Kamala Harris a-t-elle perdu les élections américaines parce qu’elle est une femme?


Anne-Sophie Poiré
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Kamala Harris n’a pas perdu l’élection présidentielle strictement parce qu’elle est une femme, s’accordent des expertes et chercheuses. Mais, peut-être aurait-elle été élue si elle avait incarné les valeurs conservatrices du camp républicain.
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«C’est impossible de dire que le sexisme est LA raison pour laquelle Kamala Harris n’a pas été élue. Mais on doit raisonnablement convenir qu’étant une femme noire, elle partait avec un déficit par rapport à Donald Trump», affirme la doyenne à la faculté de science politique et droit de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Rachel Chagnon.
Aux lendemains de la défaite sans équivoque de la candidate démocrate à l’élection présidentielle du 5 novembre, peu d’analystes ont osé aborder le sujet de front, observe la spécialiste.

Oui à une femme pas féministe
Les expertes interrogées par 24 heures sont unanimes: les Américains sont prêts à élire une présidente.
«Mais ce qu’ils attendent d’elle pour lui faire confiance, c’est qu’elle ne parle pas féminisme», nuance Mme Chagnon.
La question des droits reproductifs, qui sont de plus en plus limités aux États-Unis, a bel et bien été centrale dans la campagne de Kamala Harris.
«Pourtant, personne ne reproche à Trump son discours viriliste, ajoute l’experte. On le sait déjà, il va d’abord défendre les intérêts des hommes que l’on considère encore aujourd’hui comme la valeur universelle.»
Rappelons que le futur président américain, accusé par au moins 25 femmes de violences sexistes et sexuelles, était entouré le soir de l’élection du milliardaire Elon Musk et du patron de la Ultimate Fighting Championship (UFC), Dana White, deux hommes qui ne cachent pas leurs valeurs masculinistes.

Et si Donald Trump avait été une femme, alors?
«Peut-être qu’une candidate de droite qui promet de baisser les impôts et de sauver l’économie aurait été élue, suggère Mme Chagnon. Ailleurs dans le monde, les femmes qui ont un discours conservateur tendent plus à accéder au pouvoir.»
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La première ministre Margaret Thatcher au Royaume-Uni; la chancelière conservatrice allemande Angela Merkel; la dirigeante d’extrême droite italienne Giorgia Meloni; et plus récemment, la présidente mexicaine Claudia Sheibaum: ces femmes ont toutes été élues à la tête de leur pays en proposant des valeurs économiques conservatrices et, parfois même, en discréditant les mouvements féministes.

Et dans tous ces cas, elles sont les premières à gouverner leur pays.
«Une série de femmes a conquis le pouvoir en tenant des propos problématiques et contradictoires avec leur situation», signale la professeure au département de sociologie à l’UQAM, Stéphanie Pache.
«Les femmes de droite ne menacent pas le patriarcat, car elles défendent l’ordre établi entre les sexes alors que le changement proposé par les politiciennes de gauche peut le perturber», ajoute-t-elle.
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Présumer de la compétence des hommes
Pour la chercheuse à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, Andréanne Bissonnette, la question du sexisme serait plutôt «un élément secondaire qui a pu influencer ou renforcer la décision de certains» électeurs.
Le concept de «présomption de compétence» serait notamment en cause.
«À qualifications égales [ou pas], on va toujours présumer qu’un homme est plus compétent, explique Rachel Chagnon. On a du mal à accoler des qualités de leadership à une femme. Kamala Harris a été victime de ce doute intériorisé.»
«Celles qui arrivent en politique sont surqualifiées par rapport aux hommes», ajoute Ruth Dassonneville.
Le discours féministe de Kamala Harris a trouvé un certain écho dans l’électorat féminin, qui a voté à 54% pour la candidate démocrate. Il y a quatre ans, Joe Biden en avait toutefois obtenu 57%.
Et malgré une campagne «misogyne et très violente à l’égard des femmes», note la sociologue Stéphanie Pache, Donald Trump a réussi à gagner deux points (44%) dans l’électorat féminin par rapport à 2020.
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«On a misé sur le fait que les femmes allaient défendre leurs droits, mais on a eu le mauvais réflexe de les associer uniquement à la santé reproductive», souligne Mme Bissonnette, qui précise que l’élection de 2024 s’est davantage jouée sur la question économique.
«On aurait pu mettre de l'avant la manière dont la restriction des droits reproductifs risque d’avoir des conséquences sur l’économie» en empêchant certaines personnes d’intégrer le marché du travail, illustre la chercheuse.
Des femmes quand ça va mal
Deux fois, le candidat Donald Trump a été porté à la présidence des États-Unis. Et deux fois, ses adversaires démocrates étaient des femmes.
«Dans les cas d’Hillary Clinton et de Kamala Harris, elles sont toutes deux arrivées à un moment où il était difficile de remporter l’élection pour le parti démocrate», explique la professeure en science politique à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en démocratie électorale, Ruth Dassonneville.

Et il est probable, avance l’experte, que de proposer des femmes comme candidates à un moment difficile ne soit pas qu’un hasard.
«Il y a beaucoup plus de compétition quand les choses vont bien, donc nécessairement, plus d’hommes qui vont vouloir se présenter au sein d'un parti.»
En 2016, c’est le concept de l’alternance au pouvoir qui aurait surtout joué en la défaveur de Clinton. Après deux mandats démocrates, la victoire des républicains était prévisible, selon la professeure.
Huit ans plus tard, Harris est arrivée dans la course alors que l’appui à Joe Biden était «extrêmement faible» ajoute-t-elle: 56% des démocrates jugeaient que le président devrait retirer sa candidature, révélait en juillet une enquête Ipsos pour le Washington Post et ABC.