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Ottawa confie ses tanks à des hommes liés à des transactions controversées au profit d’un général du Qatar

Ceci n’a pas empêché leur entreprise d’obtenir une cote de sécurité qui donne accès à des secrets de l’OTAN

Dominique Cambron-Goulet et Jean-François Cloutier

2026-01-16T05:00:00Z

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Ottawa fait entretenir nos chars d’assaut par une entreprise dont des dirigeants et actionnaires ont été mêlés à des transactions controversées d’armement au profit d’un général de l’armée du Qatar.

Ce qu’il faut savoir
  • Le ministère de la Défense a donné un contrat de 2 G$ à KNDS Canada pour l’entretien de ses tanks.
  • Deux de ses dirigeants sont des proches d’un ancien responsable du renseignement militaire qatari.
  • Celui-ci a été mêlé à une histoire de corruption alléguée.
  • Le gouvernement l’ignorait et a donné à KNDS Canada l’accès à des secrets de l’OTAN.

Au moment où le gouvernement Carney augmente considérablement les dépenses militaires, un contrat de 2 G$ octroyé par l’armée soulève plusieurs questions.

Il s’agit d’un mandat signé en octobre 2024 pour l’entretien et la modernisation de la flotte vieillissante de 103 chars Leopard 2, jusqu’en 2036.

C’est KNDS Canada, une filiale du géant européen de l’armement KNDS, qui accomplit ce travail.

• Regardez aussi ce podcast vidéo tiré de l'émission de Mario Dumont, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :

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Or, un important actionnaire et administrateur de KNDS Canada entretient d’étroits liens d’affaires avec l’ancien responsable du renseignement militaire du Qatar, démontre une enquête conjointe de notre Bureau d’enquête et de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel

En effet, Marar Al Jundy, un Canadien d’origine syrienne, gère depuis au moins 14 ans des entreprises du général Ahmed Nasser Al Thani, un membre de la famille royale qatarie.

L’ambassadeur du Qatar en Russie et ancien responsable du renseignement de l’armée qatarie, Ahmed Nasser Jassim Al Thani, en compagnie du guépard Klara.
L’ambassadeur du Qatar en Russie et ancien responsable du renseignement de l’armée qatarie, Ahmed Nasser Jassim Al Thani, en compagnie du guépard Klara. Photo tirée de INSTAGRAM, BOSS QATAR

Le président de KNDS Canada, Omar Bitar, a lui aussi dirigé une entreprise liée à ce général, actuellement ambassadeur du Qatar en Russie.

Ces compagnies sont au cœur d’allégations de corruption, rapportées par la presse allemande depuis 2019. Une firme dont le général est actionnaire aurait notamment reçu des dizaines de millions d’euros en commission potentiellement illégales pour une transaction de chars d’assaut entre KNDS et l’armée qatarie.

Le Qatar est une monarchie autocratique avec un piètre bilan en nature de droits de l’homme. Ce pays héberge notamment les leaders du Hamas, groupe considéré comme terroriste par le Canada.

Le premier ministre Mark Carney s’y rendra d’ailleurs la semaine prochaine pour rencontre l’émir Tamim Hamad Al Thani.

En savoir plus sur le Qatar

Officiellement un allié du Canada, le Qatar est une monarchie dirigée par l’émir Tamim Hamad Al Thani et sa famille. Ce petit pays du golfe Persique s’est forgé une place à l’international, en tant que médiateur entre l’Occident et certains régimes du Moyen-Orient.

Tamim bin Hamad al-Thani, Décembre 2019
Tamim bin Hamad al-Thani, Décembre 2019 Photo d'Archives, AFP

«C’est le promoteur de ce réseau international qu’on appelle les frères musulmans. C’est le fournisseur d’argent et même de refuge pour les dirigeants du Hamas», explique le professeur à l’Université de Sherbrooke Sami Aoun.

Les talibans d’Afghanistan maintiennent un bureau politique financé et sécurisé par le gouvernement du Qatar à Doha, la capitale.

Le pays a aussi fait l’objet de critiques pour son traitement des travailleurs étrangers, entre autres lors de la Coupe du monde de soccer de 2022.

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La Défense pas au courant

Le ministère de la Défense nationale du Canada nous a indiqué qu’il n’était «pas au courant» des allégations de corruption avant que nous les contactions.

Plus inquiétant encore, la Défense ignorait que messieurs Al Jundy et Bitar sont actionnaires indirects de près de la moitié de KNDS Canada.

Un premier tank Leopard 2 canadien arrive au centre d'entretien de Nisku, en Alberta, géré par KNDS Canada, au début 2025.
Un premier tank Leopard 2 canadien arrive au centre d'entretien de Nisku, en Alberta, géré par KNDS Canada, au début 2025. Photo tirée de LINKEDIN, MATÉRIEL DE DÉFENSE CANADA

Leurs liens avec le général Al Thani sont «préoccupants», selon Artur Wilczynski, ancien directeur de la sécurité à Affaires mondiales Canada.

«Il est préférable de passer par des partenaires de l’OTAN [dont le Qatar ne fait pas partie] pour les achats, en particulier pour l’entretien d’équipements sophistiqués», explique-t-il.

Pourtant, cela n’a pas empêché le gouvernement fédéral d’octroyer à KNDS Canada une cote de sécurité de niveau «Secret OTAN», soit la deuxième cote la plus élevée de l’OTAN.

KNDS a refusé d’expliquer son choix d’engager des proches d’un général qatari pour diriger des activités d’entretien d’armement ici.

«La transaction commerciale effectuée par KNDS avec l'émirat du Qatar s'est, par ailleurs, déroulée de manière parfaitement correcte», a répondu l’entreprise.

Marar Al Jundy n’a pas répondu à nos messages.

Après s’être engagé pour un rendez-vous téléphonique pour répondre à nos questions, Omar Bitar l’a annulé et n’a plus répondu à nos appels et courriels.

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Plus de 100 millions en commission

L'administrateur et actionnaire indirect de KNDS Canada, Marar Al Jundy (au centre), lors d'une visite d'une base militaire à Müllheim en Allemagne en mars 2012. À droite, le brigadier de l'armée qatarie Mohammed Saleh Al Shahwani.
L'administrateur et actionnaire indirect de KNDS Canada, Marar Al Jundy (au centre), lors d'une visite d'une base militaire à Müllheim en Allemagne en mars 2012. À droite, le brigadier de l'armée qatarie Mohammed Saleh Al Shahwani. Photo fournie par une source journalistique

Dès 2019, des entreprises liées au général Al Thani et à deux dirigeants de la firme qui entretient les blindés de l’armée canadienne ont fait la manchette en Allemagne en raison de dizaines de millions d'euros en commissions controversées.

Cette affaire émane d’une importante transaction d’armement d’une valeur de 2,8 G$. En 2013, KNDS [qui était alors nommée KMW] avait notamment vendu 62 tanks Leopard 2 à l’armée du Qatar.

Une entreprise dont Marar Al Jundy était le vice-président et dont le général Ahmed Nasser Al Thani était l’actionnaire principal, Kingdom Projects, aurait touché des commissions faramineuses quand l’armée de son pays a fait cet achat.

Elles se chiffreraient à environ 113 millions de dollars canadiens, démontrent des documents judiciaires tirés d’un litige commercial en Suisse, qui s’est conclu en octobre dernier.

En 2019, le réputé quotidien économique allemand Handelsblatt consacrait déjà une série de trois articles à ces procédures judiciaires.

Le média remettait en question la légalité de la commission qu’aurait pu toucher le général en vertu du droit allemand.

Une députée avait même mené l’affaire jusqu’au Parlement allemand, interrogeant le gouvernement sur les vérifications effectuées avant d’approuver des ventes d’armement lourd vers des puissances étrangères.

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D’autres compagnies dans l’armement
Kiosque de la compagnie Multi-Services Company (MSC) Qatar à une foire d'équipement militaire à Doha au Qatar. Sur la photo, on reconnaît Labid Al Jundy, de profil à l'avant-plan à droite.
Kiosque de la compagnie Multi-Services Company (MSC) Qatar à une foire d'équipement militaire à Doha au Qatar. Sur la photo, on reconnaît Labid Al Jundy, de profil à l'avant-plan à droite. Photo fournie par une source journalistique

Selon les déclarations faites en cour, d’autres ventes d’armes et de munitions, destinées à l’armée qatarie, ont aussi permis à des entreprises d’Al Thani de toucher des millions supplémentaires.

L’une d’elles est Multi Services Company (MSC), dans laquelle les actuels dirigeants de KNDS Canada Marar Al Jundy et Omar Bitar ont joué des rôles importants.

«Nous fournissons de l’équipement pour les forces de terre, navales, de l’air et spéciales [du Qatar]. Par exemple, toutes les munitions des forces armées du Qatar sont fournies par MSC», déclarait M. Bitar dans un article publié dans le journal officiel du Milipol de 2014, une foire d’équipement militaire et de sécurité.

Marar Al Jundy n’a pas répondu à nos courriels.

Toutefois, son frère Labid, qui était lui aussi un dirigeant des entreprises du général Al Thani nous a répondu.

«Ni moi ni mon frère n’avons jamais participé ni agi en qualité d’intermédiaire dans quelque transaction d’armement que ce soit», a répondu celui qui est depuis devenu un promoteur immobilier actif dans la région de Montréal (à lire lundi).

Il ne nie toutefois pas que lui et son frère ont dirigé MSC ou Kingdom Projects au Qatar.

Un ami de Poutine

L'ambassadeur du Qatar en Russie, Ahmed Nasser Jassim Al Thani, reçoit la médaille de l'«ordre de l'amitié» de la part du ministre des Affaires étrangères de la Russie, Sergueï Lavrov, en juin 2023.
L'ambassadeur du Qatar en Russie, Ahmed Nasser Jassim Al Thani, reçoit la médaille de l'«ordre de l'amitié» de la part du ministre des Affaires étrangères de la Russie, Sergueï Lavrov, en juin 2023. Ministère des Affaires étrangères du Qatar

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Le général Ahmed Nasser Al Thani a été reçu en 2023 dans l’«ordre de l’amitié» par le président russe Vladimir Poutine.

M. Al Thani, qui est ambassadeur en Russie depuis 2020, a obtenu cette distinction pour avoir renforcé les relations entre le Qatar et la patrie de Poutine.

Dans une entrevue accordée au média russe Kommersant en 2021, il affirmait que les liens entre les services spéciaux russe et qatari se renforçaient.

«Il y a des liens étroits, actifs et positifs entre les services de sécurité des deux pays», déclarait celui qui était auparavant responsable du renseignement dans l’armée du Qatar.

L’«ordre de l’amitié» est l’une des «plus grandes distinctions» que peut recevoir un non-citoyen de la Russie. M. Al Thani l’a reçu un peu plus d’un an après l’invasion russe en Ukraine.

Depuis le début de cette guerre, le Canada soutient l’Ukraine, à qui il a notamment donné huit chars d’assaut Leopard 2.

«Les liens avec le Qatar et la Russie en particulier sont préoccupants et introduisent un risque inutile», estime Artur Wilczynski, ancien directeur de la sécurité à Affaires mondiales Canada.


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Contactez-nous à dominique.c-goulet@quebecormedia.com et jean-francois.cloutier@quebecormedia.com.

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