Crédit : Photo d'archives MARIO BEAUREGARD

Canadiens de Montréal

Guy Lafleur: «sur le coup, j’étais en cr...»

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C’est la journée du repêchage de la Ligue nationale. Tout va pour le mieux pour le Canadien en ce 10 juin 1971. Trois semaines plus tôt, le Tricolore a remporté une coupe Stanley que personne n’avait anticipée grâce à un gardien recrue de grande taille du nom de Ken Dryden.

Jean Béliveau a annoncé sa retraite du hockey la veille, mais son dauphin est en chemin pour Montréal. Comme Béliveau, 18 ans auparavant, Guy Lafleur débarque à Montréal précédé d’un grand battage publicitaire. 

Le Canadien a le luxe de démarrer la séance repêchage grâce au choix de première ronde qu’il a obtenu un an auparavant des Seals d’Oakland, devenus les Golden Seals de la Californie entre-temps.

«Québec sait faire!» 

Un autre joueur québécois monopolise l’attention. Son nom est Marcel Dionne.

Lafleur a remporté le championnat des marqueurs de la Ligue de hockey junior majeur du Québec avec une fiche record 130 buts et 209 points et mené les Remparts de Québec à la coupe Memorial.

Le championnat remporté par les Remparts donne de la crédibilité à la LHJMQ, considérée alors largement inférieure au circuit ontarien.

Cette victoire a aussi une connotation politique. Le peuple québécois a relevé la tête. Il a trouvé son identité, il est devenu fier.

On est à l’époque du slogan « Québec sait faire! »

Tout nous est possible maintenant.

Pollock voyait grand 

Dans l’esprit des amateurs de hockey montréalais et québécois, l’avenir du Canadien passe par Lafleur.

Or, comme on le verra dans ce reportage, le Canadien court deux lièvres à la fois. Le directeur général Sam Pollock veut Lafleur et Dionne.

Question de vous faire revivre cette fameuse page d’histoire, Guy Lafleur et Marcel Dionne, ainsi que Scotty Bowman qui avait été nommé entraîneur du Canadien le jour précédant le repêchage, nous ramènent dans le temps.

Larry Robinson, que le Tricolore repêchera en deuxième ronde, nous livre aussi ses souvenirs.

Les quatre hommes sont généreux dans leurs propos et commentaires. Ils y vont de révélations inédites.

Leur récit est fascinant.

Signe encourageant 

L’histoire prend forme le 10 juin 1970, soit un an jour pour jour avant que Lafleur ne devienne admissible au repêchage.

Pollock convainc son homologue des Seals, Frank Selke fils, qui a été à l’emploi du Tricolore alors que son père en était la DG dans les années 1950 et 1960, de lui céder son choix de première ronde en 1971.

Pollock cède le jeune attaquant Ernie Hicke, auteur de 45 buts en deux saisons avec les Apollos de Houston, et son premier choix de 1971 (les Seals choisiront l’attaquant Chris Oddleifson), en retour du premier choix des Seals et du défenseur François Lacombe.

Lafleur raconte ce qui lui est passé par la tête ce jour-là :

J’étais content parce que ça voulait dire que j’avais 50% des chances d’être repêché par le Canadien.

C’était entre moi et Marcel.

C’était très encourageant de voir que le Canadien avait posé un geste pour bien se positionner en vue du repêchage de l’année suivante.

Un autre tour de magie 

Encore fallait-il que les Golden Seals terminent derniers au classement général. Pollock s’en est assuré au milieu de la saison suivante, alors que l’écart entre les Golden Seals et les Kings était de cinq points au classement du classement général.

Le 25 janvier 1971, Pollock échange le vétéran joueur de centre Ralph Backstrom aux Kings de Los Angeles en retour de Gord Labossière et Raymond Fortin.

Backstrom fait le travail que Pollock espérait de lui. Il récolte 27 points en 33 rencontres avec les Kings pour les aider à grimper au neuvième rang du classement général.

Les Sabres de Buffalo, les Penguins de Pittsburgh, les Red Wings de Detroit et les Canucks de Vancouver suivent au classement, mais ils ne posent un danger.

Les Golden Seals terminent bon derniers avec 45 points, soit 10 points de moins que les Red Wings. Le premier choix revient au Canadien.

Bowman s’amène 

C’est ici que Bowman entre en scène.

Au début de la semaine du repêchage, il succède à Al MacNeil au poste d’entraîneur du Canadien. MacNeil n’est pas l’homme le plus populaire en ville, même s’il a contribué à la conquête de la Coupe Stanley, le mois précédent.

Lors du cinquième match de la finale à Chicago, il fait réchauffer le banc à Henri Richard. Piqué dans son orgueil, Richard déclare après la rencontre que MacNeil est le pire coach pour le lequel il a joué.

Le Canadien reçoit des appels de menaces de mort à l’endroit de son entraîneur. Des policiers en civil sont de faction près du banc du Canadien pour le sixième match de la finale au Forum.

Mais tout est bien qui finit bien.

À la poursuite de Dionne 

Pollock procède néanmoins à un remaniement de son cabinet en nommant MacNeil directeur général et entraîneur des Voyageurs de la Nouvelle-Écosse, nouveau club-école du Canadien dans la Ligue américaine.

Le jour de son embauche, Bowman est convié à une réunion avec les têtes de hockey de l’organisation en vue du repêchage. Pollock les informe qu’il tente d’acquérir le deuxième choix du repêchage qui est la propriété des Red Wings. Il m’avait déjà raconté l’épisode il y a quelques années, mais pas avec autant de détails.

Il y avait Ron Caron (dit le Prof), Claude Ruel, moi, Al MacNeil et peut-être un ou deux dépisteurs. Sam (Pollock) était continuellement au téléphone.

Finalement, il est venu nous rejoindre en disant qu’il sortait d’une discussion avec Ned Harkness (DG des Red Wings). Il nous a indiqué que les Red Wings étaient disposés à nous céder leur premier choix contre un membre régulier de notre brigade défensive, soit Jean-Claude Tremblay ou Terry Harper, en plus de deux autres joueurs et peut-être un choix au repêchage, je ne suis pas sûr.

Mais il faut se rappeler que le Canadien venait de remporter la coupe Stanley et qu’il aurait fallu se départir de joueurs ayant contribué à cette conquête. Ce n’était pas une décision à prendre à la légère.

Sam nous a ensuite dit : on connaît tous Guy Lafleur. On a moins vu Marcel Dionne, mais on sait tous combien il est bon. C’est là que Sam nous a posé une question : dans les années 1950 et 1960, notre organisation a eu un duo formé de Jean Béliveau (centre) et Boom Boom Geoffrion (ailier droit) qui a connu du succès pendant une décennie. Si on conclut cet échange avec les Red Wings, pensez-vous que Dionne et Lafleur pourraient connaître le même succès pendant 10 ans?

Parce que Sam ne parvenait pas à regrouper tout le monde sur la question. Lorsqu’il négociait une transaction, on devait lui donner notre opinion. Il essayait toujours de faire en sorte que l’on se range de son côté.

Mais notre expertise lui servait. Si l’un de ses hommes de confiance, que ce soit Ron Caron, Claude Ruel, Al MacNeil ou moi apportions des objections, il fermait le dossier. Ainsi allaient les choses avec Sam.

Le dernier mot à Ruel 

Il y a un dernier chapitre à l’histoire. Pollock a mis beaucoup de pression sur Ruel quant à savoir qui de Lafleur ou Dionne il devait repêcher.

Ruel, qui avait démissionné du poste d’entraîneur en décembre 1970 pour retourner recruteur, était prêt à mettre son poste en jeu pour Lafleur.

Bowman conclut :

C’est à Claude que revenait la décision finale. Il connaissait bien Lafleur, il l’avait beaucoup suivi. Il savait que Marcel était bon, mais il était allé moins souvent en Ontario pour voir Dionne. Mais on aurait pu avoir Marcel Dionne et Guy Lafleur. Pouvez-vous imaginer ça?

Lafleur n'avait qu'un désir: jouer avec le CH 

Il ne s’est jamais imaginé dans l’uniforme des Golden Seals de la Californie

Vous avez peut-être remarqué sur des sites web ce montage de la carte de hockey recrue de Guy Lafleur le montrant dans l’uniforme jaune doré et vert des Golden Seals de la Californie.

Lafleur s’imaginait davantage dans le chandail bleu, blanc et rouge du Canadien lorsque Sam Pollock a obtenu le premier choix des Seals l’année précédant le repêchage.

Les Seals d’Oakland, ce n’était pas fort, dit Lafleur. Ma carrière n’aurait peut-être pas été ce qu’elle a été si je m’étais ramassé là-bas.

Début au centre 

Retournons en 1971.

Il n’est pas facile pour une recrue de faire sa place dans la formation du Canadien. La philosophie de l’organisation veut qu’un jeune fasse ses classes dans les ligues mineures. Guy Lafleur peut en témoigner.

«Avec les Seals, j’aurais peut-être joué tout de suite. Je n’aurais pas poireauté sur le banc pendant trois ans.» 

N’empêche que c’est à Montréal qu’il veut jouer malgré la tonne de pression qui l’attend au Forum. Lafleur avait plusieurs raisons de vouloir évoluer à Montréal.

«Ce n’était pas loin de Thurso, ma ville natale. C’était plus facile pour mon père de suivre ma carrière. J’étais content aussi pour moi. Tout ce que je souhaitais, c’était d’être repêché premier.» 

Mais l’apprentissage fut difficile. Scotty Bowman se souvient.

«Guy était joueur de centre à ses débuts avec nous. Tout le monde le voyait comme le successeur de Jean Béliveau. La pression était lourde sur ses épaules. Le Canadien avait connu une longue série de succès (cinq coupes Stanley en sept ans) quand il est arrivé avec l’équipe.

«Les bons joueurs de centre étaient nombreux dans la ligue. Il y avait Phil Esposito, Bobby Clarke, Walt Tkachuk, Jean Ratelle. Comme les joueurs qui arrivent du junior de nos jours, les jeunes centres éprouvaient des difficultés sur les mises en jeu. Les vétérans bénéficiaient des largesses des juges de ligne.

Guy a bien fait, mais comme je le dis, il faisait face à une pression énorme. Marcel Dionne s’était pour sa part retrouvé avec une équipe perdante à Detroit. Pendant que certains joueurs totalisaient 30 ou 40 points après trois mois, Guy n’en comptait qu’une quinzaine. Tout le monde disait que le Canadien avait repêché le mauvais joueur.»

Le paternel aux barricades 

Lafleur l’a entendu, celle-là :

«Marcel évoluait dans un environnement différent à Detroit. Il était utilisé sur deux trios et en supériorité numérique. Les gens faisaient des comparaisons. Mon père se pognait avec le monde au Forum parce qu’ils me criaient chou.»

Tiens, tiens, ça n’a pas beaucoup changé.

«Les gens disaient qu’on aurait dû repêcher Dionne parce qu’il produisait. À ma première saison, j’ai marqué 29 buts et amassé 64 points. Aujourd’hui, ils font cinq millions par année avec ça.»

Lafleur connaît ensuite des saisons de 55 et 56 points, rien pour remonter dans l’estime populaire. Mais le Canadien tient à lui.

Fusil sur la tempe 

En 1973, au début des séries, Sam Pollock lui offre un contrat d’une valeur d’un million de dollars répartie sur une période de 10 ans. L’échelle commence à 65 000 $.

Au même moment, son futur beau-père, Roger Barré, qui est actionnaire des Nordiques de Québec, de l’Association mondiale, arrive à Montréal avec une proposition garantie d’un million de dollars pour une durée de cinq ans.

Lafleur se revoit dans le bureau de Sam Pollock. Il préfère attendre la fin de la saison pour négocier, mais Pollock le presse d’accepter. Son agent Gerry Patterson le pousse aussi à accepter.

Lafleur se souvient des paroles de Pollock :

«Écoute-moi bien, tu ne sortiras pas d’ici tant que tu n’auras pas signé le contrat. En fin de compte, j’ai accepté parce que je me disais que l’entente n’avait aucune valeur tant qu’elle ne serait pas enregistrée au bureau de la Ligue nationale.

J’avais 21 ans, je me suis dit : je vais signer le contrat. Mais le lendemain matin, le document était déjà au bureau de la ligue.»

Lafleur consulte des avocats, mais ce qui est fait est fait. Le contrat ne peut être annulé.

Le temps a arrangé les choses.

«Quand je regarde ça froidement, je me dis qu’il y a une raison pour tout. Je ne le regrette pas. Sur le coup, j’étais en cr...., mais je ne le regrette pas.»

Dionne se serait senti à l'aise avec le CH 

Guy Lafleur ignorait que le Canadien avait tenté d’obtenir le choix qui lui aurait permis de repêcher Marcel Dionne. On peut deviner sa réaction.

«Ç’aurait été comme jouer avec Denis Savard au lieu de Doug Wickhenheiser. J’avais beaucoup de respect pour Doug, mais on lui a fait perdre sa carrière à Montréal. Il en faisait pitié à la fin.

Denis a permis à Al Secord de connaître une saison de 50 buts à Chicago. Si on l’avait repêché, j’en aurais probablement marqué 100 en jouant avec lui.»

Dans ses cordes 

Dionne aurait-il aimé jouer à Montréal?

«Le Canadien pratiquait mon genre de jeu. Il ne se faisait pas mieux dans la ligue.»

«L’année où le Canadien n’a subi que huit défaites (1976-1977), c’en était ridicule! Gagner s’inscrivait dans la mentalité de l’organisation. Quand tu perds, c’est tough»

Dionne sait de quoi il parle. Les Red Wings ont perdu souvent pendant ses quatre saisons à Detroit. Lui aussi était soumis à une grande pression.

Pendant que les amateurs québécois voyaient Lafleur comme le successeur de Jean Béliveau, les partisans des Red Wings croyaient que Dionne était capable de remplacer Gordie Howe, qui s’est retiré de la compétition en même temps que Béliveau.

«Comment pouvais-je être le meilleur joueur de mon équipe? Alex Delvecchio jouait dans la ligue depuis 20 ans. Il y avait aussi Red Berenson.»

Qu’à cela ne tienne, Dionne a été le premier marqueur des Red Wings devant Mickey Redmond (71 points), Berenson (69 points) et Delvecchio (65 points).

Ses 78 points constituaient un record pour une recrue à l’époque. Mais c’est Ken Dryden, qui avait déjà remporté la coupe Stanley et le trophée Conn Smythe la saison précédente, qui reçut le trophée Calder en 1972.

Mieux payé que Lafleur 

Or, Dionne était en bonne position pour négocier, lui n’avait signé qu’un contrat d’un an à son arrivée à Detroit.

«Signer un contrat d’un an, ça ne se faisait pas dans ce temps-là. Mais je n’ai même pas pensé à ça. Mon agent était Alan Eagleson. Un an, deux ans, trois ans, je n’en faisais pas de cas. Je m’étais dit : je vais faire un an. Si je réussis, ça va être correct.

«La durée du premier contrat de Guy était de trois ans (il gagnait 35 000 $ à sa première année). Moi, je détenais le record de points pour une recrue. Je commençais et l’entraîneur me retenait souvent dans mes élans offensifs.

«Mon deuxième contrat était bon pour trois ans. Je gagnais 50 000 $ la première année, 75 000 $ la deuxième et 100 000 $ la troisième année.»

Lors de cette même saison, Lafleur touchait 65 000 $, lui qui en était à la première saison du contrat de 10 ans qu’il avait signé sous pression dans le bureau de Sam Pollock.

La carrière de Lafleur a pris son envol lors de cette campagne. Ses 53 buts et 119 points lui ont conféré le quatrième rang chez les marqueurs de la LNH, Dionne le devançant avec 121 points.

Bobby Orr a terminé en tête avec 135 points suivi de son coéquipier Phil Esposito avec 127.

Salaire doublé à L.A. 

Après quatre ans à Detroit, les négociations contractuelles entre Dionne et les Red Wings sont dans un cul-de-sac. Il est échangé aux Kings de Los Angeles avec le défenseur Bart Crashley en retour du robuste Dan Maloney et d’un choix de deuxième ronde au repêchage de 1976.

«Je m’en vais à Los Angeles et mon salaire est doublé à 200 000 $ par année. Je savais qu’ils ne voulaient pas payer à Montréal. Mais si Bobby Hull, Derek Sanderson, Gerry Cheevers et Dave Keon n’avaient pas quitté la Ligue nationale pour l’Association mondiale, on n’aurait pas eu le même pouvoir de négociation non plus.

«Mon salaire a ensuite grimpé à 300 000 $, puis à 400 000 $ et à 500 000 $. Guy gagnait moins d’argent que moi. Je lui disais, tout comme à Steve Shutt et à Larry Robinson, qu’il y avait beaucoup plus d’argent disponible. Je leur disais : vous devriez gagner 400 000 $, 500 000 $. Sais-tu ce qu’ils m’ont répondu? : Ah!, nous autres, on gagne des coupes Stanley. Penses-tu que je ne voulais pas en gagner une, moi?

«À mon premier match avec les Kings à Montréal, on avait subi toute une dégelée. Le lendemain matin dans les journaux, je m’étais fait planter pas mal. Mais ça m’a rendu plus fort.»

Premier marqueur québécois 

Dionne a connu sept saisons de plus de 100 points, incluant six de 50 buts, avec les Kings.

Il est fier de dire qu’il est le premier marqueur québécois de l’histoire de la LNH, lui qui a totalisé 1 771 points.

Il est suivi de Mario Lemieux qui a récolté 1 723 points en seulement 915 matchs; Raymond Bourque, défenseur le plus productif de l’histoire avec 1 579 points; Luc Robitaille, ailier gauche totalisant le plus grand nombre de buts dans la LNH avec 668 (1 394 points); et Lafleur, premier marqueur de l’histoire du Canadien avec 1 246 points (1 353 au total).

Sous-estimé 

Dionne est un des rares joueurs de son époque élus au Panthéon du hockey à ne pas avoir joué sous les ordres de Scotty Bowman. Le plus grand entraîneur de l’histoire du hockey en a dirigé une quarantaine qu’il énumère encore par coeur, à 87 ans.

«Je pense que Marcel n’a jamais reçu le mérite qui lui revenait. L’explication est attribuable au fait qu’il jouait à Los Angeles et que l’on voyait peu de matchs des Kings dans l’Est. Mais personne ne peut lui enlever ses 731 buts dans la Ligue nationale»

Cela place Dionne au sixième rang dans l’histoire de la LNH derrière Wayne Gretzky (894), Gordie Howe (801), Jaromir Jagr (766), Brett Hull (741) et Alex Ovechkin (730)

Après 50 ans, le chat sort du sac 

Dionne a tenté d’emmener Lafleur avec lui à Saint Catharines.

Guy Lafleur et Marcel Dionne ont gravi les échelons en même temps dans le hockey mineur. Lafleur à Thurso, dans l’Outaouais et Dionne à Drummondville, dans le centre du Québec.

Les deux ont participé au Tournoi international pee-wee de Québec, sans s’affronter toutefois. Mais Dionne se souvient très bien du garçon de Thurso qui épatait les foules au Colisée.

«C’est là que j’ai vu Guy pour la première fois. C’était un gars spécial. Il avait 10, 11, 12 ans (1962 à 1964). Les gardiens de but mettaient du rembourrage additionnel dans leurs équipements. La force du tir de Guy se comparait à celle d’un joueur midget. C’était incroyable! Pour ce qui est de nous, la question n’était pas de savoir était le meilleur. On jouait au hockey.»

Grosse victoire à Hawkesbury 

Lafleur n’a pas toujours défendu les couleurs de Thurso au tournoi pee-wee. Au début, il jouait avec la formation ontarienne de Rockland parce que l’équipe de sa ville natale manquait de ressources pour aller à Québec.

«Or, du côté de Montréal, certaines organisations déjà bien nanties en joueurs de talent pigeaient des joueurs ailleurs pour s’élever au-dessus de la mêlée.»

C’est arrivé notamment au niveau bantam. Jean Trottier, du Comité des jeunes de Rosemont, allait chercher Marcel pour le faire jouer avec son équipe. On les avait battus 4 à 3, je pense, en finale lors d’un tournoi à Hawkesbury.

«On parlait juste de Marcel. On disait qu’il avait un énorme potentiel et qu’il était destiné à jouer dans la Ligue nationale. Pour nous, une équipe qui venait d’un village de 2 500 habitants, on voulait montrer qu’on était aussi bons. Autant pour Marcel que pour notre équipe, c’était une question de fierté. On voulait gagner.»

Attaché à Québec 

En 1967-1968, Lafleur et Dionne font le saut dans la Ligue junior A du Québec, qui deviendra plus tard la Ligue de hockey junior majeur du Québec.

Lafleur a évolué avec les As de Québec et Dionne avec les Rangers de Drummondville. Après une saison avec les Rangers, qui sont dirigés par Maurice Fillion, Dionne met le cap sur Saint Catharines.

C’est ici que les deux racontent une histoire inconnue du public jusqu’à ce jour.

«Marcel est venu à la maison, à Thurso, avec les gens des Black Hawks de Saint Catharines pour me convaincre de le suivre là-bas, raconte Lafleur. Le 67 d’Ottawa m’a aussi approché pour jouer dans la Ligue de l’Ontario.

«J’ai fait aussi un voyage avec le Canadien junior, à Saint Catharines justement avec l’équipe qui comprenait notamment Réjean Houle et Marc Tardif (Gilbert Perreault, Guy Lapointe et Pierre Bouchard faisaient aussi partie de cette équipe).

«Mais mes années au Tournoi pee-wee de Québec m’avaient tellement marqué que j’ai dit à mon père que je voulais jouer ma carrière junior à Québec.»

Dionne pense qu’il y avait une raison de plus. Il lance en riant :

«Je pense qu’ils payaient Guy 10 000 $ par année à Québec!»

Une Buick Riviera comme cadeau 

Le montant de 20 000 $ est même avancé à l’époque. Lafleur réagit en disant qu’on lui montre l’argent.

N’empêche qu’il est traité comme un roi à Québec. Comme Béliveau l’avait été une vingtaine d’années avant lui. À sa dernière année avec les Remparts, il reçoit en cadeau une rutilante Buick Riviera, immatriculée 4G-4444.

Vingt ans plus tôt, Béliveau hérita d’une Nash à sa dernière saison avec les Citadelles.

Perçu comme un traître 

Pendant ce temps, Dionne et sa famille, qui l’a suivi en Ontario, sont la cible de critiques au Québec. Les amateurs ne leur pardonnent pas d’avoir priorisé la Ligue de l’Ontario au détriment de la Ligue junior A du Québec.

L’affaire prend une tournure politique. Le Québec est en pleine fièvre nationaliste.

L’histoire atteint son point culminant lorsque les Remparts croisent le fer avec les Black Hawks en finale du championnat junior de l’Est du Canada, en mai 1971. La Crise d’octobre 1970 fait encore partie de l’actualité.