Dans la tête d’un fou de l’endurance: 125 km durant lesquels tu combats «tes démons»


Jessica Lapinski
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Autant il a pu triper, au fil des ans, à prendre part à des épreuves d’endurance comme les 125 km de l’Ultra-Trail Harricana du Canada qui s’amorce vendredi, dans Charlevoix, autant Jean-Philippe Thibodeau souligne à quel point ces courses sont hyper ardues. Pas uniquement sur le plan physique, ça, on s’en doute!, mais aussi d’un point de vue mental. «Je me plais à dire que tu t’en vas combattre tes démons, un peu», lance-t-il.
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Parce que passer 15 h 50 min, soit le temps qu’a mis l’athlète natif de Charlevoix pour remporter la course l’an dernier, seul ou presque dans la forêt profonde, à monter et descendre des dénivelés de plus de 4000 mètres où s’enchaînent racines et autres obstacles de la nature, ça permet de penser.

C’est d’ailleurs la stratégie qu’a trouvée Thibodeau, un chauffeur de bus du Réseau de transport de la Capitale désormais établi à Québec, pour passer le temps au fil de ces longues heures qui séparent le départ et l’arrivée. Penser à sa vie, à son travail. «Parfois, je me raconte des histoires, aussi, explique le coureur élite de 33 ans. C’est un peu comme un pèlerinage.»
Même si c’est le fun...
Et comme dans n’importe quoi, précise-t-il, quand tu pratiques la même activité pendant 15 heures d’affilée, ça se peut qu’à un moment, tu te tannes. C’est aussi ce qui rend ces courses de longue durée aussi dures mentalement.
«Le plus dur, c’est l’accumulation, pointe Thibodeau. Même si tu trouves quelque chose le fun, même si tu adores ton métier, ta passion, à un moment donné, si tu le fais pendant 15 heures de suite, ça se peut que tu trouves ça lourd.»

«Au bout de quelques heures, tu commences aussi à te demander ce que tu fais là. Pourquoi tu fais ça? mentionne-t-il également. [...] Tu as tes articulations, tes muscles qui te font mal, ta camisole qui a frotté pendant 15 heures. Ça empire tout, alors il faut vraiment rester positif entre les deux oreilles et que tu penses à la beauté de la chose.»
La passion de repousser les limites de son corps qui anime chacun des participants de l’Ultra-Trail, que ce soit ceux qui remportent l’épreuve en quelque 16 heures ou ceux qui ont pour seul objectif de la terminer, elle anime Jean-Philippe Thibodeau depuis très longtemps. Quand il était plus jeune, ses deux meilleurs amis étaient très actifs. Il a commencé à faire du sport pour être avec eux.
«On a commencé à toujours vouloir faire plus long, raconte-t-il. Quel que soit le défi, que ce soit en vélo, en natation, en randonnée ou à la course. C’était tout le temps des défis de jeunes insouciants.»
Un défi magnifique
Triathlon, natation de haut niveau, vélo de montagne et Ultra-Trail, c’est-à-dire une course de fond en milieu naturel de plus de 80 km, Thibodeau aura depuis amené sa passion de jeunesse à un autre niveau, en faisant de la compétition un peu tout.
Et cette épreuve qui se déroulera en fin de semaine dans son Charlevoix natal, il l’adore, en dépit du défi qu’elle représente. Notamment parce que la vue, du haut des monts qui surplombent le parcours, est magnifique.
Aussi parce que c’est une chance inouïe pour lui, le passionné du grand air, de passer du temps aussi profondément dans «l’arrière-pays», comme il dit.
Jean-Philippe Thibodeau louange aussi l’organisation, l’ambiance, l’esprit de confrérie entre les participants. Si bien que même s’il ne souhaitait pas courir à nouveau 125 km, il s’est à nouveau inscrit cette année, mais pour un 28 km, qu’il fera avec une gang d’amis. «Je vais laisser la victoire à quelqu’un d’autre!» dit-il en riant.
Ce sera donc un autre type de pèlerinage, cette fois.
L’Ultra-Trail Harricana du Canada, c’est quoi?
- Des courses de fond en nature dont la distance varie entre 5 et 125 km.
- Pour le 125 km, le taux d’abandon, depuis les débuts de l’épreuve, est de 50%. La course doit être complétée en 29 heures.
- Le 125 km est une course linéaire qui passe par quatre sommets: les monts du Lac à l’Empêche et des Morios, la montagne La Noyée et la montagne Noire, qui précède l’arrivée sur la station de ski Mont Grand-Fonds.
- 3800 coureurs attendus à compter de vendredi, ainsi que 10 000 spectateurs.
- 46% des participants sont des femmes.
- Les coureurs proviennent de 10 pays, dont l’Australie.
- L’objectif des organisateurs est de récolter 160 000$ pour soutenir la recherche sur la sclérose en plaques. Sébastien Boivin, le cofondateur de l’événement, est décédé en 2021 de cette maladie.
Pommes de terre grelots et jujubes
Ce qui rend ces épreuves si difficiles aussi, pointe Jean-Philippe Thibodeau, c’est qu’il faut bien gérer son corps, et notamment, son alimentation et son hydratation. C’est une pensée qui anime constamment les participants.
Bien sûr, la stratégie est différente selon chacun et le temps dans lequel ils pensent compléter la course. Coureur élite, Thibodeau, lui, s’alimente principalement de gels sportifs et de boissons à haute teneur en glucides, en électrolytes et en calories (aussi appelés des «mix drinks»). «C’est presque l’équivalent d’un repas dans une bouteille», explique-t-il.
Mais il reconnaît que si son objectif est de s’en tenir à cela, il finit souvent par craquer pour des pommes de terre grelots (avec «beaucoup de beurre, beaucoup de sel») qui sont offertes aux points de ravitaillement. Il y a également «des jujubes, des chips et du melon d’eau», parce que le corps a besoin de sucre et de sel.
20 minutes de pause... en 16 heures!
Ces points de ravitaillement où il est possible de manger et d’aller au petit coin, ils se trouvent à tous les 10 km, environ, explique Jean-Philippe Thibodeau. Souvent, les coureurs préparent leurs bouteilles à remplir avant d’y arriver, afin d’y passer le moins de temps possible. L’an dernier, le coureur estime s’y être arrêté pendant près de 20 minutes au total, en près de 16 heures!
Mais il est également possible de s’y asseoir afin de prendre un peu de temps pour manger ou pour se reposer quand la course se déroule moins bien.
Et parlons-en, d’aller au petit coin, parce que forcément, quand on court entre 15 et 29 heures, ça arrive. Des toilettes chimiques sont installées à ces points de ravitaillement, mais certains participants s’apportent du papier hygiénique pour les envies qui ne pourraient attendre.
Musique, podcasts et discussions
Si Jean-Philippe Thibodeau aime être plongé dans ses pensées pendant la course, il explique que d’autres participants passent le temps en écoutant de la musique ou des balados. D’autres discutent entre eux, comme le rythme de la course (environ 7,8 km/h pour les plus rapides) fait en sorte que les battements cardiaques ne sont pas si élevés.
Le coureur précise aussi que même si le parcours est truffé de racines, notamment, qu’il faut bien sûr éviter, cela finit par se faire de manière un peu machinale. «Comme lorsque tu es sur l’autoroute, illustre-t-il. Tu es dans ta bulle, tu ne penses plus à quand tu dois mettre ton clignotant pour changer de voie, ça devient instinctif.»