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La loupe nutritionnelle nourrit-elle les troubles alimentaires?

Geneviève Abran
Photo portrait de Genevieve            Abran

Genevieve Abran

2026-04-02T18:47:03Z

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Depuis janvier, une loupe prévient les consommateurs que l’aliment qu’ils s’apprêtent à acheter contient des quantités élevées de sucre, de sodium ou de gras saturés. Adopté pour amener les gens à avoir de meilleures habitudes de consommation et réduire le risque de maladies, le symbole pourrait-il finir par démoniser certains aliments ou, pire encore, nourrir les troubles du comportement alimentaire ?

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«Oh my god, tu voulais manger des bretzels avec ton hummus ? As-tu déjà voulu savoir à quel point il y a beaucoup de sodium là-dedans, mon gros cochon sale ? », ironise la créatrice de contenus Céline Girouard dans une vidéo humoristique.

Elle se moque de l’impression que certains peuvent avoir lorsqu’ils consomment des produits qui affichent désormais la loupe nutritionnelle de Santé Canada parce qu’ils contiennent de 10 à 30 % de la valeur quotidienne recommandée en sucre, en sodium ou en gras saturés.

Ses propos ont fait réagir le nutritionniste Bernard Lavallée, qui en a profité pour dénoncer un « gros angle mort » du nouveau symbole adopté par Santé Canada.

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« Quel est l’impact de ce genre d’étiquetage sur la relation que les gens entretiennent avec l’alimentation ? [...] Je ne suis vraiment pas persuadé qu’on a tenu compte de l’impact potentiel négatif que [la loupe] pouvait avoir sur la santé mentale », a-t-il souligné.

@nutritionnisteurbain Merci @Céline Girouard pour ta vidéo qui me donne l'opportunité de parler de l'étiquetage nutritionnel sur le devant des emballages de Santé Canada. #nutrition #diet #dietitian #healthyfood #nutritionniste ♬ son original - Bernard Lavallée

Questionnée par 24 heures, Santé Canada dit reconnaître « les préoccupations concernant la façon dont l’étiquetage nutritionnel peut influencer la relation des individus avec les aliments, y compris ceux qui sont à risque de troubles alimentaires ».

« Ces considérations sont importantes et ont été prises en compte lors de l’élaboration du symbole nutritionnel sur le devant de l’emballage », ajoute-t-on.

Encore trop tôt pour voir les répercussions

Il est encore trop tôt pour déterminer si l’arrivée de la loupe aura des répercussions à long terme sur la relation qu’entretiennent les gens avec les aliments, selon des experts interviewés par 24 heures.

Les personnes les plus à risque d’être affectées négativement par le symbole nutritionnel sont celles qui ont déjà une relation problématique avec la nourriture.

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« J’aurais tendance à penser que ces gens-là, quand ils voient la loupe, ils sont déjà au courant qu’il y a beaucoup de sodium, de sucre ou de gras saturés », avance la nutritionniste et directrice de l’Observatoire de la qualité de l’offre alimentaire de l’Université Laval, Véronique Provencher.

Véronique Provencher, nutritionniste et directrice de l'Observatoire sur la qualité de l'offre alimentaire.
Véronique Provencher, nutritionniste et directrice de l'Observatoire sur la qualité de l'offre alimentaire. INAF

Selon la chercheuse, qui travaille avec le symbole nutritionnel dans le cadre de ses recherches, les bénéfices d’ajouter la loupe sont plus nombreux que les risques potentiels sur la relation avec les aliments, bien qu’ils ne doivent pas être complètement exclus.

Mieux que d’autres

Pour le nutritionniste Benoît Boulanger, la loupe se révèle un outil pratique, en particulier pour la frange de la population qui possède une « faible littératie alimentaire ».

« Elle va pouvoir en savoir plus sur les aliments sans avoir à tourner [l’emballage] ni de très bien comprendre le tableau de valeur nutritive », ajoute-t-il.

À son avis, la loupe est un outil informatif, objectif et qui n’est pas moralisateur, contrairement à d’autres outils, comme le Nutri-Score, utilisé en France.

Le Nutri-Score donne une note aux aliments, qui peut aller de A (qualité nutritionnelle élevée) à E (faible qualité nutritionnelle), assortie d’un code de couleur allant du vert au rouge.

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Benoît Boulanger, nutritionniste
Benoît Boulanger, nutritionniste Photo tirée de bennutritionniste.com

Dans l’Hexagone, on constate une « amélioration des choix des consommateurs » depuis l’implantation du Nutri-Score, qui demeure néanmoins « stigmatisant », juge Benoît Boulanger.

Malgré cela, les études n’ont pas démontré qu’un affichage nutritionnel peut mener à lui seul à une amélioration globale de l’alimentation, ajoute l’expert.

« Oui, l’affichage nutritionnel fait partie [de la solution], mais qu’il y a plein d’autres mises en action en santé publique qui sont autant, voire plus importante », insiste-t-il.

« Une mesure de riches »

Un autre bémol de la loupe : « C’est une mesure de riches », affirme la nutritionniste Marjolaine Cadieux.

Elle peine à concevoir comment le symbole nutritionnel peut réellement aider les individus à risque de maladies chroniques, qui figurent souvent parmi les personnes les plus vulnérables de la population.

Plusieurs n’ont pas les moyens de se tourner vers des aliments sur lesquels la loupe n’apparaîtrait pas, illustre-t-elle. Des options qui respectent les seuils de Santé Canada pour éviter la loupe peuvent être plus coûteuses, demander d’avoir certaines habiletés en cuisine et d’avoir le temps de cuisiner.

Marjolaine Cadieux, nutritionniste
Marjolaine Cadieux, nutritionniste Photo tirée de lespiedsdanslesplats.ca

Marjolaine Cadieux prône plutôt une meilleure éducation entourant le choix des aliments.

« Si je fais juste me fier au tableau de la valeur nutritive, il y a des informations que j’omets, comme l’aspect nutritif, le prix, le plaisir, mon goût. Pour moi, la loupe, c’est la même chose      ; c’est un indice, une petite information, ce n’est pas un absolu », explique-t-elle.

Des résultats positifs ailleurs

Un symbole nutritionnel hexagonal, implanté en 2016 au Chili, a eu des résultats probants : les achats de boissons sucrées ont diminué de 25 % dans les 18 mois après l’implantation.

Pas moins de 20 % des produits qui étaient initialement visés par le symbole chilien ont modifié leur recette afin qu’ils n’en soient plus ornés.

Quelques mois après son implantation, la loupe de Santé Canada commence déjà à avoir le même effet. La chercheuse Véronique Provencher observe déjà ce phénomène au Québec. Elle cite l’exemple d’Olymel, qui s’affaire à changer la recette de son jambon pour que la loupe n’y soit plus apposée.

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