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Albert Pujols et Aaron Judge: un été poétique

Albert Pujols et Aaron Judge: un été poétique

Patric Laprade

Publié 13 septembre
Mis à jour 13 septembre

Le baseball est différent des autres sports. Il n’y a pas de cadran, le jeu est plus lent et les statistiques semblent exister à l’infini.

Si pour certains, ça peut paraître long, endormant et compliqué, moi je trouve ça poétique. Une équipe qui revient de l’arrière après deux retraits en fin de neuvième, l'odeur des arachides en écailles entre chaque lancer et les nombreuses heures passées à comparer les joueurs selon leurs statistiques.

Je vous ramène à l’été 1998 un instant.

Comme plusieurs partisans de baseball au Québec, j’ai encore sur le cœur le conflit de travail qui nous a empêchés de voir le plein potentiel de l’édition 1994 des Expos de Montréal.

Et l’édition de 1998 n’avait rien pour guérir cette plaie. Mise à part la première saison complète d’un jeune de 23 ans, un certain Vladimir Guerrero, avec ses 38 circuits, 109 points produits et 202 coups sûrs, la saison de Nos Amours était déjà terminée à la fin mai.

Pourtant, ce fut l’un des étés les plus excitants pour l’amateur de baseball en moi. C’est l’été de la course au record du plus grand nombre de coups de circuit en une saison.

McGwire, Sosa et la chasse au record

Malgré les statistiques avancées d’aujourd’hui, les circuits ont toujours marqué l’imaginaire. Le bruit de la balle sur un bâton de bois, raisonnant partout dans le stade, à la télé ou à la radio, suscitant une réaction franche et instantanée, une montée d’énergie et de bonheur. Ce n’est pas pour rien que le concours de coups de circuit est de loin l’événement le plus attendu des deux soirs célébrant les étoiles du baseball majeur.

Ayant grandi dans les années 1980, je n’ai pas été gâté. Aucun joueur dans cette décennie n’a frappé plus de 49 circuits. Dans les années 1990, jusqu’en 1996, seuls Cecil Fielder, Albert Belle et Brady Anderson avaient frappé 50 circuits (51 pour Fielder).

Mais en 1996, la même année qu’Anderson, le premier but des Athletics d’Oakland, Mark McGwire, en frappait 52. L’année suivante, une saison partagée entre Oakland et St-Louis, il en frappait 58, deux de plus que Ken Griffey Jr. Aucun duo n’en avait frappé autant la même année depuis la saison record de 61 circuits de Roger Maris et les 54 de Mickey Mantle en 1961.

Alors lorsque la saison 1998 arrive, tous les espoirs sont permis. Et toute une course ce fut entre Mark McGwire et Sammy Sosa.

Dans un match face aux Cubs de Sosa, McGwire deviendra le premier joueur de l’histoire à frapper 62 circuits. Et quelques jours plus tard, contre Carl Pavano des Expos, il établira une nouvelle marque avec son 70e. Sosa terminera avec 66.

À bas les records!

J’ai toujours été un amateur de courses aux records. On y trouve aussi quelque chose de poétique, je trouve, particulièrement un record que les gens croyaient bon pour l’éternité. Après tout, le vieil adage ne dit-il pas « les records sont faits pour être battus »?

Ces dernières années, j’ai adoré suivre Patrick Marleau, qui a battu le record du plus grand nombre de matchs joués dans la Ligue nationale de hockey appartenant à Gordie Howe ou encore Keith Yandle, battant Doug Jarvis pour le plus grand nombre de matchs consécutifs. Pour les mêmes raisons, je souhaite voir Alex Ovechkin battre le record du plus grand nombre de buts de Wayne Gretzky.

Ce qui nous amène, enfin, à l’été 2022. Et qu’est-ce que ce merveilleux été nous a donné?

Pas une, mais deux courses aux records.

Albert Pujols et la course aux 700 circuits

Le premier est celui qu’on entend le plus parlé ces temps-ci, Albert Pujols.

Et je triche un peu en parlant d’un record. Le joueur de premier but ne battra aucun record. Il ne devancera pas Barry Bonds au sommet de la liste des meilleurs cogneurs de circuits de l’histoire. Il ne rejoindra pas non plus Hank Aaron ou Babe Ruth.

Cependant, il est à trois circuits de réaliser un exploit que seulement ces trois joueurs ont réussi dans les 119 ans de la Ligue majeure de baseball: atteindre le plateau des 700 coups de circuit. On peut donc presque parler d’un record.

De grands joueurs ne l’ont jamais atteint: Joe DiMaggio, Willie Mays, Ken Griffey Jr. D’autres grands tels que Reggie Jackson et Mike Schmidt ne se sont même pas rendus à 600.

Pour atteindre 700 coups de circuit, ça prend de la longévité et de la constance.

Hank Aaron n’a jamais connu une seule saison de 50 circuits et plus. Mais il a joué pendant 23 saisons, a frappé plus de 40 circuits pour la première fois en 1957 et pour la dernière fois en 1973.

Longévité et constance.

Dans les années 1990, on pensait que Ken Griffey Jr. allait s’y rendre. En 2000, on pensait même qu’il avait une chance de battre le record de 755 circuits d’Aaron. Mais les blessures se sont mises de la partie et ont ralenti son rythme. Il a tout de même terminé sa carrière avec 630, bon pour le septième rang de tous les temps.

Longévité et constance.

Une saison plus tard, alors que Griffey Jr. commençait son déclin (il ne frappera plus jamais 40 circuits), un jeune dominicain de 21 ans du nom d’Albert Pujols, débutait sa carrière avec fracas.

Le joueur de premier but a frappé 37 circuits, a participé au match des étoiles et est voté recrue de l’année. Deux ans plus tard, il a obtenu sa première saison de 40 circuits et plus. À 30 ans, il en avait déjà réussi six, un exploit que seuls Griffey Jr. et Alex Rodriguez ont accompli.

Et même si sa production n’a plus été la même par la suite – il n’aura qu’une seule autre saison de 40 circuits – il est demeuré en santé. Mise à part 2013, alors qu’il avait manqué une cinquantaine de parties à la suite d’une blessure au pied, il a maintenu une moyenne de 146 parties tout au long de sa trentaine.

Et il a continué à frapper avec puissance.

Il est quatrième de tous les temps avec 408 circuits après l’âge de 30 ans, derrière seulement Griffey Jr., Rodriguez et Jimmie Foxx. Après l’âge de 40 ans, il se classe au dixième rang avec 41.

La constance et la longévité.

Une fin de saison à son avantage

En date d’aujourd’hui, Pujols compte 697 circuits. Âgé de 42 ans, il a déjà affirmé que ce serait sa dernière saison, même s’il n’atteint pas le plateau des 700.

Cependant, il est plus près que jamais avec ses deux circuits le week-end dernier, son troisième depuis le début septembre. Il a 18 circuits en 90 parties. S’il joue les 21 dernières de son équipe, mathématiquement parlant, il devrait être en mesure d’en frapper 4, un de plus que nécessaire.

Mais ce qui l’avantage, c’est que les Cardinals terminent leur saison avec six parties contre les Pirates, dont les trois dernières à Pittsburgh. Et devinez dans quel stade, à part les deux stades Busch et le stade des Angels, Pujols a frappé le plus de circuits en carrière?

Je vous le donne dans le mille: le PNC Park de Pittsburgh, là où il a frappé quatre de ses 18 longues balles cette saison. Alors oui, Pujols atteindra la marque des 700. Parfois, nul besoin d’être sur la côte ouest pour avoir un scénario hollywoodien!

Aaron Judge : à l’assaut du record de Maris

Parallèlement au parcours de Pujols, un Américain de 30 ans a une chance de réécrire le livre des records, non seulement celui des Yankees de New York, mais aussi celui de la Ligue américaine.

Lorsque McGwire et Sosa ont établi leur marque, il s’agissait d’un record du baseball majeur, mais aussi de la Ligue nationale, la plus vieille des deux ligues. Même chose lorsque Bonds les a dépassés avec 73 circuits dans l’uniforme des Giants de San Francisco en 2001.

Toutefois, le record a longtemps appartenu à un représentant de l’Américaine.

Babe Ruth, avec les Yankees en 1927, a cogné 60 circuits. Puis, toujours avec les Yankees, Roger Maris a ironiquement frappé 61 circuits en 1961. Et c’est encore la marque à battre dans l’Américaine.

Depuis, peu s’en sont approchés.

Il y a bien sûr Rodriguez et Griffey Jr., encore ces deux-là : 57 pour A-Rod avec les Rangers et 56 à deux reprises pour le « Kid » à Seattle. Puis, un peu plus loin dans la liste, David Ortiz en 2006 avec les Red Sox et Jose Bautista en 2010 avec les Blue Jays, tous deux avec 54.

Mais depuis 10 ans: rien.

Un parcours amputé par les blessures

Judge a connu une saison recrue de 52 circuits. Puis, les blessures se sont mises de la partie si bien qu’il n’a frappé que 63 circuits lors des trois saisons suivantes. L’an dernier, lors de sa première saison complète suivante (148 parties sur 162), il est revenu à la charge avec 39 longues balles. Mais ce n’était qu’une mise en bouche pour cette saison.

Avec 21 parties à disputer, il a déjà battu sa marque de 2017 avec maintenant 55 au compteur. Ce qui voudrait dire que mathématiquement parlant, il pourrait en frapper huit autres et battre le record de Maris. Par le fait même, il deviendrait aussi le détenteur du record chez les Yankees.

De ces 21 dernières joutes, trois seront jouées à Toronto et quatre au Texas. Et lorsqu’on analyse les stades qui favorisent le plus Judge, en prenant en compte la hauteur et la distance des clôtures ainsi que les effets environnementaux, le Rogers Center et Globe Life Park arrivent dans son top-6. Le domicile des Blue Jays est son troisième préféré en carrière, même si cette année, les Jays lui ont donné du fil à retordre.

Deux marques bien différentes

Contrairement à celle de Pujols, cette marque demande de l’endurance (stamina) et de bonnes séquences. Judge a eu deux séquences de trois matchs avec un circuit et une séquence de quatre, en septembre, qui est arrivée à point. Il a de plus obtenu huit matchs de deux circuits.

Maris avait obtenu une séquence de trois, une de quatre et une de six matchs consécutifs avec un circuit, en plus de sept matchs de deux circuits.

De l’endurance et de bonnes séquences.

McGwire avait obtenu deux séquences de trois circuits et deux autres séquences de quatre. De plus, il avait eu huit matchs de deux circuits et deux autres de trois circuits.

Mais Judge n’a pas besoin de se rendre à 70; 62 seront suffisants. Il devrait l’atteindre.

Sans stéroïdes

Et le plus beau dans tout ça, et souhaitons que ça reste ainsi, c’est que les noms de Pujols et Judge ne sont pas liés aux drogues améliorant la performance. C’est pourquoi McGwire et Sosa, à tort ou à raison, ne sont pas encore au Temple de la renommée du baseball. Pujols devrait y être admis à sa première année. Judge est bien partie, s’il peut rester en santé.

Mais pour l’instant, ces deux joueurs permettent aux amateurs de baseball de suivent deux courses palpitantes et de créer de l’intérêt dans un sport qui cherche constamment à augmenter et rajeunir son auditoire.

Et c’est sans parler de la course du coéquipier de Pujols, Paul Goldschmidt, qui pourrait devenir le premier joueur à remporter la triple couronne en 10 ans et le premier dans la Ligue nationale depuis 1937? Ou Shohei Ohtani qui pourrait cogner 40 circuits et retirer 200 frappeurs au bâton?

Vous ne me convaincrez jamais du contraire! Le baseball, sous toutes ses facettes, est un sport poétique.