Martin Matte montre enfin son côté vulnérable
Les six épisodes de «Vitrerie Joyal» sont disponibles en exclusivité sur Prime Video.
Patrick Delisle-Crevier
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C’est le jour de son 56e anniversaire que Martin Matte a pris le temps de s’entretenir avec nous au sujet de sa nouvelle série, Vitrerie Joyal, une œuvre très personnelle qui nous plonge directement dans des événements vécus par Martin et sa famille à une certaine époque. Il nous raconte à quel point cette série a été difficile à tourner pour lui, et nous parle également de ses projets et de la décennie dans laquelle il évolue.
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Martin, comment ça va ?
Je vais vraiment bien ! J’avais hâte que la série sorte ici, surtout qu’on est allés la présenter à Séries Mania, en France, et que l’accueil a été vraiment incroyable. On a même été choisis pour la Cérémonie de clôture ! L’accueil a été formidable et enthousiaste, je ne pouvais pas espérer mieux. Les gens ont applaudi la série pendant plusieurs minutes, ç’a été mon « highlight » de la semaine. Ça m’a projeté sur un nuage pendant quelques jours, au retour. Ç’a été une aventure grandiose et je suis encore sur le buzz de tout ça. J’ai eu un coup de cœur total pour ce festival. Ensuite, ma blonde est venue me joindre et on a passé quelques jours à Paris. Donc, ç’a été un beau voyage.
Que représente Vitrerie Joyal pour toi ?
Ça représente beaucoup, c’est quelque chose d’ultra-profond pour moi. À partir du quatrième épisode, la série prend un virage complètement différent, vers des thèmes que j’ai rarement abordés dans ma carrière. J’ai toujours navigué entre le drame et l’humour, mais je suis rarement allé aussi profond. Il y a donc quelque chose de très particulier pour moi dans ce projet. Quand tu écris, tu ne sais jamais où ça va te mener, et cette fois, ça m’a mené vers quelque chose de très authentique, dans une vérité et une profondeur en lien avec des événements que j’ai vécus et que je n’avais jamais vraiment explorés avant. Disons que les années 1990 n’ont pas été faciles pour ma famille et moi. C’est peut-être aussi pour ça que j’ai été autant ému par l’accueil qu’a reçu la série en France : parce que c’est quelque chose de tellement personnel.
Le projet est très différent de ce que tu as fait jusqu’à maintenant, on est très loin des Beaux malaises. As-tu peur que le public québécois ne te retrouve pas là-dedans ?
Oui, c’est certain que Vitrerie Joyal marque un changement de style et j’ai sincèrement beaucoup douté. J’ai eu peur parce que c’est vraiment différent de ce que j’ai fait avec Les beaux malaises. Je joue vraiment le personnage de mon père et je dois avouer que moi-même, en montage, je ne me reconnaissais pas. Je me suis laissé pousser les cheveux avec la couronne, pas de barbe, et j’étais habillé avec des vêtements des années 1990. C’est fou et en même temps, j’ai adoré jouer ce personnage. Je me suis vraiment laissé imprégner par ce bonhomme raciste et homophobe. J’ai aimé aller gratter là-dedans pendant l’écriture. Ce qui cause un choc, c’est que j’ai voulu mettre en lumière ces bonshommes de l’époque et leur fermeture d’esprit, tout en montrant l’évolution qu’on a faite depuis, même si ça demeure encore fragile.

Tu m’as déjà confié que tu n’aurais jamais osé faire cette série-là du vivant de ton père. Pourquoi ?
Je pense que je n’aurais pas pu être aussi libre, de peur de le blesser ou de l’ébranler. Là, on dirait que c’était le bon moment. Je ne suis pas celui qui écrit pour régler des problèmes ou par amertume : mon but, c’est de divertir et de raconter quelque chose de vrai, de toucher les gens tout en les faisant rire. C’est certain qu’il y a un côté thérapeutique à cette série. C’est tellement proche de notre histoire familiale que je n’aurais pas été à l’aise de raconter tout ça du vivant de mon père. J’avais commencé à l’écrire il y a 10 ans, puis je l’ai laissée de côté. C’est Amazon Prime qui m’a appelé et qui a réveillé ce projet, qui dormait en moi depuis longtemps. Il s’est passé tellement de choses dans la vie de mon père et dans ma vie à cette époque-là, que ça valait la peine de le raconter.
Que penses-tu que ton père dirait de la série, s’il était là aujourd’hui ?
Je pense qu’il serait touché et content. Il serait aussi bouleversé de voir tout ce qu’il a vécu transposé à l’écran. Mais je pense qu’il serait content parce que c’est bien fait et bien joué, et tout le monde est bon dans la série. On a tellement travaillé fort sur les costumes, les décors, la musique, le montage... J’ai même pu me permettre de jouer une chanson de Frank Sinatra au complet à l’écran.
Je connais bien ton histoire puisque j’ai écrit une biographie sur toi. Je sais que cette période des années 1990 n’est pas la plus heureuse pour toi. Est-ce que ç’a été difficile de te replonger dans tout ça ?
Oui, et en même temps, il y a de tout dans ces six épisodes. Il y a du pénible, parce qu’il est arrivé de gros drames dans notre vie, mais il y a aussi du beau. Je pense à quand j’ai décidé de tout lâcher pour me lancer dans l’humour. C’est certain que j’ai rarement puisé aussi profond en moi pour écrire une histoire. C’est certain qu’il y a eu des moments qui m’ont ébranlé, mais ç’a été le cas aussi avec Les Beaux malaises, surtout dans la version 2.0, dans laquelle je parlais de ma séparation et aussi de l’accident de mon frère. Mais avec Vitrerie Joyal, c’était une coche de plus. Aussi, j’ai écrit la série à l’âge que mon père avait lors des événements, et c’est venu me chercher. Il y a des scènes jouées par Pier-Luc Funk que j’ai véritablement vécues. De voir ça du point de vue de mon père, ç’a été troublant. Ç’a été toute une expérience, du début à la fin.
Dirais-tu que ç’a été thérapeutique ?
Ça a changé le regard que j’avais sur mes parents. J’étais dans la vingtaine lorsque nous avons vécu les événements de la série, et là, ayant l’âge de mes parents, je vois les choses d’un autre œil et je comprends mieux. Ça m’a permis de porter un regard plus empathique sur ce qu’ils ont traversé.
Comment départages-tu le vrai du faux dans cette série, Martin ?
Cette série contient effectivement de nombreux éléments authentiques, bien que la chronologie ne soit pas toujours exacte. Plusieurs événements ont été déplacés dans le temps pour servir la narration : ils se sont réellement produits, mais parfois quelques années avant ou après la période représentée. L’écriture m’oblige également à modifier et à amplifier certains aspects. Malgré ces ajustements, la ligne directrice de la série demeure fidèle à la réalité.

Certaines personnes pourraient dire que tu as vendu ton âme aux Américains en travaillant avec Amazon Prime. Que leur réponds-tu ?
Je réponds qu’Amazon est venu voir des Québécois parce qu’ils voulaient faire une série pour les Québécois. Ils donnent donc de l’argent à des Québécois et pour des gens d’ici, alors moi, j’ai de la misère à voir du négatif là-dedans. Amazon Prime nous a permis d’avoir le budget pour faire une série qui se passe à une autre époque, avec tous les coûts que ça engendre. Et je pense que c’est la série la plus québécoise que j’ai faite à ce jour. On y voit le Référendum, La Petite Vie et de nombreuses autres références à notre identité québécoise.
Quand est-ce devenu une évidence pour toi que Pier-Luc Funk te personnifierait à cet âge ?
C’est une bonne question. Je pense que ça s’est fait dès que j’ai commencé à écrire. Pier-Luc est vraiment aussi fort dans le drame que dans l’humour, et je ne voulais pas qu’il tombe dans une imitation de celui que j’étais à l’époque. C’est pour ça que son personnage s’appelle Philippe et non Martin. Je voulais qu’il s’inspire de qui j’étais, pas qu’il se retrouve dans un carcan avec une imitation. C’est aussi pour ça que la vitrerie s’appelle Joyal et non Matte. J’ai voulu me distancer de ma famille, même si l’histoire reste super proche et qu’elle en est directement inspirée. J’ai voulu me donner une certaine liberté avec ces changements. Pour revenir à Pier-Luc, ç’a été instinctif, je pense qu’il est le premier qui m’est venu en tête.
Pourquoi avoir décidé que ta blonde, Laurence Leboeuf, et son père, Marcel, feraient des caméos dans la série ?
Chaque fois que j’écris quelque chose, je pense à ma blonde pour de petits rôles. Elle en a tenu un dans Les beaux malaises et là, je me suis dit qu’elle pourrait jouer la secrétaire pas très vive. Pour Marcel, c’est venu en réunion de casting, quand on cherchait celui qui jouerait le rôle du Maire Valcourt. C’est un bon acteur et il était parfait pour le personnage.
Pierre-Yves Roy-Desmarais est-il aussi exceptionnel dans son rôle ?
Je le connais bien dans la vraie vie et quand j’ai dit à l’équipe que je le voyais dans le rôle de mon frère, les gens ont dit non. Ils trouvaient qu’il faisait trop Jim Carrey et que ça ne collait pas avec le rôle. Mais il a passé une audition et tout le monde a changé d’idée. Il est vraiment solide et fort, et les gens vont le découvrir comme jamais auparavant. Il est juste, touchant et vrai. Même chose pour Guillaume Cyr, qui m’est rapidement venu en tête : il est tellement bon !
Tu as dit que c’était le tournage le plus épuisant que tu aies eu à faire. Pourquoi ?
Parce que ça allait très loin dans l’émotion. J’ai souvent ri des acteurs qui disaient être vidés en terminant un film ou une série, mais j’ai rarement été aussi épuisé après une journée sur un plateau. On a fait des journées tellement dures et vraies, de grande détresse profonde, et ça m’a totalement vidé. Même que je me suis dit que la prochaine série serait plus drôle. Je n’avais jamais vécu ça.
Certains propos de la série en feront sourciller plusieurs, avec des sujets comme le sexisme, l’homophobie, le racisme, etc. Tu marches sur une ligne plutôt mince. Comment as-tu navigué là-dedans ?
C’est certain que prendre des risques fait partie de moi, et c’était déjà le cas avec Les beaux malaises. Je me demande souvent jusqu’où je peux aller, et souvent la réponse est : le plus loin possible. Mais c’est certain que ça a fait beaucoup jaser à l’interne lors de la lecture de certains textes. Parfois même, ça ne passait pas avec Amazon Prime et j’ai dû expliquer mon point de vue. Mais il n’y a rien d’exagéré là-dedans. Tout est vrai ; ça va faire jaser, mais c’était comme ça à l’époque, et heureusement, nous ne sommes plus là. Nous avons évolué depuis. Ça m’allume d’aller jouer avec certaines limites.
Si je comprends bien, la boucle est bouclée, pour cette série de six épisodes ?
Oui, la boucle est bouclée. Prime m’a demandé une deuxième saison et la réponse a été non. Cette série, c’est comme un film pour moi — j’avais même d’abord voulu en faire un film. Mais j’avais du matériel en masse pour faire une série, et François Avard et moi, on s’est dit que ça allait être beaucoup plus simple d’en faire une série. C’est donc un peu un film en six volets : ensuite, l’histoire est bouclée et la prochaine affaire sera autre chose complètement. Je n’avais pas envie de continuer ça.
Tu vois quoi pour la suite ? Une série, un spectacle, un talk-show ?
Ce ne sera assurément pas un talk-show, mais sûrement une autre série télé. On dirait que ma tête pense en mode télé en ce moment. J’ai pensé revenir sur scène, mais ce ne sera pas tout de suite. Ma prochaine année en sera une d’écriture pour une prochaine série télévisuelle. Je sais où je m’en vais, mais ce n’est pas encore écrit.
Que retiens-tu de ton expérience dans l’univers du talk-show ? Regrettes-tu ce projet ?
Non, je ne regrette pas du tout. Dans la vie, il y a des succès, et parfois tu apprends. Je pense que le cadre de l’humoriste que je suis, à une heure de grande écoute à TVA, ça ne fonctionnait peut-être pas. Malgré tout ça, je ne vois pas ça comme un échec, mais les attentes étaient énormes. Si je suis ultra franc, je pense vraiment que ce cadre-là n’était pas le bon pour moi. Ça ne convenait peut-être pas à mon genre d’humour. Cela dit, j’ai aimé faire ça et je le referais peut-être, mais de façon différente et dans d’autres conditions.
En terminant, c’est ton anniversaire aujourd’hui : comment vis-tu le fait de vieillir ?
Je suis quelqu’un qui se maintient en forme et qui reste jeune d’esprit. J’ai des enfants de 21 et 23 ans, ainsi que des amis de tous âges, donc ça ne m’affecte pas vraiment. Bien sûr, je dois faire quelques petits deuils par rapport à mon corps, comme la fois où j’ai skié cinq heures d’affilée dans la poudreuse et que j’avais du mal à marcher le lendemain. À part ça, ça ne m’affecte pas tant que ça.