«Le Tournoi pee-wee annulé, ça va faire mal»

Stéphanie Martin
Partager
Avec 14,4 millions $ de retombées économiques perdues, l’absence du Tournoi international de hockey pee-wee laisse cette année un grand vide à Québec, qui, pour la première fois en 62 ans, ne vibrera pas de cette ambiance festive si caractéristique.
Le plus important tournoi pee-wee au monde devait s’ouvrir le 10 février, mais la pandémie a donné un dur coup à l’organisation en forçant son annulation. Du jamais-vu depuis sa fondation en 1960.
- À lire aussi: «C’est lourd» – Félix Auger-Aliassime
- À lire aussi: «On ne fait jamais ça»
Février, cette année, ne sera pas le même sans la frénésie qui entoure le Tournoi, estiment plusieurs acteurs de divers secteurs d’activité que «Le Journal de Québec» a contactés.
«Ça nous permet de réaliser l’ampleur de ce tournoi-là», exprime son directeur général, Patrick Dom.
«Argent neuf»
Les retombées générées par le Tournoi, «c’est de l’argent neuf. Il n’y a pas beaucoup d’activités qui apportent ça à Québec», constate le grand manitou de l’événement.
Des sous qui seraient les bienvenus dans les coffres de plusieurs entreprises, surtout en cette période creuse pour le tourisme. Encore plus avec la pandémie qui affecte durement l’industrie.
«Tout cet argent perdu, alors que les gens en auraient tellement besoin cette année», dit Patrick Dom.
M. Dom affirme avoir réalisé l’impact de la crise récemment, quand il a fait des démarches pour réserver les blocs de chambres d’hôtel en prévision de l’édition 2022, qu’il espère pouvoir tenir.
Les courriels envoyés à des relations d’affaires de longue date rebondissaient: la personne a quitté son poste, l’entreprise a fermé.
«Ça frappe de voir toutes les répercussions de la pandémie dans la communauté.»
Ambiance incomparable
Pour Marjolaine de Sa, directrice générale de l’Association hôtelière de la région de Québec, le Tournoi crée aussi une ambiance incomparable en ville.
Des hôteliers accueillent plusieurs équipes, parfois les mêmes, année après année, et développent des liens. Il n’est pas rare de voir les hôteliers célébrer les victoires de leurs protégés et partager leur déception dans la défaite.
«C’est un gros 12 jours où la ville était remplie de jeunes. On était fiers de recevoir ces gens-là. Il se développe une amitié», exprime Mme de Sa.
Les restaurateurs, marchands et hôteliers contactés par «Le Journal de Québec» sont unanimes: l’absence des pee-wee n’affecte pas seulement les affaires, mais aussi l’atmosphère de la ville.
D’autant que la population de Québec, disent-ils, aurait bien besoin des pee-wee pour se remonter le moral en ce moment.
«Ça va faire mal»
Au moment de l’annulation, fin août, le maire de Québec, Régis Labeaume, témoignait de l’impact du tournoi sur la ville et craignait les conséquences.
«Pour les hôteliers et les restaurateurs, c’est perdu d’avance. [...] Sérieusement, le Tournoi pee-wee annulé, ça va faire mal.»
Des occasions d’affaires manquées
Déjà malmenés par la pandémie, restaurateurs, hôteliers et marchands doivent aussi se passer d’un événement qui fait leur bonheur chaque année.
Au Portofino, dans le Vieux-Québec, on est habitués de recevoir les pee-wee, lance le propriétaire, François Petit.
Les mêmes équipes reviennent année après année, comme celle de l’ancien joueur de la Ligue nationale Mark Messier, les Rangers de New York.
«Dans une année normale, ça nous amène une soixantaine de personnes de plus par jour.» Pour lui, les retombées sont meilleures que pendant la période du Carnaval.
À la Cage, l’absence des jeunes hockeyeurs crée «un grand vide», pour Philippe LaRoche, propriétaire du restaurant de Lebourgneuf, et qui est un partenaire de l’événement. Les membres des équipes sont reçus avec des cadeaux et des tirages.
Et le restaurateur en tire profit également puisque les familles se gâtent.
«Meilleure période»
D’autres commerçants en profitent. Chez L’Entrepôt du hockey, le Tournoi est une part non négligeable du chiffre d’affaires.
Des joueurs d’équipes européennes, impressionnés de voir autant de choix d’articles de hockey dans un même magasin, regarnissent leur équipement.
«C’est notre meilleure période de 10 jours consécutifs dans l’année», commente le directeur Stéphane Drouin.
Et c’est sans compter les attraits de la région que les équipes visitent: Village Vacances Valcartier, Hôtel de Glace, chute Montmorency et compagnie. Les gens sont en vacances et le budget est ajusté en conséquence, constate-t-on.
Au Château Frontenac, une dizaine d’équipes y font escale pendant le Tournoi. Cette année, l’hôtel est «beaucoup plus tranquille que l’an passé à la même date», convient Maxime Aubin, directeur adjoint.
Perte pour les hôteliers
C’est la même chose un peu partout en ville, indique Marjolaine de Sa, de l’Association hôtelière de la région de Québec.
Seulement pour les équipes de l’extérieur, entre 12 000 et 16 000 nuitées sont vendues chaque année.
Cela représente des pertes de revenus de 2,5 millions $ pour les hôteliers.
«Quatorze millions au total en retombées, il n’y a pas d’autre événement à part le Festival d’été qui va nous ramener ça.»
Le tournoi en chiffres
12 jours de compétition de hockey
120 équipes locales et internationales
2000 joueurs
500 accompagnateurs
800 bénévoles
221 053 spectateurs en 2020
10,8 millions de spectateurs depuis les débuts du Tournoi
14,4 millions $ de retombées économiques
Des bénévoles privés de leur grande finale
Des dizaines de bénévoles et de personnes qui accueillent chez elles des petits hockeyeurs pendant le Tournoi regrettent d’être privés de leur seconde famille cette année.
Les bénévoles Gilles Patry et Réjean Bernier ne s’en cachent pas, ils ont été «très déçus» d’apprendre l’annulation du Tournoi, même s’ils comprennent la situation exceptionnelle.
Pour les deux retraités, l’organisation de l’événement est «une grande famille».
25e anniversaire
Gilles Patry aurait célébré son 25e anniversaire comme bénévole cette année.
Responsable des officiels mineurs, il ne compte pas ses heures pendant le Tournoi, alors que les journées démarrent à 6 h 30 et se terminent passé 23 h.
Il a même embarqué ses deux fils, Jean-Christophe et Justin, avec lui. Il est déçu pour lui-même et son équipe de bénévoles, mais surtout pour les jeunes, qui n’auront pas la chance de jouer au Tournoi. «C’est pour eux qu’on fait ça. Pour eux, c’est comme les Olympiques, c’est tout un accomplissement.»
«C’est une fierté», ajoute Réjean Bernier. «Et nous, on est témoins de tout ça.»
De plus, parmi les collègues bénévoles, des amitiés se forment, dit-il. C’est pourquoi l’absence fait mal cette année. «On est privés de notre famille.»
Maintenant, les deux hommes ont le regard tourné vers 2022. M. Bernier demeure «très optimiste» que la prochaine présentation aura lieu.
Aux petits oignons
La famille Dépelteau, de Beauport, accueille des joueurs depuis trois ans et les traite aux petits oignons. Ils ont même noué des amitiés durables avec des familles en provenance de Washington et du Maryland.
M. Dépelteau prend des vacances chaque année pendant le Tournoi et s’assure de faire vivre une expérience typiquement québécoise à ses protégés.
Karl, 17 ans, a gardé un contact constant avec les joueurs qu’il a rencontrés au fil des années. Enfant unique, c’était pour lui comme devenir un «grand frère».
«Pendant ces 10 jours, je faisais en sorte qu’on ait une belle chimie et qu’on s’accorde bien. C’est une expérience que j’ai pu vivre grâce au Tournoi pee-wee.»
Un grand vide
Cette année, leur absence créera un grand vide dans la maison. «Je suis une fille de Québec, dit Marie-France. Les pee-wee font partie de ma vie. Ça me manque énormément cette année.»
Patrick Dom, directeur de l’événement, est confiant pour 2022. Mais il ne peut s’empêcher de penser à l’après-pandémie.
Les bénévoles seront-ils au rendez-vous? Les équipes de l’étranger auront-elles toujours envie d’être logées chez les familles de Québec? Exigera-t-on un certificat de vaccination?
«Sans dire que ça m’inquiète, j’y pense. On n’a pas de contrôle là-dessus.»
Déception profonde pour des jeunes joueurs pee-wee
Pour des dizaines de jeunes joueurs de hockey, le Tournoi pee-wee, c’est un rêve, qui vient malheureusement de leur glisser entre les doigts.
Noah Florent, Alexandre Fillion et Romain Litalien jouent avec le Blizzard du Séminaire Saint-François (SSF), catégorie pee-wee AAA. Leur présence était assurée au Tournoi cette année.
Ils auraient même eu la chance de porter le chandail des petits Nordiques ou des petits Remparts. C’était avant que la pandémie vienne leur voler leur rêve.
«C’est décevant», expriment-ils en chœur. «Le Journal de Québec» les a rencontrés sur le bord de la patinoire, au SSF.
Ils savent qu’ils sont chanceux malgré tout de pouvoir continuer de patiner en équipe, contrairement à des centaines d’autres petits hockeyeurs dont la pratique du sport s’est arrêtée brusquement au début octobre.
Mais la déception demeure profonde, surtout qu’il s’agit pour eux de la dernière année où ils pouvaient participer. «On a une bonne chimie dans l’équipe, en plus. On était partis pour aller loin», raconte Alexandre.
«C’est une expérience à vivre. Il y a plusieurs joueurs de la Ligue nationale de hockey qui sont passés par là», regrette Noah, qui a tout de même eu la chance d’y participer l’année précédente.
Romain, lui, avait suivi son frère aîné, qui s’était rendu en finale, il y a quelques années, et espérait marcher sur ses traces.
Garder le moral
Les jeunes font contre mauvaise fortune bon cœur et tentent de garder le moral. «On a quand même deux pratiques par semaine avec l’école, alors que d’autres ne peuvent pas. On se considère chanceux», philosophe Alexandre.
Les joueurs profitent aussi des patinoires extérieures comme jamais cet hiver. Noah y passe «quatre heures par jour» la fin de semaine.
Ils font preuve de résilience, affirme le responsable des programmes hockey au SSF, Frédéric Marquis.
Mais il estime quand même qu’il y a des limites. «Personne ne parle des jeunes. Dans le milieu du sport, ça commence à grafigner. Il faut en parler. Oui, ils sont résilients, mais il faut commencer à penser à eux» et leur redonner la possibilité de jouer, exprime-t-il. «Les jeunes sont oubliés dans tout ça.»