Roland-Garros: sur la route depuis quatre mois avec son fils Félix
La mère de Félix Auger-Aliassime le suit dans sa vie glamour, mais effrénée

Jessica Lapinski
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PARIS | À 10 ans, Félix Auger-Aliassime partait en tournoi à l’étranger sans ses parents. Et d’aussi loin qu’elle se souvienne, sa mère n’a jamais reçu d’appel de son petit garçon disant qu’il s’ennuyait de la maison.
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«Jamais!» lance en riant Marie Auger, qui a rencontré Le Journal vendredi, à Roland-Garros, quelques heures avant cette victoire qui allait donner à son fils son billet pour l’affrontement de ce matin contre l’Espagnol Rafael Nadal.
Pourtant, la famille est tissée serrée. Mais Félix est un indépendant, relève sa maman.
«Il a toujours été très fier d’être autonome. Encore aujourd’hui, c’est lui qui prend ses décisions pour sa carrière. Bien sûr, il consulte son agent, ses entraîneurs, ses parents. Mais il est très avisé dans ses choix.»

Si bien que ni Marie ni son père, Sam Aliassime, n’ont beaucoup voyagé avec fiston. Mais cette saison est différente. Mme Auger, enseignante au niveau collégial, a décidé de prendre une demi-année sabbatique afin d’accompagner son grand garçon sur le circuit.
Jusqu’à Wimbledon
Depuis Rotterdam, en février – là où Félix a gagné son premier titre ATP –, elle parcourt la planète à ses côtés.
Marseille, Indian Wells, Miami, la tournée européenne sur terre battue, et maintenant Paris : elle était partout, ne revenant que quelques jours au Québec à la fin de mars. Elle suivra ainsi son fils jusqu’à Wimbledon.
«C’est une décision qui vient de moi. Je vais avoir 50 ans cette année, mon fils est sur la route depuis qu’il est très petit, explique-t-elle. Là je me disais que c’était le bon moment, pendant que sa carrière va bien.»
Marie Auger attendait aussi que Félix fût prêt. Car, rappelle-t-on, c’est un indépendant. «Pendant certaines années, il nous disait que ça lui faisait plaisir quand on l’accompagnait des fois sur un tournoi, mais qu’il aimait mieux gérer ses choses avec ses coachs.»
Et Félix était prêt. Sa mère ne va pas avec lui chaque jour sur le site des compétitions, mais elle assiste aux matchs et à certains entraînements.
Est-elle nerveuse quand son fils s’apprête à sauter sur le terrain? «Pas vraiment, j’ai appris à contrôler ça, dit-elle. Je me dis que lorsqu’il s’apprête à jouer, le travail a été fait par ses entraîneurs.»
«Il y a des moments où j’ai des palpitations, comme en fin de match. Mais c’est comme si j’étais dans un avion et qu’il était le pilote.»
Glamour, mais exigeant
Mais le reste du temps, quand elle n’est pas au stade, que fait Marie Auger? Elle visite. Car son fils a joué dans quelques belles villes cette année, avant même d’arriver à Paris. Rome, Barcelone... elle ne s’ennuie pas.
Mais elle constate à quel point la vie d’athlète professionnel est exigeante.
«On l’associe souvent à l’aspect glamour, mais le glamour est exigeant! lance-t-elle. On est toujours entre deux valises et les décisions se prennent vite. Il perd à un tournoi, et on repart le lendemain à un autre tournoi, selon les vols.»
«Des fois on a le temps de rentrer chez lui dans le sud de la France pour une escale, mais souvent c’est directement d’un tournoi à l’autre.»
Comme à la maison
La présence de Mme Auger apporte un peu de normalité dans cette vie effrénée. Parfois, en tournoi, le clan loue une maison plutôt que de rester à l’hôtel. Ce n’est pas le cas à Paris, mais ce le sera à Wimbledon, dans un mois.
Cela permet à la maman de Félix de cuisiner les repas et de libérer un peu toute l’équipe de certaines responsabilités.
«On a des liens serrés avec les entraîneurs, les physiothérapeutes, pointe-t-elle. Il n’est pas rare que l’on se retrouve tous à la même table.
«Je crois que Félix sent cette cohésion et que c’est un environnement sain pour lui, ajoute Mme Auger. Ça le garde connecté à ses racines, mais en même temps, il a toute la liberté de s’émanciper dans son sport.»
Autographes et selfies
Il y a longtemps que Marie Auger «partage» son garçon avec la planète entière. Il n’avait que 15 ans et déjà, ses performances précoces faisaient jaser à l’international.
Elle le constate de plus en plus. Peu importe la ville, il est maintenant difficile pour le duo d’aller au restaurant sans que le neuvième mondial se fasse interpeller pour des autographes ou des selfies.
«Comme parent, on n’est jamais préparé à avoir un enfant qui a une vie publique, dit-elle. Quand j’arrive dans une ville et que je vois sa photo placardée sur les autobus, il y a quelque chose d’un peu surréel!
«Mais pour moi, Félix reste Félix. Quand on est à la maison, j’oublie tout ça. Mais je sais que ça fait partie de sa carrière et il joue très bien ce rôle. Il ne s’impatiente jamais et il est toujours très généreux de son temps.»
Sur le circuit, Félix Auger-Aliassime a la réputation d’être un bon gars. Poli, fair-play. Bien élevé, bref.
Bien sûr que cela réjouit sa mère. Elle s’en fait même parler par d’autres joueurs quand elle entre dans les transports qui la mène vers les différents stades.
«Moi ça me fait encore plus plaisir quand on me dit que Félix est une bonne personne, qu’il est intelligent, parce que moi comme parent, je n’ai pas élevé un joueur de tennis. J’ai accompagné un enfant pour qu’il soit un adulte bien dans sa peau.
«Ç’a toujours été un projet de famille, avec son père, même si on est divorcés. Et je le regarde, et c’est vrai qu’il est comme ça. Mais comme parent, tu ne peux pas t’attribuer tout le mérite de ça.»
Philosophie et économie
Très jeune, Félix et sa sœur Malika, de deux ans son aînée et qui a aussi joué au tennis, ont été entourés de beaucoup d’adultes. Chez les Auger-Aliassime, lors des soupers de famille ou avec des amis, il n’y avait pas de table pour les enfants.
«Nos enfants ont toujours interagi avec beaucoup d’adultes. Et ça, ç’a développé le fait que Félix discute de toutes sortes de sujets. Autant de la philosophie, que de l’économie ou de la guerre en Ukraine. Il est curieux, il s’intéresse à plein de choses.»
Alors même si son fils a arrêté ses études après son secondaire 5, pour se concentrer sur sa carrière de joueur, sa maman relève qu’il demeure intéressé par plein de sujets. «Ça aussi, ça contribue à faire de lui une personne éloquente», croit-elle.
Mais l’économie, la philosophie, la politique internationale... est-il toujours sérieux comme ça votre fils, Mme Auger?
«Oh non! Félix adore l’humour. Encore [vendredi] au déjeuner, il est tombé sur un humoriste français et il me montrait ça. Je trouve ça tellement rafraîchissant de le voir comme ça.
«En tournoi, on réécoute souvent des films comme Bon Cop, Bad Cop ou les Les Boys. Et il se bidonne! C’est un gars sérieux, mais en dehors du terrain, il adore rire. Il n’a pas beaucoup d’occasions de vivre sa jeunesse, mais dès qu’il a l’occasion, il en profite.»
Histoire de famille
FINI LE TENNIS PENDANT LES ÉPLUCHETTES DE BLÉ D’INDE
Le tennis, ce n’était pas à la base le projet de Marie Auger, mais bien celui du père de Félix, Sam Aliassime, qui y a aussi initié son aînée, Malika.
La mère du neuvième mondial y a joué un peu, certes, quand elle a rencontré Sam Aliassime. Si elle échange encore parfois des balles avec sa fille, qui «accepte de jouer à son niveau», elle ne le fait plus avec son fils.
Et c’est aussi le cas de la famille élargie. À une époque, Auger-Aliassime frappait un peu avec sa parenté lors d’épluchettes de blé d’Inde et autres réunions. Plus maintenant. «C’est son travail, il n’a plus envie de jouer avec sa mère ou sa sœur», dit Marie Auger.
Cette dernière ne se dit d’ailleurs pas «fan de tennis». «Il y a des joueurs que j’apprends à connaître et à aimer, précise-t-elle toutefois. Et parfois, je reste pour voir les autres Canadiens.»
Communication
UN BILINGUISME DÉVELOPPÉ EN TOURNOI
Marie Auger s’étonne quand elle entend Félix parler en anglais. «Moi, ça me fascine qu’il s’exprime aussi bien en français qu’en anglais. Ça, ça lui revient entièrement!» lance-t-elle.
Sauf quelques fois, en voyage, où ils s’amusaient à parler en anglais pendant une heure, les Auger-Aliassime ne pratiquaient pas vraiment la langue de Shakespeare ensemble.
«Son anglais, il l’a appris un peu à l’école, mais c’est rare qu’un élève sorte du réseau scolaire complètement bilingue. C’est surtout dans les tournois juniors, avec des enfants de partout, qu’il a commencé à parler anglais», dit sa mère.
D’ailleurs, s’il ne parle pas ces langues couramment, le Québécois est aussi capable de commander au restaurant en espagnol et en italien, souligne Mme Auger.
Rotterdam
CES JEUNES QUI VIENNENT LUI ENLEVER DE LA PRESSION
Un poids est tombé des épaules de Félix quand il a remporté son premier titre ATP à Rotterdam, en février. «Quand il est venu nous rejoindre dans le “box”, il y a eu un moment où toute la tension est tombée», a dit sa mère.
Mais la fierté de L’Ancienne-Lorette n’en a pas pour autant fini avec la pression. «On en parlait après son titre, dit Marie Auger. C’est difficile de gérer les attentes des médias, des analystes. Mais là, après une victoire, les gens attendent sa deuxième. Ils se demandent aussi s’il va gagner un Grand Chelem.»
Dans ce cadre, la mère de Félix voit d’un bon œil la montée de jeunes comme l’Espagnol Carlos Alcaraz, avec qui le joueur de 21 ans pourra gérer les attentes qui pèsent sur la nouvelle génération.