Ottawa confie ses tanks à des hommes liés à des transactions controversées au profit d’un général du Qatar
Ceci n’a pas empêché leur entreprise d’obtenir une cote de sécurité qui donne accès à des secrets de l’OTAN
Dominique Cambron-Goulet et Jean-François Cloutier
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Ottawa fait entretenir nos chars d’assaut par une entreprise dont des dirigeants et actionnaires ont été mêlés à des transactions controversées d’armement au profit d’un général de l’armée du Qatar.
- Le ministère de la Défense a donné un contrat de 2 G$ à KNDS Canada pour l’entretien de ses tanks.
- Deux de ses dirigeants sont des proches d’un ancien responsable du renseignement militaire qatari.
- Celui-ci a été mêlé à une histoire de corruption alléguée.
- Le gouvernement l’ignorait et a donné à KNDS Canada l’accès à des secrets de l’OTAN.
Au moment où le gouvernement Carney augmente considérablement les dépenses militaires, un contrat de 2 G$ octroyé par l’armée soulève plusieurs questions.
Il s’agit d’un mandat signé en octobre 2024 pour l’entretien et la modernisation de la flotte vieillissante de 103 chars Leopard 2, jusqu’en 2036.
C’est KNDS Canada, une filiale du géant européen de l’armement KNDS, qui accomplit ce travail.
• Regardez aussi ce podcast vidéo tiré de l'émission de Mario Dumont, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :
Or, un important actionnaire et administrateur de KNDS Canada entretient d’étroits liens d’affaires avec l’ancien responsable du renseignement militaire du Qatar, démontre une enquête conjointe de notre Bureau d’enquête et de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel.
En effet, Marar Al Jundy, un Canadien d’origine syrienne, gère depuis au moins 14 ans des entreprises du général Ahmed Nasser Al Thani, un membre de la famille royale qatarie.

Le président de KNDS Canada, Omar Bitar, a lui aussi dirigé une entreprise liée à ce général, actuellement ambassadeur du Qatar en Russie.
Ces compagnies sont au cœur d’allégations de corruption, rapportées par la presse allemande depuis 2019. Une firme dont le général est actionnaire aurait notamment reçu des dizaines de millions d’euros en commission potentiellement illégales pour une transaction de chars d’assaut entre KNDS et l’armée qatarie.
Le Qatar est une monarchie autocratique avec un piètre bilan en nature de droits de l’homme. Ce pays héberge notamment les leaders du Hamas, groupe considéré comme terroriste par le Canada.
Le premier ministre Mark Carney s’y rendra d’ailleurs la semaine prochaine pour rencontre l’émir Tamim Hamad Al Thani.
La Défense pas au courant
Le ministère de la Défense nationale du Canada nous a indiqué qu’il n’était «pas au courant» des allégations de corruption avant que nous les contactions.
Plus inquiétant encore, la Défense ignorait que messieurs Al Jundy et Bitar sont actionnaires indirects de près de la moitié de KNDS Canada.

Leurs liens avec le général Al Thani sont «préoccupants», selon Artur Wilczynski, ancien directeur de la sécurité à Affaires mondiales Canada.
«Il est préférable de passer par des partenaires de l’OTAN [dont le Qatar ne fait pas partie] pour les achats, en particulier pour l’entretien d’équipements sophistiqués», explique-t-il.
Pourtant, cela n’a pas empêché le gouvernement fédéral d’octroyer à KNDS Canada une cote de sécurité de niveau «Secret OTAN», soit la deuxième cote la plus élevée de l’OTAN.
KNDS a refusé d’expliquer son choix d’engager des proches d’un général qatari pour diriger des activités d’entretien d’armement ici.
«La transaction commerciale effectuée par KNDS avec l'émirat du Qatar s'est, par ailleurs, déroulée de manière parfaitement correcte», a répondu l’entreprise.
Marar Al Jundy n’a pas répondu à nos messages.
Après s’être engagé pour un rendez-vous téléphonique pour répondre à nos questions, Omar Bitar l’a annulé et n’a plus répondu à nos appels et courriels.
Plus de 100 millions en commission

Dès 2019, des entreprises liées au général Al Thani et à deux dirigeants de la firme qui entretient les blindés de l’armée canadienne ont fait la manchette en Allemagne en raison de dizaines de millions d'euros en commissions controversées.
Cette affaire émane d’une importante transaction d’armement d’une valeur de 2,8 G$. En 2013, KNDS [qui était alors nommée KMW] avait notamment vendu 62 tanks Leopard 2 à l’armée du Qatar.
Une entreprise dont Marar Al Jundy était le vice-président et dont le général Ahmed Nasser Al Thani était l’actionnaire principal, Kingdom Projects, aurait touché des commissions faramineuses quand l’armée de son pays a fait cet achat.
Elles se chiffreraient à environ 113 millions de dollars canadiens, démontrent des documents judiciaires tirés d’un litige commercial en Suisse, qui s’est conclu en octobre dernier.
En 2019, le réputé quotidien économique allemand Handelsblatt consacrait déjà une série de trois articles à ces procédures judiciaires.
Le média remettait en question la légalité de la commission qu’aurait pu toucher le général en vertu du droit allemand.
Une députée avait même mené l’affaire jusqu’au Parlement allemand, interrogeant le gouvernement sur les vérifications effectuées avant d’approuver des ventes d’armement lourd vers des puissances étrangères.
D’autres compagnies dans l’armement

Selon les déclarations faites en cour, d’autres ventes d’armes et de munitions, destinées à l’armée qatarie, ont aussi permis à des entreprises d’Al Thani de toucher des millions supplémentaires.
L’une d’elles est Multi Services Company (MSC), dans laquelle les actuels dirigeants de KNDS Canada Marar Al Jundy et Omar Bitar ont joué des rôles importants.
«Nous fournissons de l’équipement pour les forces de terre, navales, de l’air et spéciales [du Qatar]. Par exemple, toutes les munitions des forces armées du Qatar sont fournies par MSC», déclarait M. Bitar dans un article publié dans le journal officiel du Milipol de 2014, une foire d’équipement militaire et de sécurité.
Marar Al Jundy n’a pas répondu à nos courriels.
Toutefois, son frère Labid, qui était lui aussi un dirigeant des entreprises du général Al Thani nous a répondu.
«Ni moi ni mon frère n’avons jamais participé ni agi en qualité d’intermédiaire dans quelque transaction d’armement que ce soit», a répondu celui qui est depuis devenu un promoteur immobilier actif dans la région de Montréal (à lire lundi).
Il ne nie toutefois pas que lui et son frère ont dirigé MSC ou Kingdom Projects au Qatar.
Un ami de Poutine

Le général Ahmed Nasser Al Thani a été reçu en 2023 dans l’«ordre de l’amitié» par le président russe Vladimir Poutine.
M. Al Thani, qui est ambassadeur en Russie depuis 2020, a obtenu cette distinction pour avoir renforcé les relations entre le Qatar et la patrie de Poutine.
Dans une entrevue accordée au média russe Kommersant en 2021, il affirmait que les liens entre les services spéciaux russe et qatari se renforçaient.
«Il y a des liens étroits, actifs et positifs entre les services de sécurité des deux pays», déclarait celui qui était auparavant responsable du renseignement dans l’armée du Qatar.
L’«ordre de l’amitié» est l’une des «plus grandes distinctions» que peut recevoir un non-citoyen de la Russie. M. Al Thani l’a reçu un peu plus d’un an après l’invasion russe en Ukraine.
Depuis le début de cette guerre, le Canada soutient l’Ukraine, à qui il a notamment donné huit chars d’assaut Leopard 2.
«Les liens avec le Qatar et la Russie en particulier sont préoccupants et introduisent un risque inutile», estime Artur Wilczynski, ancien directeur de la sécurité à Affaires mondiales Canada.
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