Le Silence et la Colère: une famille française à l’époque du «progrès»

Marie-France Bornais
Partager
Après l’immense succès de son roman Le Grand Monde, l’écrivain français Pierre Lemaitre revient cette année avec Le Silence et la Colère, la suite des aventures et mésaventures de la famille Pelletier. Il plonge corps et âme dans les années d’après-guerre, en France et ailleurs, une période marquée par de grands changements, par le progrès, par beaucoup de bouleversements dans les mœurs, la condition féminine, l’économie, la presse grand public.
Le Silence et la Colère a été très bien accueilli en France, dans un contexte difficile, explique Pierre Lemaitre en entrevue : un succès « à peu près égal » à celui du Grand Monde, qui a été un des principaux succès de librairie de l’année précédente, en France.
Dans ce roman, il avait envie de mettre de l’avant le début des années 1950, la situation des femmes à cette époque et de parler de ce qu’on appellera « le progrès ».
Les années qui sont appelées en France les Trente glorieuses sont des années, décrit-il, où le capitalisme va permettre à un très grand nombre de foyers d’élever leur niveau de vie, d’élever leur niveau de culture et de diplôme.
« Bien sûr, énormément de gens resteront dans la marge, mais globalement, statistiquement, les Français fonctionnent mieux : 1952, c’est la première année où ça va bien. On est sorti des années 45‐50 qui sont les cinq années de sortie de la Seconde Guerre mondiale, qui ont été des années difficiles, de reconstruction après une guerre terrible. »
« Donc 1952, c’est le moment de bascule, de carrefour, entre les premières années âpres directement de l’après-guerre et les premières années d’efflorescence du capitalisme, qui vont durer jusqu’en 1975. »
L’héroïne du roman étant une jeune femme, il s’est intéressé à la situation des femmes dans ces années.
Son constat ? « Je découvre qu’on est dans des années où la domination masculine règne sans partage, avec un marqueur infaillible de la domination masculine qui est la question de l’avortement. On se rend compte que dans ces années--là, l’avortement en France est fortement réprimé. »
Conséquences au progrès
Toute la question du « progrès » l’a également fasciné.
« Ces années vont permettre aux gens de rouler en diesel, de consommer du plastique, de consommer de l’énergie. Et finalement, de fabriquer la catastrophe écologique dont nous sommes aujourd’hui les victimes. »
On peut avoir l’impression que les années 1950 sont des années « glorieuses »... mais ça n’allait pas nécessairement bien pour tout le monde. « Il faut mesurer finement », dit l’écrivain.
« Je suis un ennemi du capitalisme. Mais il faut reconnaître que le capitalisme dans ces années-là va permettre statistiquement au plus grand nombre de progresser et de vivre mieux. Reste que ce qu’on ne savait pas à l’époque, c’est que le capitalisme ronge toutes les ressources qui font qu’aujourd’hui, nous en payons un tribut qui risque carrément d’être la destruction de l’humanité. »
Protagonistes à leur époque
Ce paradoxe l’intéressait et c’était un sujet passionnant à travailler.
« Ce à quoi j’étais attentif, c’était de ne pas avoir des personnages plus intelligents que leur époque. Aujourd’hui, avec 70 ans de recul, il serait très facile d’avoir un personnage qui comprend avant tout le monde la catastrophe écologique dans laquelle ce filtre nous inscrit. Je trouve que ce serait une facilité que le lecteur aurait très vite fait de voir. »
« J’essaie d’avoir des personnages qui sont dans leur époque, avec la psychologie et la connaissance de leur époque et rien de plus. Je laisse, par contre, aux lecteurs et lectrices le soin de faire le chemin entre l’histoire que je raconte et la période que je décris et les conséquences que ça peut avoir dans la vie d’aujourd’hui. »
♦ Pierre Lemaitre est né à Paris.
♦ Il a enseigné la littérature française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale aux adultes.
♦ Il est aujourd’hui écrivain à succès et scénariste.
♦ Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux.
♦ En 2013, le prix Goncourt lui a été décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre.
♦ En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.
EXTRAIT

« Dans la famille, dès le mois de février, la perspective du “pèlerinage Pelletier” occupait tous les esprits, ceux des parents qui souhaitaient maintenir la tradition, comme ceux des enfants qui, chaque année, tentaient d’y échapper. Cette cérémonie commémorait, le premier dimanche de mars, la fondation à Beyrouth de ce que Louis Pelletier continuait d’appeler “la savonnerie familiale”, qui n’était en réalité que la sienne. »