ministère a analysé une soixantaine de rivières pour vérifier la présence de pesticides, d’insecticides ou de fongicides. Dix d’entre elles sont suivies de façon plus étroite et font partie de ce qui est appelé le réseau de base. Parmi les rivières de ce réseau, quatre sont suivies chaque année parce qu’elles sont situées en zones de culture de maïs et de soya qui occupent de grandes superficies et nécessitent beaucoup de pesticides.
Les résultats n’ont rien de rassurant. Tous les indicateurs sont au rouge pour:
- Le ruisseau Gibeault-Delisle, en zone de cultures maraîchères en Montérégie, où on a compté 48 pesticides;
- La rivière Saint-Régis, en zone de cultures de maïs et de soya en Montérégie, où on a dénombré jusqu’à 42 pesticides en 2022;
- La rivière des Hurons, en zone de cultures de maïs et de soya en Montérégie, où on en a compté 37;
- Le ruisseau Rousse à Oka, où l’on trouve de nombreux vergers, et où on a compté 39 pesticides en 2022.
Ces rivières sont les plus dégradées au Québec. «Ce qu’on documente, ce sont les pires cas, explique Anouka Bolduc, responsable du suivi environnemental des pesticides au ministère de l’Environnement. Le portrait global est mauvais parce qu’on va dans des endroits où on est sûr qu’il y en a [des pesticides].»
«C'est certain qu’elles sont parmi les pires, mais il y en a d'autres, à coup sûr, en piteux état», explique Isabelle Lavoie, professeure au Centre Eau Terre Environnement de l’INRS.
«Ces cours d’eau sont représentatifs de petits cours d’eau en milieu fortement agricole pour des cultures qui utilisent beaucoup de pesticides», précise d’ailleurs Mme Bolduc.
Fortes concentrations
Au-delà du nombre de pesticides, il y a aussi les concentrations. Encore là, les données sont préoccupantes. Le critère pour la protection de la vie aquatique chronique (CVAC) est souvent dépassé. Cela signifie que la concentration du pesticide peut menacer les organismes aquatiques qui y sont exposés de façon prolongée.
Il y a même eu quelques dépassements des critères aigus (CVAA) dans les rivières Saint-Régis et des Hurons entre 2018 et 2020, ce qui veut dire que la concentration de certains pesticides peut «causer des effets graves pour l’écosystème aquatique même si le dépassement est de courte durée», lit-on dans le plus récent rapport du ministère publié l’automne dernier.
C’est sans compter sur le fait que chaque pesticide est évalué de façon individuelle alors que les organismes aquatiques sont exposés à une multitude de substances.
Un rapport du ministère de 2010 affirmait d’ailleurs que les risques écotoxicologiques pourraient être sous-estimés pour cette raison. «Les organismes sont exposés à plusieurs pesticides à la fois, et ça peut avoir un effet cocktails, synergique ou cumulatif», confirme Mme Bolduc.
– Avec la collaboration de Philippe Langlois
Dans les sédiments aussi
Les pesticides ne se retrouvent pas seulement dans l'eau, mais aussi dans les sédiments de plusieurs rivières.
Une récente étude du ministère de l'Environnement dont les résultats viennent d'être publiés montre que des pesticides ont été retrouvés dans les sédiments des 18 rivières qui avaient été échantillonnées de façon exploratoire entre 2018 et 2021.
- Écoutez la chronique faits divers d’Annabelle Blais, journaliste au Bureau d’enquête de Québecor, dans laquelle elle revient sur l'état lamentable de nos rivières via QUB radio :
Le glyphosate, cet herbicide que l’on connaît mieux sous le nom de Roundup et qui pourrait être cancérigène, a été détecté dans les sédiments de tous les cours d’eau. C’est d’ailleurs l’herbicide le plus vendu au Québec.
Les concentrations de glyphosate les plus élevées ont été enregistrées dans les sédiments du ruisseau Gibeault-Delisle et de la rivière Saint-Régis, en Montérégie. C’est également dans les sédiments de ces deux cours d’eau que le plus grand nombre de pesticides différents a été détecté, soit 15 et 10, respectivement.
Étrangement, on ne connaît pas vraiment les risques du glyphosate dans les sédiments, car il y a peu d’études quant à ses effets sur les espèces aquatiques, selon l’étude du ministère.
«Il n’y a presque pas de critères pour les pesticides dans les sédiments pour évaluer les effets sur les organismes aquatiques, notamment pour les herbicides comme le glyphosate, explique Anouka Bolduc, du ministère de l’Environnement. Donc on a peu d’information sur l’effet de l’herbicide sur les plantes aquatiques enracinées dans les sédiments.»
Les herbicides à base de glyphosate ont mauvaise réputation depuis quelques années et commencent à être interdits dans certaines municipalités. C’est le cas depuis peu à Montréal et à Granby, et ce le sera à Québec en 2024.
Moins de pesticides tueurs d’abeilles, mais...
Si la présence des fameux insecticides tueurs d’abeilles (les néonicotinoïdes) tend à diminuer dans les rivières, une autre substance potentiellement tout aussi menaçante est venue les remplacer.
En 2018, un règlement est venu resserrer l’usage de cinq pesticides, dont trois néonicotinoïdes. «Ça ne veut pas dire qu’ils sont bannis, ça prend un agronome qui justifie et prescrit l’utilisation, précise Anouka Bolduc, du ministère de l’Environnement. Mais on voit que ç’a eu un effet.»
Leur présence dans les cours d’eau a diminué dans les rivières situées en zone de culture de maïs et de soya, selon le rapport du ministère publié l’automne dernier pour la période de 2018-2020.
Malgré cette diminution, ils sont encore responsables de la grande majorité des dépassements de critères de protection de la vie aquatique. «Ils sont quand même assez persistants, ils peuvent rester dans les matières organiques des sols», ajoute Mme Bolduc.
Les néonics et leurs nombreux dépassements, en plus de tous les autres pesticides, continuent donc de représenter «un risque pour les espèces aquatiques de ces cours d’eau», précise le plus récent rapport du ministère.
Autre mauvaise nouvelle: la diminution des tueurs d’abeilles semble s’être faite au profit du chlorantraniliprole. Cet insecticide est maintenant détecté dans pratiquement tous les échantillons des quatre cours d’eau situés en zones de maïs et de soya et ses concentrations sont à la hausse.
Ce produit est extrêmement toxique chez les invertébrés d’eau douce et légèrement toxique pour les poissons d’eau douce, selon la base de données SAgE pesticides.
Par exemple, dans la rivière Chibouet, ce pesticide a été détecté pour la première fois en 2015. Trois ans plus tard, il était détecté dans tous les échantillons du cours d’eau, et c’est encore le cas aujourd’hui.
Les concentrations de chlorantraniliprole étaient si élevées dans la rivière Saint-Régis, entre 2018 et 2020, que la vie aquatique était menacée.
Le ministère compte inclure cet insecticide à la liste de pesticides visés par la nouvelle réglementation qui limite leur utilisation, souligne toutefois Mme Bolduc.
– Avec la collaboration de Philippe Langlois