«Le problème, avec Shea Weber...»

Anthony Martineau
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«À un certain moment, si tu n’es pas stupide, tu dois savoir t’évaluer et reconnaître quand il est temps de céder un peu de temps de glace. Shea Weber est quelqu’un d’intelligent, de très humble. Ce n’est pas la fin du monde de te retrouver sur une deuxième unité»
Ces paroles sont celles d’Antoine Roussel, un attaquant des Canucks de Vancouver qui a affronté Weber à neuf reprises cette année.
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À l’image d’un panel d’intervenants contactés par le TVASports.ca, il a bien voulu se prononcer sur tout ce qui entoure le cas quelque peu complexe du capitaine du CH.
C’est que malgré l’immense et positif impact qu’il a pu avoir depuis son arrivée avec le Tricolore en 2016, Weber, cette saison, a démontré plus souvent qu’autrement d’inquiétants signes de vulnérabilité, voire d’hésitation dans son approche globale du jeu.
Défensivement, l’arrière a connu sa part d’ennuis. Offensivement aussi. Entre le 4 février et le 6 mars, notamment, Weber n’a récolté que deux petits points (deux buts dans un match face aux Flames) en 12 matchs. Le colosse a également mal paru à quelques reprises lorsque l’échec-avant ennemi et la pression se voulaient soutenus.
Heureusement, l’imposant no 6 a pris du mieux depuis quelques matchs.
Plus efficace dans ses batailles à un contre un, il semble aussi avoir retrouvé un certain aplomb en avantage numérique, où il se montre plus mobile le long de la ligne bleue plutôt que de rester statique et d’attendre la passe «parfaite» pour décocher le tir qui le caractérise si bien. Ses statistiques sont d'ailleurs encourageantes lorsqu'on jette un oeil à ses sept dernières parties: cinq points et un différentiel de +3.
Les questions qui tuent, maintenant : à quoi doit-on dorénavant s’attendre de Shea Weber, qui a, rappelons-le, 35 ans en date d’aujourd’hui? Et surtout, comment doit-on l’utiliser de façon à maximiser son rendement?
Constat, en regard aux nombreuses entrevues menées à ce sujet: Weber impose toujours le respect chez ses pairs. Selon eux, il a encore de très bons moments devant lui... à condition d’être utilisé dans les meilleures dispositions possibles.
Diminution des responsabilités?
Pour Antoine Roussel, l’utilité de Shea Weber, malgré le vicieux facteur temps qui ne l'épargne pas (comme nous tous!), est encore très grande. Il compare d’ailleurs sa situation à celle de l’un de ses coéquipiers chez les Canucks.
«Weber se distingue par l’aisance qu’il a, encore aujourd’hui, d’interrompre le cycling des autres équipes en territoire du CH. Et pouvoir compter sur un défenseur de ce type, c’est essentiel pour une équipe qui souhaite remporter la coupe Stanley. Nous, par exemple, on a Alexander Edler qui excelle dans ce département. Et quand il n’est pas en uniforme, c’est le jour et la nuit, crois moi...
«Quand ça commence à tourner rapidement dans ton territoire et que tu as un gros coéquipier capable d’arrêter la séquence de façon franche, ça vaut de l’or. Ça fait en sorte que tu es capable de sortir de ton territoire plus rapidement et de gagner la zone adverse plus vite également. C’est selon moi la plus grande qualité de Shea Weber. Si je me réfère encore une fois au cas d’Alex Edler, oui il a ralenti, mais je sais que si les Canucks ne le resignent pas à la fin de l’année, ils feront une grosse erreur.»

Le parallèle avec Edler, un défenseur de 34 ans, est intéressant. Pas parce qu’il a un style de jeu similaire à celui de Weber. Loin de là. Mais parce que son rôle, au fil des saisons et dans un objectif clair de maximiser son rendement, a été appelé à changer.
En regardant les statistiques du Suédois, on constate d'ailleurs que son temps d’utilisation moyen est passé de 24:34 en 2018-2019 à 20:57 cette saison.
«Alex Edler est maintenant sur notre troisième duo, précise Roussel. Mais il joue 23 minutes en séries éliminatoires. Un bon entraîneur décidera toujours d’y aller avec les gars qui répondent présents quand ça compte vraiment. Mais on doit les utiliser de façon intelligente en saison régulière.»
Shea Weber, lui, passe cette saison une moyenne de 22 :51 par match sur la patinoire. En 2017-2018, ce chiffre dépassait les 25 minutes (25:21). On parle donc d’une différence de 2:30 par partie.
Dominique Ducharme devrait-il songer à réduire encore davantage le temps de jeu de son capitaine? Roussel croit que oui.
«Probablement, oui. C’est le travail d’un entraîneur de maximiser l’utilité de ses joueurs. L’instructeur doit se demander de quelle façon tel ou tel joueur performe le mieux. Est-ce que l’idéal serait de l’utiliser entre 18 et 20 minutes? Plus que ça? Moins? C’est à l’instructeur de choisir la meilleure option pour son équipe, mais aussi pour son joueur...»
Mais diminuer le temps d’utilisation d’un vétéran respecté, qui est ton capitaine de surcroît, n’est pas une mince tâche, précise Roussel.
«En tant que compétiteur, tu veux toujours jouer le plus possible. Ça peut être compliqué pour un entraîneur d’arriver devant un vétéran et de lui dire que son rôle va changer. Le vétéran en question, lui, veut toujours en donner plus pour son équipe. Alors ça peut créer une situation très délicate.
Jack Han a occupé le rôle d’analyste au développement des joueurs chez les Maple Leafs de Toronto pendant deux saisons (2017-2019). À son avis, le temps de glace moyen de Weber devrait tourner autour de 22 minutes.
«Je crois que ce serait l’idéal, dorénavant. Petry, lui, devrait en jouer 25. Dans ces conditions, Weber peut encore affronter les meilleurs éléments adverses. »
Et si l’on regarde de plus près les performances du no 6 cette saison, on peut sans gêne avancer qu’elles ont souvent été beaucoup plus convaincantes lorsqu’il jouait entre 22 et 23 minutes.
Toutefois, avance l’ancien entraîneur adjoint du CH Dan Lacroix, il y a une raison bien précise pour laquelle Shea Weber joue encore plus de 25 minutes lors de certains matchs.
«Les entraîneurs savent parfaitement quand un joueur ralentit. À mon avis, si Weber joue encore autant, c’est tout simplement parce que les autres options à l’interne ne sont pas des améliorations. Les jeunes se développent lentement et doivent être vraiment mûrs pour qu’on leur donne des responsabilités accrues. Et les autres vétérans n’ont peut-être pas le profil pour prendre toutes ces minutes...»
«Le problème, avec Shea Weber...»
À Toronto, le principal mandat de Jack Han était de cibler les forces et faiblesses des jeunes espoirs de l’organisation.
Justement appelé à décortiquer les performances de Shea Weber depuis le début de la campagne, le spécialiste y va de cette réponse.
«À cinq contre cinq, Shea Weber est encore un très bon joueur. Il est encore l’un des meilleurs de son groupe d’âge. C’est sûr que son temps de réaction et ses réflexes sont moins aiguisés qu’à l’époque. Il a quand même 35 ans!
«Mais en termes de conditionnement physique, il m’a l’air bien, globalement. Je crois qu’il pourrait connaître une fin de carrière à la Mark Giordano. Il a encore deux ou trois bonnes saisons devant lui.»

Pour Han, les difficultés rencontrées par Weber lors de certains matchs de la saison sont loin de n’être attribuables qu’au géant lui-même.
«Le problème avec lui, très souvent, c’est son partenaire de jeu. La particularité, avec Weber, c’est que c’est un gars qui est très bon avec son positionnement, mais qui est peu actif avec la rondelle. Donc c’est sûr qu’en le mettant avec quelqu’un comme Joel Edmundson, qui n’est pas non plus un grand manieur de rondelle ni un grand patineur, tu n’aides pas Weber.
«Tu te retrouves avec deux défenseurs incapables de résoudre des problèmes par le transport de rondelle, par exemple. Weber et Edmundson sont également vulnérables lorsqu’ils doivent gérer un revirement dans leur territoire. Ils ne doivent pas évoluer sur la même paire.»
Antoine Roussel renchérit :
«Shea Weber n’a jamais été reconnu comme étant un grand patineur. Il n’a jamais été un défenseur qui transportait la rondelle. Shea n’a jamais été un P.K. Subban. Ce n’est pas un gars spectaculaire qui va te sortir une manœuvre à l’emporte-pièce. Mais il a toujours été un arrière au positionnement impeccable, efficace défensivement et doté d’un gros lancer. Il maîtrise encore ces trois facettes aujourd’hui, selon moi.»
Et quelle serait la décision de Jack Han s’il devait composer lui-même les duos défensifs du Tricolore? Sa prise de position est aussi surprenante que légitime.
«Si tu regardes les statistiques, Shea Weber a eu beaucoup de succès avec Victor Mete dans le passé. Ce pourrait être une bonne solution à l’interne, selon moi.»
L’ex-analyste poursuit :
«À l’externe, je vois peut-être les Blues de St. Louis se départir d’un gars comme Vince Dunn. Ce gars-là est mobile et possède un très bon flair offensif. Oui, il a des carences sur le plan défensif, mais je crois qu’un duo Dunn-Weber ferait ressortir le meilleur des deux joueurs. Weber pourrait récupérer la rondelle et la refiler à Dunn, un gars mobile qui pourrait s’occuper des contre-attaques.»
Échanger Shea Weber: très peu probable
Depuis environ un an, on voit de plus en plus de partisans (et même certains experts) clamer haut et fort qu'ils souhaitent voir Marc Bergevin échanger Shea Weber «pendant qu'il est encore temps». Certains avancent que son ratio «impact sur la masse salariale/rendement» pourrait devenir problématique d'ici quelques saisons.
Mais selon un agent de joueurs bien connu au sein de la communauté hockey (qui a voulu conserver l'anonymat), un échange impliquant le robuste arrière serait extrêmement surprenant.
«Je pense que c'est la dernière carte que Marc Bergevin utiliserait. Il est fier de l'échange qui a amené Weber à Montréal et cette décision, prise en 2016, a aussi servi à démontrer aux gens quel type de mentalité il voulait instaurer dans le vestiaire du CH. Leadership, prestance... Selon moi, Marc ne voudra pas donner son capitaine à moins d'être vraiment mal pris. S'il a besoin d'espace sur sa masse salariale, il va préférer échanger des gars de profondeur plutôt que de toucher à sa figure de leadership, peu importe son salaire.»
«Imagine comment les gens auraient hué P.K. Subban!»
Pour Antoine Roussel, tous les joueurs de la Ligue nationale de hockey (LNH) connaissent des séquences plus difficiles en cours de route. Shea Weber ne fait pas exception, mais les partisans, avance l’attaquant, ont parfois le réflexe d’appuyer rapidement sur le «bouton panique».
D’ailleurs, le Français ne se gêne pas pour comparer les rendements de Weber et de P.K. Subban depuis le fameux échange de 2016. De quoi remettre les choses en perspective, croit-il.
«Je sais qu’à Montréal les gens dénigrent de plus en plus Shea Weber, mais c’est souvent le cas quand on a quelque chose ou quelqu’un dans notre vie depuis longtemps. Je crois pertinemment que les partisans des Canadiens n’apprécient pas Weber à sa juste valeur, actuellement. P.K. Subban a aussi ralenti. À part cette année où il semble avoir un certain regain, c’était loin d’être tout feu tout flamme lors des dernières saisons. Imagine comment les gens l’auraient hué à Montréal!

«Dans les gros marchés sportifs, on a souvent tendance à faire de la suranalyse, à capoter un petit trop. Avoir Shea Weber dans ton équipe, c’est tout un atout. Dans mon livre à moi, oui il est vieillissant. C’est un fait irréfutable. Mais il peut encore être dominant.»
Et par «dominant», le fougueux ailier des Canucks entend notamment «dérangeant», voire radioactif pour les attaquants adverses.
«C’est un gars qui, encore aujourd’hui, ne te donne pratiquement aucun espace en situation d’un contre un. Tu veux définitivement avoir un gars comme lui dans ton équipe. Te rendre au filet quand il est sur la glace, ce n’est pas impossible, mais tu dois vraiment être mindé. Ce ne sont pas tous les clubs qui peuvent compter sur un défenseur aussi solide défensivement.»
Les dirigeants du CH se retrouvent maintenant devant une situation particulière qu’ils devront à tout prix gérer en utilisant un doigté aussi délicat que celui d’un virtuose.
À 35 ans, Shea Weber ne rajeunit pas. Et son impact sur la masse salariale est de 7,8 M$ jusqu’en 2026. Mais il lui reste clairement de bonnes sorties dans les jambes.
Quoi faire, dans ce contexte? Les prochaines semaines et prochains mois seront (très) intéressants à suivre.
En attendant, dans les coulisses du Centre Bell, plusieurs doivent se croiser les doigts et espérer que le capitaine soit au sommet de sa forme une fois les séries débutées...