Les arbres de Justin Trudeau réduits en copeaux
Des plantations de saules destinées à être récoltées après trois ans soulèvent des critiques en Abitibi


Anne Caroline Desplanques
Partager
Les 2 milliards d’arbres promis par Justin Trudeau pour lutter contre les changements climatiques ne finiront pas tous en forêt. Certains sont même destinés à être transformés en copeaux trois ans après avoir été plantés en Abitibi.
· Lire aussi : Planter des arbres : pas une solution magique pour le climat
« Quand Greta Thunberg est arrivée puis que Justin Trudeau lui a promis de planter 2 milliards d’arbres, ce n’est clairement pas le modèle qu’elle avait en tête », gronde Normand Lemieux, président du syndicat local d’Abitibi de l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Le producteur laitier s’inquiète de l’implantation en terres agricoles de Ramo, une compagnie de Lanaudière qui a obtenu des dizaines de millions de dollars du programme fédéral « 2 milliards d’arbres » pour planter des saules.
Promis en 2019, ce programme visait à planter 2 milliards d’arbres d’ici 2031. En 2025, il avait accouché de moins de 230 millions de plants. Mark Carney a mis la hache dans le projet, mais honorera tout de même les ententes déjà signées, dont celle avec Ramo.
Arbres à durée limitée
Les saules poussent si vite qu’ils peuvent atteindre de 4 à 6 m de hauteur en 3 ou 4 ans, et l’on peut en planter 16 000 par hectare, contre 2000 plants d’épinettes. Les tiges sont récoltées tous les trois ans et repoussent à partir du plant mère pendant de 25 à 30 ans. Ramo en fait notamment des copeaux de jardinerie.

Le président de l’entreprise, Francis Allard, explique que les plants captent du carbone dès les premiers jours en terre et continuent lorsque les tiges sont coupées.
Ressources naturelles Canada juge l’approche compatible avec ses objectifs climatiques, puisque « les saules permettent une séquestration continue du carbone grâce à leur croissance rapide et à leur système racinaire ».

Le ministère ne fixe pas de durée minimale avant que les plantations soient coupées. Il parle plutôt d’arbres « suffisamment établis » pour procurer des « avantages durables ».
Cette flexibilité interpelle Pascal Rheault, président de la fédération régionale de l’UPA en Abitibi. Il explique que, lorsqu’il reçoit des subventions provinciales de reboisement, ses arbres ne pourront pas être récoltés avant des décennies.
Agriculture intensive
Le biologiste Guillaume de Lafontaine, spécialiste des écosystèmes forestiers à l’Université du Québec à Rimouski, est lui aussi sceptique.
« C’est sûr qu’on ne parle plus vraiment de forêts. Pour moi, ça, c’est une gestion agricole intensive », observe-t-il.

M. Allard présente ses plantations comme une façon de « redonner une valeur » à des terrains moins productifs. « Ces projets peuvent être réalisés sur des terres agricoles dégradées et improductives », conclut Ressources naturelles Canada.

Mais Normand Lemieux indique qu’une terre agricole laissée en friche capte plus de carbone qu’une plantation d’arbres de moins de 15 ans. De plus, les copeaux de saules relâchent du carbone en se dégradant dans le sol.
L’organisation préférerait donc que le gouvernement investisse l’argent public dans l’agriculture nourricière en Abitibi, comme il le fait dans le nord de l’Ontario voisin.
Saules subventionnés : malaise chez les agriculteurs
Aux millions de dollars en subventions fédérales que touche Ramo s’ajoutent des avantages fiscaux réservés aux agriculteurs, puisque la culture de saules est reconnue comme une activité agricole au Québec. Cela permet à l’entreprise de mettre la main sur des terres agricoles convoitées.
Pourtant, « il n’est pas dans la même ligue que nous. Il a accès à des millions en subventions », lance Normand Lemieux, président du syndicat local de l’UPA en Abitibi.
• Regardez aussi ce podcast vidéo tiré de l'émission de Mario Dumont, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :
Compétition pour la terre
Ramo s’est installée dans la région en 2022, lorsque les terres agricoles étaient plus dispendieuses que jamais au Québec, selon les chiffres de la Financière agricole du Canada. L’Abitibi était alors et demeure une des rares régions abordables, admet le président de la PME, Francis Allard.

Il précise que, pour chaque dollar reçu d’Ottawa, il doit en fournir un. Le développement de son entreprise nécessite donc des millions en investissement privé, une prise de risque considérable.
Reste que Ramo a des moyens démesurés face aux producteurs dont elle prend la place, d’après M. Lemieux. Pour lui, c’est la vitalité rurale qui est en jeu, car moins de fermes, c’est moins de services, moins de familles et moins d’activité économique.
Sachant que les terres agricoles ne représentent que 4 % du territoire québécois, l’UPA estime qu’elles doivent être utilisées à meilleur escient.
« Si le saule pouvait être mis dans des terres forestières, on n’aurait peut-être pas le même débat. Nos terres agricoles doivent servir à nourrir la population. Et le saule, ça ne nourrit pas le monde », lance Pascal Rheault, président de la fédération régionale de l’UPA en Abitibi.

Retombées locales
M. Allard fait valoir que son entreprise s’intègre dans l’économie locale : il s’est installé en Abitibi parce qu’il y a des débouchés locaux pour ses produits.

Les copeaux de saules peuvent être utilisés pour faire des panneaux agglomérés, comme ceux que produisent les usines d’Abitibi. Les tiges sont tressées pour fabriquer des murs antibruit, comme celui installé à la mine Canadian Malartic, et les saules sont plantés sur des sites miniers pour dépolluer et reverdir les zones contaminées.
Vous avez des informations à nous communiquer à propos de cette histoire?
Écrivez-nous à l'adresse ou appelez-nous directement au 1 800-63SCOOP.