Patric Laprade

Le début de la fin pour Vince McMahon?

Le début de la fin pour Vince McMahon?

Patric Laprade

Publié 18 juin
Mis à jour 18 juin

Lorsqu’un PDG d’une grande compagnie publique décide de quitter ses fonctions temporairement le temps d’une enquête sur certains de ses agissements, il se fera généralement discret, il va faire profil bas. 

Lorsque la chose arrive à Vince McMahon, le PDG de la WWE, il annonce plutôt sa présence à SmackDown sur FOX, participe au premier segment de l’émission, dit qu’il sera là pour toujours et souhaite la bienvenue aux amateurs.  

« Les quatre mots que vous avez vus, ce que nous appelons la signature de la WWE. Ces quatre mots sont then, now, forever et le plus important de ces mots, together. Bienvenue à SmackDown! »

Pendant un segment qui a duré environ une minute, c’est l’essentiel de ce que Vince McMahon avait à dire lors de l’émission du vendredi soir de la WWE. Rien de plus qu’un coup publicitaire pour faire augmenter les cotes d’écoute de SmackDown. Si vous êtes surpris, c’est que vous ne connaissez pas bien le personnage ou que vous le surestimez. 

Jamais il n’allait mentionner ou discuter des raisons qui l’ont poussé à démissionner temporairement de son poste de PDG de la WWE plutôt dans la journée. Ce n’était pas une entrevue de fond avec Paul Arcand. C’était tout simplement Mr. McMahon, le personnage. 

Vince McMahon, infidèle?

Pour mieux comprendre la situation, retournons un peu en arrière. 

Les rumeurs d’infidélités de Vince McMahon, 76 ans, sont aussi vieilles que le nombre d’années qu’il est propriétaire de la compagnie qu’avait fondée son père. 

Depuis 1966, McMahon est pourtant marié à Linda Edwards, avec qui il a eu deux enfants: Shane né en 1970 et Stephanie née en 1976. Toutefois, le couple n’en serait plus ou moins un depuis plusieurs années maintenant. McMahon a même parlé de Linda en disant « mon épouse à ce moment-là » lors d’une récente entrevue avec Pat McAfee. 

Si les rumeurs d’infidélités sont présentes depuis toujours, la plus récente semble causer plus de problèmes.

La femme en question serait une ancienne assistante juridique de 41 ans. Les informations proviennent d’une série de courriels envoyée au conseil d’administration de la WWE, à compter du 30 mars dernier, par un ami de celle-ci. 

C’est le réputé Wall Street Journal qui a sorti la nouvelle, mercredi dernier. On y apprend, entre autres, que l’employée gagnait 100 000$ par année à son arrivée avec la WWE en 2019. Puis, McMahon aurait commencé une relation extraconjugale avec celle-ci, pour ensuite augmenter son salaire à 200 000$ par année. 

Selon l’ami en question, McMahon aurait ensuite « donné comme un jouet » la femme à John Laurinaitis, directeur du personnel, la transférant du département juridique pour devenir l’assistante de ce dernier.  

Toujours selon l’article du Wall Street Journal, McMahon et son avocat Jerry McDevitt auraient fait signer une entente de non-divulgation à la femme pour qu’elle n’ébruite pas sa relation avec McMahon et pour empêcher qu’elle le dénigre publiquement. On lui aurait remis une somme de trois millions de dollars, soit un million à la signature et deux millions payables au cours des cinq prochaines années. Il est important de préciser ici qu’on ne parle pas d’une agression sexuelle. Selon les informations connues, la relation aurait été consentante et la somme d’argent ne servait qu’à acheter son silence sur sa relation avec McMahon. 

La femme aurait signé l’entente et aurait tellement eu peur qu’elle a démissionné peu de temps après, soit en janvier 2022.

Peur de quoi? 

On ne le sait pas. Pour l’instant, on ne parle pas de menaces faites à son égard autre que d’avoir acheté son silence, qui pourrait être considéré comme une forme de menace. Mais dans tous les cas, on peut comprendre que l’environnement de travail était devenu toxique pour elle. 

Fraude, détournements de fonds, abus de pouvoir?

Là où le bât blesse, c’est la provenance de l’argent. 

Dans les années 1980 et 1990, la compagnie était une compagnie privée. McMahon n’avait de compte à rendre à personne. Mais depuis 1999, la compagnie est devenue publique et tout transfert d’argent doit être connu par les actionnaires et le conseil d’administration composé de 12 personnes, dont font partie Vince McMahon, sa fille Stephanie, son gendre Paul « Triple H » Levesque ainsi que le président de la WWE, Nick Khan. 

Et c’est à ce niveau que McMahon a peut-être commis une faute, d’ordre financier et professionnel et non sexuel. Qu’il ait trompé sa conjointe, outre le manque de moralité, ça ne regarde que lui et Linda. Par contre, ici on parle tout de même d’une employée de la compagnie, ce qui rend toujours les choses plus compliquées. On peut parler de possible discrimination, de harcèlement psychologique ou d’abus de pouvoir. 

À la suite des courriels reçus, les huit membres indépendants du conseil d’administration ont donc mandaté en avril dernier une firme d’avocats basée à New York, Simpson Thacher & Bartlett LLP, afin d’enquêter sur la provenance de ces fonds ainsi que sur les allégations mentionnées dans les courriels. 

Mené par Man Jit Singh, un ancien cadre de chez Sony Pictures Home Entertainment, les membres du conseil d’administration ayant demandé une enquête comprennent également Steve Koonin, le PDG des Hawks d’Atlanta de la NBA, Ignace Lahoud, le PDG de Majid Al Futtaim, Erika Nardini, la PDG de Barstool Sports, Steve Pamon, le président de Verzuz, Connor Schell, le PDG de Words + Pictures, Jeffrey Speed, l’ancien vice-président et chef des finances de Six Flags, Inc., ainsi qu’Alan Wexler, un vice-président sénior chez General Motors.

Il faut aussi noter le sérieux des parties impliquées. 

L’article du Wall Street Journal a été écrit par un des membres de leur équipe d’investigation, Joe Palazzolo, qui avait remporté un prix Pulitzer en 2019 suite à la couverture des paiements secrets faits à des femmes qui auraient eu des aventures avec l’ancien président des États-Unis Donald Trump. Pour sa part, la firme d’avocats engagée par le conseil d’administration aurait une solide réputation dans le milieu et n’aurait pas pris ce contrat si le tout était de nature frivole. Elle se spécialise entre autres dans les pratiques corporatives et a représenté des compagnies telles que Tesla, Facebook et Microsoft. 

On aurait demandé à McMahon et Laurinaitis de fournir aux enquêteurs tous les cas de plaintes ou d’allégations qui auraient été faits contre les deux hommes par des employés. L’article du Wall Street Journal mentionne que jusqu’à présent, l’enquête démontrerait qu’il y aurait eu d’autres ententes du genre, sans toutefois préciser le nombre ou le moment (avant ou après 1999). Ces ententes concerneraient McMahon ainsi que Lauriniatis. 

L’enquête aurait aussi démontré que jusqu’à présent, toutes les sommes d’argent viendraient du compte personnel de McMahon, incluant celles concernant Laurinaitis. 

Laurinaitis, 59 ans, anciennement connu sous son nom de lutteur Johnny Ace, est le frère du regretté Road Warrior Animal et est marié à la mère des jumelles Brie et Nikki Bella, Kathy Colace, depuis 2016. Il avait travaillé en coulisses pour All Japan Pro Wrestling dans les années 1990 avant de devenir agent à la WCW en 2000. 

Puis, lors de l’achat de la WCW en mars 2001, il a été engagé comme assistant du directeur du personnel de l’époque, Jim Ross, avant de le remplacer dans ses fonctions en 2004. Puis, depuis 2012, Levesque et Mark Carrano ont occupé ce poste. Laurinaitis était demeuré au sein de la compagnie comme agent, avant de revenir directeur du personnel en mars 2021. 

McDevitt a aussi précisé que l’ancienne employée n’avait pas fait de plainte d’harcèlement sexuel et que la WWE ne lui avait payé aucune somme d’argent en lien avec son départ. De son côté, un porte-parole de la WWE précisait à son tour que la relation était consentante, confirmant ainsi la relation. Il devenait plus important pour McMahon de confirmer la relation que de laisser planer des doutes sur la nature de celle-ci. 

Cependant, qu’en est-il de l’augmentation salariale de 100%? Il serait surprenant qu’elle ait été couverte personnellement par McMahon. Si des fonds de la compagnie ont été utilisés en ce sens, est-ce une faute assez grave pour que McMahon soit puni? Beaucoup de questions demeurent sans réponse. 

Les mystérieux départ et retour de Stephanie McMahon

Dès la publication de l’article, ma première réaction a été qu’il s’agissait du début de la fin pour Vince McMahon. Ma seconde réaction a été de penser que le départ soudain en congé sans solde de Stephanie McMahon ne pouvait pas être étranger à ce possible scandale. 

On se rappellera que le 19 mai dernier, Stephanie annonçait qu’elle quittait ses fonctions de chef de la gestion de la marque de la WWE afin de prendre du temps pour sa famille. En plus de son personnage devant les caméras, la femme de 45 ans qui travaille pour la WWE depuis plus de 20 ans avait occupé plusieurs postes au sein de la compagnie. 

Elle a dirigé l’équipe créative au début et au milieu des années 2000, pour ensuite devenir vice-présidente du département créatif. Elle occupait le poste de chef de la gestion de la marque de la WWE depuis 2013. Elle a même déjà reçu le prix de la directrice du marketing féminine la plus influente par le réputé magazine Forbes. 

Crédit photo : Getty Images/AFP

Au moment de son annonce, on savait que si elle revenait un jour, elle n’occuperait plus les mêmes fonctions. Quelques semaines plus tard, la WWE confirmait le tout en engageant Catherine Newman, l’ancienne chef du marketing du Manchester United, au poste de chef du marketing, remplaçant ainsi Stephanie dans ses principales tâches. 

Toutefois, le départ de Stephanie a toujours été mystérieux. Au moment de l’annonce, on avait appris qu’il s’agissait d’une décision libre et réfléchie, non pas forcée ou soudaine, même si plusieurs dans la compagnie n’étaient pas au courant que le tout se tramait. Il y avait l’état de santé de son mari, Paul « Triple H » Levesque, atteint de problèmes cardiaques, et des répercussions que cela a pu avoir sur sa famille, qui pouvaient justifier son départ temporaire. 

N’en reste qu’il semblait y avoir anguille sous roche. 

Puis, un article dans le Business Insider du 3 juin envoyait carrément Stephanie en dessous de l’autobus, article qui avait été soit commandé par la WWE ou au minimum approuvé par celle-ci. Une des responsabilités de Stephanie était la publicité et les commandites. L’article mentionne que le but de la WWE était d’aller chercher 100 millions de dollars en publicité et commandite. Puis, on citait un membre privilégié de la WWE qui mentionnait que la compagnie ne voyait pas cette croissance dans ces deux départements et que lorsque quelqu’un quitte ses fonctions, c’est que quelque chose ne fonctionne pas.

Il était tout même curieux que la WWE et Vince McMahon sentent le besoin de faire mal paraître Stephanie de cette façon? L’une des raisons serait qu’en remettant en doute les compétences de Stephanie, on empêcherait ainsi le prix de l’action de descendre. Pourtant, au lendemain de l’annonce de son départ, le prix de l’action avait augmenté de 0.98%. Deux jours après son départ officiel, il avait augmenté d’un autre 1.26%. 

Et là, soudainement, tout trouve un sens. 

Vendredi matin, Vince McMahon démissionnait de façon temporaire de son poste de PDG le temps que l’enquête se fasse. 

Son remplaçant par intérim? Stephanie McMahon. 

Comme si, parce qu’on savait que l’article du Wall Street Journal s’en venait, on avait voulu que Stephanie coupe les ponts avec la compagnie, pour ensuite avoir l’air d’être fâchée contre elle, tout ça pour lui permettre de se distancer du scandale. Ironiquement, un vrai scénario de lutte, dans lequel Vince est le heel et Stephanie la babyface. 

Surtout qu’au moment de son départ, Stephanie était au courant des allégations et des courriels envoyés au conseil d’administration, puisqu’elle y siège elle-même. Cela dit, certaines sources rapportent que la décision de Stephanie était prise depuis janvier dernier, soit avant les courriels envoyés au conseil d’administration. 

Il serait toutefois naïf de croire que la situation actuelle entourant son père n’ait pas influencé en partie sa décision. Tout comme il serait naïf de croire que l’article du Business Insider était seulement pour empêcher une baisse du prix de l’action. 

Qui pourrait succéder à Vince?

Si jamais Vince McMahon était forcé de quitter la compagnie pour de bon ou même de vendre ses parts, qui deviendrait responsable de la WWE?

Il faut savoir que mis à part son poste de PDG de la compagnie, Vince est aussi responsable de l’équipe créative, poste duquel il n’a pas démissionné, même durant l’enquête. 

D’un point de vue administratif, Stephanie pourrait officiellement devenir PDG. Un autre candidat serait l’actuel président, Nick Khan. C’est lui qui avait négocié les ententes très lucratives avec FOX et USA et il prend de plus en plus de place dans l’organigramme de la compagnie. 

Crédit photo : Getty Images/AFP

Il est là pour une seule raison: que la compagnie soit le plus profitable possible et empêcher l’action de baisser. Coupures, changements de philosophies, événements spéciaux les samedis, plusieurs décisions des dernières années sont celles de Khan. 

D’un point de vue créatif cependant, la succession de McMahon n’est pas aussi établie. 

Évidemment, Paul Levesque a longtemps été vu comme celui qui remplacerait McMahon. Mais depuis qu’il s’est fait cavalièrement tasser, alors qu’il était en congé de maladie, cette possibilité ne tenait plus. NXT devait servir de projet pilote à Levesque afin de démontrer son savoir-faire et aux yeux de McMahon, ce fut un échec. 

Le NXT renippé de 2012 était une façon de combattre l’émergence du circuit indépendant et principalement de Ring of Honor. Lorsqu’All Elite Wrestling est arrivé dans le portrait en 2019, la décision d’opposer NXT à Dynamite les mercredis avait comme but de neutraliser la compétition dès le départ, de les empêcher de gagner du terrain. 

Mais la WWE a perdu cette guerre et Levesque en a été le bouc émissaire. Si sa conjointe devenait la PDG de la compagnie, est-ce que cela pourrait ramener Levesque dans les bonnes grâces de celle-ci?

Il faut aussi penser à Shane McMahon, même si sa relation avec son père n’a jamais été facile. Il croyait bien être celui qui remplacerait son père un jour, mais Vince a plutôt donné sa confiance à Stephanie. Shane a vendu ses parts et a quitté la compagnie. 

Il est revenu des années plus tard comme talent seulement, jusqu’au Royal Rumble de 2022, alors qu’il a été congédié par son père. On lui reprochait d’avoir fait beaucoup de changements au scénario du Rumble et d’avoir voulu mieux se positionner que certains talents. Si sa sœur était en charge, est-ce que cela viendrait changer son statut? 

Le vice-président sénior, Bruce Prichard, est un autre candidat potentiel. Il est présentement deuxième derrière McMahon dans l’échiquier créatif de la WWE, mais il vient d’une autre époque et est surtout reconnu pour être le béni-oui-oui de Vince. 

Le récent retour de Jeff Jarrett au sein de la WWE est également intéressant. Jarrett, présentement le vice-président sénior des événements, a l’expérience d’avoir dirigé une compagnie de lutte, TNA, et son père, Jerry, était l’homme de confiance de Vince au début des années 1990. 

En effet, lors du scandale des stéroïdes, si Vince avait été trouvé coupable, il avait demandé à Jerry Jarrett de s’occuper de la compagnie en son absence. L’embauche de Jarrett s’est faite en mai dernier, alors que Vince savait que l’article du Wall Street Journal s’en venait. 

Vince McMahon dans les câbles?

Vince possède 38% des actions de la compagnie, mais parce qu’il possède la majorité des actions de classe B, qui contiennent 10 fois plus de droits de vote que les actions de classe A, il ne pourrait pas se faire congédier sans son approbation. Toutefois, il pourrait subir suffisamment de pression pour démissionner. Surtout si certains commanditaires ou un réseau de télévision par exemple se joignaient au groupe. 

Cette situation ramène également sur la table les rumeurs de vente. Une compagnie comme NBC/Comcast, Disney, FOX ou même Amazon pourrait être potentiellement intéressée.  

Il sera donc intéressant de suivre les développements dans cette affaire. Pour McMahon, selon ce qu’on entend et à la suite de sa présence à SmackDown, c’est comme si de rien n’était. Sa fille est responsable de la compagnie alors que lui s’occupe du produit télévisuel. 

Crédit photo : Alex Urosevic, Toronto Sun

Et même s’il semble vieillir à chacune de ses présences à la caméra, il n’avait pas l’air d’un homme qui se faisait du mauvais sang vendredi soir. Adulé par la foule, serrant des mains à sa sortie de l’arène, une scène déconcertante pour plusieurs, il avait l’air d’un homme en campagne électorale, sachant d’avance qu’il allait gagner ses élections. 

Et c’est ce que l’histoire démontre. McMahon a toujours réussi à se sortir du pétrin, peu importe les accusations, peu importe les histoires à son sujet. 

Pour sa part, bien qu’il n’était pas à SmackDown vendredi, John Laurinaitis n’a pas encore démissionné de son poste. Par contre, il ne serait pas surprenant que ce soit le cas dans les prochains jours ou semaines. Peut-être sera-t-il le bouc émissaire qui sauvera les fesses de McMahon? 

Pour l’instant, la seule conséquence directe, à part la démission temporaire de McMahon, est le prix de l’action. Celui-ci a baissé de 3.43% au lendemain de l’article du Wall Street Journal, puis d’un autre 4.1% à la suite de la démission de McMahon.  

Est-ce que cette fois-ci sera la fois de trop? Combien y a-t-il d’autres ententes de non-divulgation? Est-ce uniquement des employées de bureau ou est-ce que ça regarde aussi des lutteuses ou autres talents? A-t-il pris de l’argent de la compagnie pour acheter le silence de certaines personnes? 

Est-ce que ce serait suffisant pour qu’il soit accusé et rendu coupable de fraude, de détournements de fonds ou d’abus de pouvoir? Est-ce qu’il y aura des poursuites d’actionnaires? Est-ce que cette situation va provoquer un effet domino et que d’autres personnes sortiront publiquement avec des histoires semblables ou même pire?

Ce sont toutes des questions auxquelles l’enquête devra éventuellement répondre.