Trump contre Bad Bunny au Super Bowl: les Latinos de San Francisco se sentent dénigrés

Stéphane Cadorette
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SAN FRANCISCO | La plus grande controverse du Super Bowl LX n’a rien à voir avec les Patriots ou les Seahawks. La présence du chanteur portoricain Bad Bunny au spectacle de la mi-temps irrite Donald Trump et ses partisans, tandis qu’elle enchante la communauté latino-américaine. Rien de tel qu’une petite incursion dans le quartier latino de San Francisco pour constater que le sujet ne donne pas envie de danser.
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Jamais un choix d’artiste au Super Bowl n’a suscité autant de débats, depuis l’annonce en septembre.
Les uns se réjouissent à l’idée d’entendre les airs latinos de Bad Bunny, de son vrai nom Benito Antonio Martinez Ocasio, l’artiste le plus téléchargé au monde sur la plateforme Spotify en 2025 et gagnant du Grammy pour l’album de l’année, dimanche, pour son opus Debi Tirar Mas Fotos.
Le chanteur, qui proclame par certaines chansons son désir que l’île de Porto Rico devienne indépendante des États-Unis, s’est aussi prononcé sur l’ICE, la police fédérale de l’immigration.
Il a aussi endossé Kamala Harris lors de la dernière élection présidentielle et avait dénoncé l’attitude de Trump à la suite de l’ouragan Maria, en 2017, à Porto Rico.
Le président américain n’a pas caché son dédain à l’égard de l’artiste. «Je ne sais pas qui il est. Je n’ai jamais entendu parler de lui. Je ne comprends pas pourquoi ils (la NFL) font ça», avait-il déclaré cet automne.
Sur la Calle 24

C’est dans ce contexte que j’ai voulu aller tâter le pouls local, dans le quartier latino de San Francisco, au cœur de la vibrante Calle 24 (24e Rue).
Les rues du Mission District, meublées d’innombrables restaurants et boutiques, rayonnaient des typiques couleurs tropicales par le lundi après-midi radieux où je suis allé à la rencontre de Latino-Américains qui se désolent de la situation.
Il faut savoir que la présence latino est très importante dans cette ville, avec plus de 15% de la population à San Francisco qui est latino-américaine. Pour ces gens, l’accession de Bad Bunny à la plus grande scène sportive américaine qui soit se veut un symbole de réussite.
Le regard des gens de ce quartier s’assombrit dès qu’on aborde la question.
• Regardez aussi ce podcast vidéo tiré de l'émission de Benoit Dutrizac, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :
«Il est l’artiste le plus populaire en ce moment. Nous sommes très excités de savoir qu’il jouera ici au Super Bowl. Il est très attaché à ses racines et le fait qu’il soit sous les projecteurs est super important, pas seulement pour lui, mais pour notre communauté, qui est la cible de préjugés très négatifs», m’a indiqué Susana Rojas.
Cette dame agit à titre de directrice exécutive du district culturel latino Calle 24, qui veille à protéger la culture latino dans la ville. Elle se désole qu’un artiste qui représente une communauté de 70 millions de personnes aux États-Unis soit dénigré à ce point.

Récemment, le conseiller au département de la Sécurité intérieure Corey Lewandowski a affirmé qu’il était honteux que la NFL ait choisi un artiste «qui a l’air de détester autant l’Amérique».
Donald Trump en a récemment rajouté en parlant de Bad Bunny comme étant un artiste qui «sème la haine».
«On voit des membres de notre communauté qui n’ont rien fait de mal et qui se font harceler. Plus rien ne me surprend parce que ce président a démontré depuis longtemps quel individu il est. Sa vision est très limitée sur ce que devrait être un Américain et sur ce que représentent les Latinos pour ce pays», a poursuivi Susana Rojas.
Un autre spectacle
Le mouvement anti-Bad Bunny au Super Bowl a atteint un point où l’organisation Turning Point USA a décidé d’organiser son propre spectacle de la mi-temps avec des artistes comme Kid Rock, Brantley Gilbert et Lee Brice.
Même la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, s’est immiscée dans le débat en affirmant que la NFL allait perdre le sommeil. «Ils ne savent pas en quoi ils doivent croire. Ils sont faibles et nous allons arranger ça», s’était-elle exprimée l’automne dernier.

Derrière le bar du petit restaurant Taqueria Los Altos, aux abords de Calle 24, Chloe Moreno peinait à croire que la présence de Bad Bunny suscite une telle polémique quand j’ai discuté avec elle.
«C’est horrible de dire des choses comme ça, mais plus personne n’est surpris, considérant tout ce qui se dit de négatif depuis des mois sur cette communauté. C’est frustrant et décevant, mais on s’attend à des choses du genre.
«J’espère que les gens pourront juste apprécier. C’est un match de football et une grosse prestation artistique. Il ne faut pas que ça créée plus de problèmes. Il y aura toujours des gens qui aiment partir le trouble», m’a-t-elle lancé.
La NFL ne bronche pas

Justement, certains semblent craindre que Bad Bunny profite de la plateforme immense qui lui est offerte pour lancer un message politique qui pourrait attiser la tension. La NFL assure ne pas craindre un tel scénario.
«Bad Bunny est l’un des artistes les plus importants du monde. Il comprend que la scène qui lui est offerte sert à (...) rassembler les gens», a fait savoir le commissaire Roger Goodell, dans sa conférence de presse, lundi.

Dans sa librairie catholique du quartier latino, Abraham Cabaaero, né d’un père mexicain et d’une mère du Salvador, tentait de calmer le jeu.
«La NFL ne doit pas que s’intéresser aux Blancs, mais aux gens d’autres cultures. Ce n’est pas mon style de musique, mais je me dis que si tu n’aimes pas, personne ne t’oblige à regarder le spectacle.
«Notre président a sa façon de penser. Il préférerait un artiste qui chante en anglais et je peux comprendre, au sens où plusieurs Américains ne comprennent pas l’espagnol. Je peux voir les deux côtés de la médaille», a-t-il tempéré.
Des propos sages, mais qui ne trouvent pas forcément écho des deux côtés diamétralement opposés de la clôture.