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Pourquoi je n’aime pas les «glow-up»

Juliette de Lamberterie

2026-01-16T23:55:00Z

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Les vidéos «glow-up», qui montrent l’avant-après d’une transformation physique, ont toujours bien fonctionné sur le web. Voici pourquoi je m’en méfie.

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Avez-vous une jeune ado? Une nièce qui passe ses journées sur internet? Cette jeune fille, c’était moi au milieu des années 2010, et je suis depuis restée très en ligne. Après toutes ces années passées devant mon écran, je peux dire qu’il y a une constante dans le contenu destiné aux adolescentes, depuis la naissance des réseaux sociaux: les glow-up. Grossièrement traduit par «embellissement» ou «amélioration», ce terme désigne une transformation vue comme positive, généralement esthétique. Ce type de vidéo est si populaire depuis 15 ans que ce mot est devenu d’usage chez les jeunes francophones.

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Bien sûr, l’engouement pour ce concept n’a rien de nouveau: dans de vieux numéros du Clin d’œil, on offrait des transformations à des lectrices pour documenter leurs avant/après dans le magazine. Les émissions de relooking comme Métamorphose au Québec, Extreme Makeover aux États-Unis ou Nouveau look pour une nouvelle vie en France ont toujours trouvé un grand public.

Un concours pour gagner une métamorphose beauté, dans un numéro Clin d'oeil de 1994.

Comme pour tous les autres domaines, l'internet a permis la circulation d’une masse de contenu sans précédent, très peu régulée. Résultat: des millions de vidéos servant de mode d’emploi pour atteindre la «meilleure version de soi-même» publiées par des jeunes femmes à travers YouTube, Instagram et TikTok. Elles sont un peu l’équivalent féminin de ces vidéos motivationnelles, très populaires chez les hommes, qui prônent l’importance de la discipline pour transformer sa vie. Dans notre société patriarcale, chez les femmes, la discipline sert un objectif principal: la beauté. Car si l’on n’est pas devenue plus belle, est-ce que notre vie s’est vraiment améliorée?

Un chouchou des algorithmes

Le contenu associé au hashtag #glowup se renouvelle sans cesse. Il y a toujours une nouvelle façon tendance de présenter son avant-après. Pas surprenant: selon Laurence Grondin Robillard, professeure associée à l’École des médias de l’UQAM, trois critères favorisent la recommandation de contenu par les algorithmes: être simple à comprendre, être facilement décontextualisable (le contenu peut s’appliquer à tous, peu importe l'emplacement ou l’affiliation politique) et provoquer une émotion. Check, check, check. Dans les vidéos glow-up les plus populaires, «il y a souvent un effet sensationnaliste. On veut voir l’avant-après», dit la professeure. «L’avant est souvent moins beau, et on sait que l’après va être fascinant.» Ça vient titiller notre curiosité et notre voyeurisme, explique-t-elle, d’où leur popularité.

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@amy.hart10 worst feeling ever, had to glow up✨to never feel that again… #fyp #heartbreak #glowup ♬ son original - amy hart

Forcément, plus on peut voir la différence entre les deux, plus on obtient de visibilité, rappelle-t-elle. Avec le fonctionnement actuel des algorithmes, dénigrer son ancien soi donne de meilleures chances de devenir viral.

Ce contenu est aussi populaire, car l’idée d’optimiser sa vie séduit, tout simplement. Bien des contenus glow-up féminins, particulièrement les plus aimés, prodiguent des conseils pour une transformation non pas juste physique, mais aussi psychologique, et ce, à long terme. Le public en raffole. Une vidéo de la youtubeuse américaine Alessya Farrugiao, intitulée «Comment devenir “that girl”», une expression qui revient sans cesse dans cet univers, a par exemple récolté plus de 5 millions de vues. L’idéal à incarner: une femme «confiante, reconnaissante, positive, qui irradie la beauté, et surtout, la bonne énergie», dit-elle.

Ces guides sont vite répétitifs. Il y a les classiques: boire de l’eau chaude citronnée au petit matin en écrivant dans son journal de gratitude. Effectuer son régime skincare. Faire de l’exercice quotidiennement, avoir des routines strictes, manger des aliments non transformés, prioriser son sommeil.

Ils se répètent aussi d’une autre façon: lorsqu’on tape «glow up» dans les moteurs de recherche, ce sont presque tous les mêmes types qui s’érigent en modèle de post-transformation, soit des jeunes filles blanches et minces.

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Les premiers résultats qui s'affichent lorsque je tape "glow up" dans la barre de recherche de Tiktok, en date du 6 janvier.

S’embellir, mode d’emploi

Les créatrices de contenu glow-up se promeuvent en promettant qu’on sera « méconnaissable» en suivant leurs méthodes. On nous dit comment «cracker le code» de notre apparence. Pour l’une, c’est l’épilation professionnelle des sourcils; pour l’autre, c’est le bouillon d’os au réveil ou l’EMSculpt (traitement de remodelage corporel par énergie électromagnétique). Des gestes rapidement inaccessibles lorsqu’ils s’accumulent, alors qu’un.e Canadien.ne sur quatre a dû s'endetter pour manger à sa faim en 2025.

Ce que ces contenus mettent avant tout en évidence, c’est que la féminité dans un monde capitaliste, c’est avant tout du travail. Par féminité, on entend bien sûr un visage qui correspond aux normes eurocentriques, un corps frêle, des cheveux lisses et peu d’artifices extravagants, si on s’en tient aux donneuses de leçon.

Le plus inquiétant? Bien des vidéos glow-up sont de la pure propagande de la minceur. Les «astuces» ont beau être articulées en langage aspirationnel, elles consistent souvent en des principes très simples: manger moins, bouger plus, perdre du poids.

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@banniishops And no, I didn’t get any plastic surgery, just –33 kg and 3 years apart #recommendations #fur #fypシ゚ #on #glowup ♬ original sound - banniishops
Ce tiktok a été aimé plus d'un million de fois, ce qui est inquiétant.

À travers les plateformes, tous les «après» sont, presque unanimement, émaciés. En 2026, ce n’est plus quelque chose que les créatrices de contenu cachent: on dévoile souvent précisément le nombre de kilos perdus en cours de route. Bien sûr, plus on regarde ces contenus qui présentent la minceur comme une réussite, «plus on les intègre, plus on les reproduit», commente Laurence Grondin-Robillard. Les glow-up imposent des normes de beauté et reconduisent certains stéréotypes, affirme-t-elle sans hésitation.

Chez les jeunes, dit Isabelle Thibault, psychoéducatrice et professeure au département de psychoéducation de l'Université de Sherbrooke, l’image corporelle prend une grande place dans la recherche de qui on est. «L'idée que la minceur est synonyme de bonheur a été beaucoup véhiculée par les médias et par les campagnes de marketing», dit-elle. «Les personnes qui ont des problématiques d'insatisfaction corporelle ou de troubles alimentaires ont intériorisé cette perspective, soit qu'elles ont du contrôle sur leur apparence et que c'est ce qui les rendra heureuses.»

La mise en scène de ce type de contenu en dit beaucoup sur les mythes reliés au poids.

D’autre part, plus on consomme ces contenus, plus on en est inondés. Les algorithmes de recommandation savent exploiter nos insécurités; il suffit de regarder quelques vidéos présentant une perte de poids pour que celles-ci envahissent peu à peu notre fil d’actualité.

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Le partage de documents internes de Facebook par la lanceuse d’alerte Frances Haugen, en 2021, révélait déjà que le géant de la tech savait que ses plateformes détérioraient la santé mentale des adolescents, sans pour autant tenter de les protéger. «Facebook a réalisé que s’il changeait l’algorithme pour le rendre plus sécuritaire, les gens passeraient moins de temps sur le site. Ils cliqueraient sur moins de publicités, et la plateforme ferait moins d’argent», avait-elle alors dit.

Ces informations refont surface alors que des documents judiciaires rendus publics en novembre 2025 dévoilaient que Meta (la maison-mère de Facebook et Instagram) laissait volontairement en ligne du contenu incitant aux troubles alimentaires et au suicide, fréquemment détecté sur ses plateformes, malgré ses effets connus sur les jeunes. TikTok manque aussi à ses obligations de bloquer les vidéos incitant à la perte de poids extrême aux mineurs. Pareil pour YouTube, qui laisse libre cours aux vidéos de ce type en sachant qu’une grande partie de son public est adolescente.

La discipline comme reine

Certes, j’ai de sérieuses critiques quant à la promotion de la maigreur dans les vidéos glow-up, mais je me demande quand même si mon attitude défiante envers ces contenus n’est pas liée à un certain souci envers l’autorité. Je dois l’admettre, je n’aime pas qu’on me dise quoi faire de mon corps, mon alimentation ou mes habitudes de vie. Avec l’internet, la parole de ceux dont l'envie maladive n'est que de dicter aux autres comment vivre s’est libérée, et ça me tape sur les nerfs.

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Non, ça ne m’intéresse pas d’agencer toute ma garde-robe et mes vernis à ongles à ma «saison de couleurs». Non, je n’ai pas envie d’éliminer le sucre. Parfois, les conseils donnés pour un glow-up holistique me semblent carrément rétrogrades. Par exemple, lorsqu’on me recommande de me mettre belle tous les jours, même pour rester à la maison, pour être réellement that girl — cette «astuce» revient beaucoup. Allô, les années 1950?

Cela soulève la question: où est la ligne entre saines habitudes de vie et contrôle maladif? Entre self-care et misogynie intériorisée — l’idée que notre valeur ne se loge que dans notre apparence?

@bellamrodri The girlies are getting hotter and healthier this winter!! 🍒💕 #winterarc #glowuptips #howtolosefat #wellnesstips #glowup ♬ original sound - Bella Rodri

Les guides de glow-up comprennent souvent des routines très exigeantes: un régime restrictif, 10 000 pas ou plus par jour, des massages lymphatiques quotidiens... «Cette conduite très, très ritualisée de ne pas déroger d'une certaine hygiène de vie fait partie intégrante des troubles alimentaires, et est notamment occasionnée par une dénutrition», affirme Isabelle Thibault. Celle-ci dit que, selon plusieurs études, les créateurs de contenus, même lorsqu'ils sont bien intentionnés, peuvent avoir un impact négatif auprès de leur auditoire.

La popularité des vidéos glow-up chez les jeunes femmes, à l’instar de celles prônant la discipline et l’entraînement chez les jeunes hommes, témoigne de l’importance de la routine chez la génération Z. On sait déjà que celle-ci fait moins la fête et moins l’amour que les précédentes. Après avoir traversé une pandémie et s’être habituée à socialiser majoritairement via des écrans, ce n’est pas surprenant. Ça me rappelle cette phrase qui a beaucoup circulé sur le web récemment: «everyone is beautiful, but no one is horny» («tout le monde est beau, mais personne n’est excité»), exprimant une sorte d’aseptisation de la beauté chez les jeunes. Dans le même ordre d’idées, l’auteur espagnol Oriol Bartomeus, qui s’est penché sur le sujet, qualifie la GenZ de «génération submergée». Ayant l’impression que le futur sera terrible et que «la fête est terminée», celle-ci tend ainsi davantage à chercher la structure et une vie prévisible, explique-t-il.

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Pour cette tiktokeuse, il faut "romanticiser la discipline" pour avoir un glow-up.

Sur TikTok, ces jeunes femmes ont un physique immaculé, mais ne semblent pas laisser de place à l’imprévu. Chez les hommes, la bigorexie, qui désigne la recherche acharnée de développement d'une masse musculaire, est très présente, indique Isabelle Thibault, même si ce trouble n’est pas encore répertorié dans les classifications officielles. Lorsqu’on vit un trouble alimentaire, «déroger à une routine est vécu comme un échec et est associé à une grande honte», dit-elle. «Ne t’abandonne pas» ou «pas d’excuses», c’est pourtant la philosophie qui domine les glow-up.

Des glow-up inspirants?

Alors, je me méfie. Je comprends l’anxiété de ma génération et son désir de contrôle. Je sais aussi comment nos sociétés favorisent les femmes qui correspondent aux standards de beauté. Comme bien des féministes, je me soucie toutefois du temps que les jeunes femmes perdent avec ces routines extrêmes. La journaliste Halima Jibril, du média Dazed, a justement tenté l’exercice d’une année de désinvestissement de la beauté. Elle a laissé tomber le maquillage, les nouveaux habits, le tressage de ses cheveux.

Sa conclusion? Il faut reconsidérer ce qu’on trouve simple et difficile. Suivre un régime beauté nous paraît facile et bénéfique. Mais «se plier en quatre pour suivre des tendances et des normes en constante évolution, dictées par le racisme, le patriarcat et la culture de consommation, c’est difficile», écrit-elle. Financièrement, énergétiquement, mentalement. Tout est une question de perspective.

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Si les contenus qui touchent nos insécurités tendent à être les plus populaires, ça ne veut pas dire qu’il n’y a aucun glow-up positif ou inspirant en ligne. Par exemple, quelqu’un qui exhibe l’évolution de son style vestimentaire, son rétablissement d’un trouble alimentaire ou sa joie retrouvée après s’être libérée d’une relation toxique.

Nicholas Lally, un créateur de contenu américain de 29 ans suivi par plus de 250 000 personnes sur TikTok, parle de ces glow-up où des hommes dont les cheveux sont tombés essayent un toupet pour la première fois. «J’adore ces vidéos. Tu peux vraiment voir la confiance revenir dans les yeux de ces hommes», m'a-t-il dit lorsqu'on s'est parlés en visioconférence.

Plusieurs TikTok de Nicholas ont dépassé le million de vues après qu’il a utilisé le format avant-après pour montrer une transformation particulière: sa transition de genre. On y voit d’abord son apparence d’il y a 10 ans, puis celle d’aujourd’hui, heureux et épanoui en tant qu’homme trans. «Au début, je ne voulais le dire à personne, dit-il. Mais en y pensant, je me suis rendu compte que ça desservirait le monde.» Nicholas a traversé des épreuves difficiles et souhaite que son contenu aide et éduque les autres. «Je veux montrer que les choses s’améliorent», dit-il.

«Je dis toujours aux parents de s'intéresser à ce que nos jeunes consultent», dit la psychoéducatrice Isabelle Thibault, en conclusion. «Assoyez-vous à côté de votre ado, demandez-lui ce qu'il regarde, questionnez-le sur ce qu'il trouve intéressant.» Elle nous encourage aussi à nous questionner nous-même sur la façon dont certains contenus nous font nous sentir. «Qu'est-ce que ça m'apporte comme préoccupation? Est-ce que je me sens inférieure? Pourquoi je me compare comme ça?» En faisant l’exercice de se rappeler les désirs et objectifs qui nous animent, basés sur nos valeurs, on se donne le droit d'appuyer sur le bouton «pas intéressé» et d’éteindre son téléphone.

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