Polarisation des discours: quand le monde perd ses nuances
Marc-André Dufour
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Avant même de regarder le monde, nous le filtrons. Et ce filtre s’est formé très tôt, bien avant que nous sachions parler.
Dès la naissance
Pensons à un nourrisson. S’il a faim, froid ou mal quelque part, tout son univers bascule. Il pleure, il hurle, envahi par l’inconfort. Mais s’il est rassasié, au chaud, bercé par une odeur familière, c’est le paradis. À cet âge, le monde est souvent bon ou mauvais. Le cerveau d’un bébé n’a la capacité d’intégrer toutes les dimensions de ses expériences. Cette manière de simplifier la réalité se nomme le clivage. Plus tard (et parfois avec quelques années de psychothérapie !) nous apprenons qu’une personne peut nous aimer et nous décevoir. Qu’on peut commettre une erreur sans être une mauvaise personne. Qu’un désaccord ne transforme pas automatiquement l’autre en ennemi. Mais ce vieux réflexe ne disparaît jamais complètement. Quand l’anxiété monte, quand on se sent menacé, le cerveau peut revenir très vite au noir et blanc. La polarisation ne naît donc pas seulement en politique ou sur les réseaux sociaux. Elle prend aussi racine dans les vestiges de nos mondes intérieurs.
Les terreaux de la polarisation
L’isolement ferme parfois les horizons. Plus on s’entoure de gens qui pensent comme nous, plus les certitudes se durcissent. La précarité et les inégalités jouent aussi un rôle. Quand on se sent en mode survie, la nuance devient moins accessible. On veut comprendre vite, trouver un responsable, identifier une menace. La frustration chronique cherche une cible. Il y a aussi le sentiment de ne pas avoir sa place : ne pas se reconnaître dans les médias traditionnels, dans les institutions ou dans les décisions qui nous concernent. La polarisation vient parfois combler ce vide. Elle offre une communauté, une identité, un sentiment d’appartenance. Elle donne une explication simple à une souffrance compliquée.
Comprendre cela ne veut pas dire excuser les discours haineux ou les comportements violents. Mais si on ignore ce terreau, on comprend mal pourquoi ces discours attirent autant.
La division rapporte
Certaines personnalités publiques ont compris que la division est rentable. Un public inquiet clique. Un public en colère partage. Alors on alimente la peur, on désigne des ennemis, on simplifie à outrance. Pas toujours parce qu’on y croit, mais parce que ça fonctionne.
La désinformation suit la même logique. Une fausse nouvelle n’a pas besoin d’être vraie pour être efficace. Elle doit surtout coller à ce que les gens ressentent déjà. Les algorithmes, eux, ne mesurent pas la vérité. Ils mesurent l’attention. Résultat : le clivage n’est plus seulement un réflexe psychologique. Il est devenu une industrie.
Résister au noir et blanc
Résister à la polarisation commence par soi-même.
Après une erreur, on peut se croire nul. Après un succès, exceptionnel. Dans les deux cas, le clivage n’est jamais loin. L’entraînement consiste à tenir deux réalités en même temps : j’ai raté quelque chose, mais je reste quelqu’un de valable. J’ai réussi quelque chose, mais je ne suis pas au-dessus des autres.
Ni l’échec ni la gloire ne sont des identités.
Dans nos relations, le même réflexe peut apparaître. Une personne devient merveilleuse, puis soudainement décevante. Sauveur un jour, traître le lendemain. Quand cela arrive souvent, il vaut mieux ralentir et réfléchir. Observer ce qui s’embrase en soi. D’où provient cette soudaine intensité ? Les gens ne sont ni des héros ni des monstres. Ils sont capables du meilleur, de l’ordinaire et parfois, malheureusement, du pire. Dans notre rapport à l’actualité, il faut aussi se méfier des discours qui offrent toujours un ennemi clair et une vérité sans nuance. Une information qui nous met surtout en colère mérite parfois d’être examinée avec plus de prudence.
Quand l’autre est polarisé
On croit souvent que de bons arguments logiques permettront aux autres de se remettre en question. Ce n’est pas toujours le cas lorsque quelqu’un est en colère, humilié ou en mode survie. Plus on argumente, plus la personne peut se braquer. Il vaut souvent mieux commencer par l’émotion. Reconnaître ce que la personne ressent ne veut pas dire lui donner raison. Cela signifie lui montrer qu’elle est entendue.
Ensuite, si le climat le permet, on peut ouvrir un espace de réflexion sans chercher à gagner la discussion.
Et parfois, il faut tolérer que ce ne soit pas le bon moment. Une personne en survie émotionnelle n’est pas toujours disponible pour la nuance. Dès lors, vaut mieux protéger la relation et se protéger en parlant davantage de ce qui nous unit.
La nuance ne veut pas dire tout accepter
Refuser la polarisation ne signifie pas que tout se vaut. Certaines choses doivent être dénoncées fermement : l’intimidation, les agressions, la violence, l’exploitation des personnes vulnérables, les discours haineux. La nuance n’est pas une mollesse morale. La différence entre une conviction solide et le clivage, c’est le chemin qui y mène. Une conviction solide vient d’une réflexion, d’informations vérifiées, d’une capacité à entendre la complexité. Le clivage, lui, n’a pas besoin de comprendre. Il a seulement besoin d’un ennemi.
Humilité + esprit critique + empathie = espoir
Développer son esprit critique, ce n’est pas seulement remettre en question ce que les autres pensent. C’est aussi oser regarder, avec humilité, ce qui nous arrange dans nos propres certitudes.
Il faut se méfier des opinions qui nous donnent trop rapidement raison, surtout lorsqu’elles nous empêchent peut-être de voir une partie du réel.
Il faut aussi essayer de se mettre dans les bottines de l’autre. Pas pour lui donner raison. Pas pour effacer les désaccords. Mais pour comprendre comment quelqu’un d’aussi humain que nous en est arrivé là.
La formule est simple : humilité + esprit critique + empathie = espoir. L’humilité sans esprit critique peut devenir naïveté. L’esprit critique sans empathie peut devenir arrogance. L’empathie sans humilité peut devenir condescendance. Mais ensemble, ces mots forment quelque chose de précieux. Quelque chose qui ressemble à de l’espoir