La fille de Geneviève Boivin-Roussy suit ses traces au grand écran
«Mea culpa», le mardi à 21h sur les ondes de Radio-Canada
Marjolaine Simard
Partager
Geneviève Boivin-Roussy, qui nous a touchés dans O’, L’Empereur et Alertes : Pelletier, fait un retour surprenant dans Mea culpa, où elle incarne Audrey Duval, une femme troublée à la personnalité limite dont les intentions restent mystérieuses. Comédienne, peintre, maman et amoureuse, elle est enchantée d’explorer des rôles plus complexes, tout en rêvant qu’on use davantage de son humour naturel à l’écran. Rencontre avec une artiste passionnée, au parcours fascinant et aux mille projets.
• À lire aussi : Après la fin d’une étape importante, Geneviève Boivin-Roussy veut prioriser sa carrière d’actrice
• À lire aussi : Geneviève Boivin-Roussy vend sa galerie d’art patrimoniale en Estrie pour 389 000 $
• À lire aussi : Patrick Côté d’« Alertes : Pelletier »: de soldat à combattant UFC, mais surtout père de famille
Audrey Duval est mystérieuse et troublante. Comment t’es-tu préparée à incarner cette femme à la personnalité limite ?
Dès l’audition, j’étais emballée. C’était la première fois qu’on me proposait un rôle de cette profondeur-là, un personnage aussi complexe, aussi multicouche. Ça faisait longtemps que j’attendais ça. Souvent, on m’a confié des rôles de mères traversées par des épreuves, des drames, comme dans L’Empereur ou dans Alertes : Pelletier, mais rarement des femmes qui me permettaient d’explorer la noirceur, la dissociation, la folie douce.

Tu racontes que le comédien Maxime Allard avait presque peur de toi sur le plateau...
Oui ! (rires) Maxime me disait en blague qu’ils avaient envie de rentrer dans le décor tellement l’énergie était étrange. Audrey ne hausse pas le ton, elle n’en fait pas trop, mais elle observe, elle analyse, elle fixe. Je travaillais beaucoup cette intensité-là, cette façon de déstabiliser sans parler fort en passant par le regard. Je me suis dit que si lui le ressentait, le public allait le sentir aussi. Et ça, comme actrice, c’est extrêmement satisfaisant.
Tu dis aussi que ce rôle t’a laissé énormément de liberté...
Au début du tournage, on ne connaissait pas l’ampleur de sa dérive. Ça a créé un espace incroyable de liberté. Avec le réalisateur Frédéric D’Amours, on explorait plusieurs versions d’une même scène. Il me demandait trois variations : plus retenue, plus inquiétante, plus instable. J’ai fait beaucoup de recherches sur le trouble de la personnalité limite. J’ai consulté des gens. On en discutait énormément en équipe. Je me suis construit une histoire. Pour moi, Audrey est une enfant abandonnée. Une petite fille qui n’a jamais appris à réguler ses émotions. J’avais besoin de cette base pour justifier ses excès. Son amour pour Bérénice, le personnage de Mélissa Désormeaux-Poulin, je ne l’ai pas abordé comme une passion romantique. Pour moi, c’est une quête de figure maternelle.

On te découvre dans une palette très sombre, mais tu dis vouloir faire davantage d’humour. D’où vient ce désir ?
Petite, mon idole, c’était Michel Courtemanche. Je connaissais tous ses sketchs par cœur. Je l’imitais déjà à cinq ou six ans. Son sens du rythme, son corps, son jeu sans paroles me fascinaient. Pour moi, c’était de la haute voltige clownesque. Enfant, je faisais énormément de sport : gymnastique, natation. J’ai même failli devenir contorsionniste. Vers huit ans, il y avait des auditions pour le Cirque du Soleil. J’avais de bonnes chances, mais ma mère a dit non. Avec le recul, je la comprends.
As-tu des frères et sœurs ?
J’ai un grand frère. Donc, j’ai beaucoup joué seule. Je me créais des mondes, des personnages, des pièces de théâtre. À trois ou quatre ans, je convoquais les voisins pour leur présenter des spectacles que j’écrivais... en symboles, parce que je ne savais même pas encore écrire ! Être souvent seule, je pense que ça m’a permis d’habiter mes univers intérieurs très tôt. Je pouvais passer des heures à dessiner, à peindre, à inventer des histoires.
Justement, la peinture occupe une grande place dans ta vie...
La peinture, c’est mon jardin intime. Quand j’étais à l’école de théâtre, je peignais énormément. Ce que j’apprenais sur l’espace, l’équilibre, le rythme, je l’appliquais dans mes toiles. Même aujourd’hui, quand je construis un personnage, je fais des mood boards. C’est une autre porte d’entrée vers l’émotion.
Tu n’as pourtant pas grandi dans un milieu artistique...
Je suis née sur la Rive-Nord de Montréal. Ma mère est diététiste, mon père avocat. Rien ne me prédestinait au théâtre. Mais il y avait ma grand-mère, Germaine. Une femme drôle, flamboyante, qui se déguisait, qui faisait rire tout le monde. Quand je suis née avec mes grands yeux bleus, ma mère a dit : “Oh, Germaine.” Je ne parlais presque pas avant deux ans. Je m’exprimais avec mes yeux. Je pense qu’il y a des choses qui se transmettent.
Tes parents ont quand même joué un rôle dans ton parcours...
Même si mes parents n’étaient pas artistes, ils ont toujours été curieux, ouverts. Ils m’ont énormément soutenue quand j’ai décidé d’aller en théâtre. Ma mère a été d’une présence incroyable. Elle me disait : “Je ne sais pas comment t’aider là-dedans, mais on va trouver.” Elle m’a accompagnée à mes auditions d’entrée. On partait de loin, mais elle embarquait à fond dans mon rêve.
À ta sortie de l’école, tu as rapidement travaillé...
J’ai enchaîné les courts métrages, puis le téléroman O’ pendant huit ans. Quitter cette équipe-là a été un deuil. Pas du personnage, mais de la famille qu’on formait.
Tu vis aujourd’hui à la campagne, en Estrie, dans une maison que tu as construite toi-même avec ton conjoint, Pierre-Philippe Côté, alias Pilou...
On a construit en autoconstruction, avec des matériaux recyclés, guidés par un pro. Mon beau-père était avec nous tous les jours. C’est un lieu parfait où on a chacun notre espace : lui, son studio de musique et moi, mon atelier. C’était non négociable. Si je venais en région, j’avais besoin de mon lieu de création. La nature nous ancre. Ça nous nourrit.
Ton conjoint Pilou a aussi collaboré, à sa façon, à l’écriture d’Avant le crash. Comment ça s’est fait ?
Pilou connaît bien Éric Bruneau et Kim Lévesque-Lizotte, et à l’époque où ils travaillaient sur la plus récente saison d’Avant le crash, il y avait tout un pan de l’histoire qui touchait à la souveraineté numérique, aux centres de données... Comme Pilou dirige Le BEAM (Bureau estrien de l’audiovisuel et du multimédia), une entreprise spécialisée en centres de données souverains qui est installée dans l’église de St-Adrien qu’on a rénové, il était pile dans le sujet. Il a joué un rôle de conseiller. Il a échangé avec eux sur des enjeux très concrets.
Ta fille, Éléonore, semble baigner dans cet univers créatif...
On est très stimulés par les idées, par les projets. Mais on essaie aussi de préserver du temps en famille. Notre fille fait ses premières armes en tant que comédienne dans le film Au revoir Pluton, de Sariane Cormier, qu’elle a rencontrée lors d’une résidence artistique chez nous. Ça a cliqué entre Sariane et ma fille, et elle lui a offert un rôle.
La poussez-vous à devenir actrice plus sérieusement ?
On la laisse explorer. Elle aime les maths, elle nous parle de biologie marine... On ne veut pas la presser. On vit dans un environnement où l’art et la communauté se rencontrent. Il y a un jardin pédagogique dans notre village, des artistes en résidence, une église — que mon chum a transformée en lieu culturel. C’est très stimulant pour elle. Elle goûte à tout.
Tu as fermé ta galerie d’art qui te prenait beaucoup de temps. Comment te sens-tu avec cette décision, quelques mois plus tard ?
C’est un deuil, oui, mais aussi un espace qui se libère. On a aussi la chance, au village, d’avoir l’église où mon conjoint Pilou est très impliqué. C’est devenu un lieu culturel, un espace de diffusion. Je me suis dit : pourquoi ne pas continuer à exposer dans ce cadre-là ? L’église offre une architecture incroyable, une lumière naturelle sublime. Ce que je souhaite surtout, c’est continuer à créer. Que ce soit devant la caméra, sur une toile ou dans un projet collectif, j’ai envie de rester en mouvement.