La fin des bagarres entraînerait la mort des ligues séniors, croient des membres de ces circuits
«C’est souvent ce qui fait vendre les billets», dit l'un de ses durs à cuire.


François-David Rouleau
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Six mois après que la LHJMQ a annoncé qu'elle bannissait les bagarres, quel impact cette décision a-t-elle eu sur le monde du hockey? Le Journal a sondé, durant les dernières semaines, des ligues de partout à travers le monde, des joueurs qui défendent ardemment les combats et des experts qui s'inquiètent pour le cerveau des athlètes. Nous vous présenterons le résultat au cours des prochains jours.
Pendant que la LHJMQ interdit les bagarres sur ses patinoires, aux quatre coins du Québec, les pugilistes des ligues semi-professionnelles continuent de jeter les gants plusieurs fois par semaine. Et ce n’est pas près de changer, car il est évident que la fin des combats sonnerait aussi la fin de ces circuits, selon certains de leurs membres.
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Certes, le nombre de bagarres a diminué dans ces ligues aussi dans les dernières années.
Les commissaires de ces circuits nous ont d’ailleurs tous fait valoir que l’époque des Joël «L’Animal» Thériault, «Iron Mike» Brault et Steve Bossé était révolue.
Et ce, même si la veille de notre entretien avec Jessy Girard, le nouveau président de la LNAH, les Marquis de Jonquière avaient mis sous contrat l’ancien dur à cuire du Canadien Donald Brashear, qui est aux prises avec de sérieux problèmes hors glace depuis plusieurs années.

À pas moins de 51 ans, Brashear a d’ailleurs jeté les gants dès son premier match. Devant une foule en délire, le colosse s’est battu avec Derek Parker, qui a livré plus de 550 combats dans sa carrière.
Derek Parker vs Donald Brashear was not on our 2023 bingo card… but the LNAH ain’t cancelled yet. @dbtrashers | @pro_rocc | @HeavyHockeyNet pic.twitter.com/nZYa1MJwpq
— World Hockey Report (@worldhockeyrpt) October 22, 2023
«Pas sûr qu’on survivrait»
Il est tout de même vrai que les bagarres ne sont plus aussi fréquentes qu’auparavant dans ce circuit. La moyenne de combats par match y est passée de 4,6 à 1,32 entre 2006 et 2022.
Mais de là à croire que ce nombre sera un jour de zéro, il y a un pas que le bagarreur André Thibault, qui évolue à la fois dans la LNAH et dans la Ligue de hockey senior AAA du Québec, n’est pas prêt à franchir.
«Si un jour les bagarres sont interdites dans le hockey sénior, beaucoup de ligues vont disparaître au Québec puisque c’est souvent ce qui fait vendre les billets», a-t-il déclaré.

Ces propos trouvent écho dans ceux de Dave Girard, le président de la Ligue de hockey senior du Lac au Fleuve (LHSLF).
«Je ne suis pas sûr qu’on survivrait à l’interdiction des batailles, a dit M. Girard. Dans notre ligue, on accepte les batailles d’intensité. On ne veut pas de combats «stagés». On se concentre sur le hockey, moins sur le brasse-camarade.»
«C’est du hockey. On n’est pas là pour une histoire dans un conte de fées. C’est impossible d’interdire les bagarres comme ils l’ont fait avec les jeunes de la LHJMQ», a-t-il soutenu, tout en saluant l’initiative du circuit Cecchini.
Jessy Girard, le commissaire de la LNAH, ne croit pas pour sa part que «quelqu’un dans cette ligue va amender une règle semblable» à celle de la LHJMQ.
«On n’est pas là pour dénaturer notre produit et notre jeu. On est une ligue reconnue pour sa robustesse où l’on retrouve maintenant beaucoup de gars talentueux», a-t-il aussi souligné, tout en ajoutant que son circuit «chemine».
Elles ont durci les sanctions
À l’exception de la Ligue sénior Desjardins de la Gaspésie (voir plus bas), les autres circuits séniors du Québec ne sont pas fédérés.
Indépendants, ils appliquent leur propre livre de règlements, dans lequel les bagarres sont permises et punies avec des codes semblables à ceux des grandes ligues professionnelles d’Amérique du Nord.
Depuis deux ans toutefois, certaines d’entre elles ont révisé les punitions et les sanctions afin de limiter les dégâts et... la mauvaise presse.
Le combat «a sa place»
C’est notamment le cas de la Ligue de hockey senior AAA du Québec (LHSAAAQ), qui a connu trois épisodes de mêlées générales l’an dernier.
«Les propriétaires ont adopté la volonté de laisser place aux talents et les protéger. On a pris des mesures drastiques», précise le président Jonathan Cyr.
«On a mis des sanctions sévères en place cette saison pour enrayer la violence gratuite, aider le spectacle et ramener les jeunes familles dans nos arénas», poursuit-il.
- Écoutez l'entrevue avec Dave Ellemberg, neuropsychologue et spécialiste des commotions cérébrales, via QUB radio :
Les «agresseurs» sont ainsi visés. Dès la première offense, ils sont frappés de cinq matchs de suspension, ce qui représente le quart de la saison. À la deuxième, il en va de 10 matchs dans les gradins.
D’ailleurs, dans les rencontres préparatoires, trois joueurs ont écopé de cette sanction qui a «grandement fait réagir et réfléchir», aux dires du président.
«La LHSAAAQ ne veut pas interdire les bagarres. Avec le talent qu’on a, on croit sincèrement que le combat entre deux hommes dans le feu de l’action a sa place», a-t-il soutenu.
Un bateau, pas un «sea-doo»
Lors de la saison 2019-2020, la LHSAAAQ avait compté 226 bagarres à ses 99 matchs au calendrier régulier. La moyenne de combats par match s’élevait alors à 2,28.
L’an dernier, 223 combats ont éclaté lors des 96 parties en saison régulière, pour une moyenne de 2,32 bagarres par match.
Et des huit matchs au programme préparatoire cette année, on a dénombré 15 combats, dont cinq lors d’une seule rencontre. Cet échantillon laisse planer une diminution, si la tendance devait se maintenir.
Les nouvelles mesures disciplinaires devraient améliorer les statistiques, croit M. Cyr. Les adeptes des combats sauront aussi s’y habituer.
«Il s’agit de ne pas être drastique. Ce n’est pas un sea-doo qu’on doit tourner sur un 10 cennes, mais plutôt un gros bateau.»
La Ligue sénior élite du Québec (LHSEQ) et la Ligue régionale de hockey (LRH) n’ont pas cru bon répondre à nos questions.
– Avec la collaboration de Kevin Dubé et de Jessica Lapinski
Une ligue les retire, l’autre les ajoute
Non, ce ne sont pas toutes les ligues séniors du Québec qui ont les combats inscrits dans leur ADN. Il y a une dizaine d’années, celle de la Gaspésie a choisi de les proscrire, elle qui se dirigeait vers un mur.
«Les équipes allaient chercher plusieurs goons en mettant énormément d’argent sur la table. Ce n’était pas rare que les dépenses pour ces joueurs coûtent plus de 6000$ par match.»
«On s’en allait sur le déclin. Ça ne pouvait pas continuer», a expliqué Jean-Michel Fournier, le vice-président de la Ligue de hockey sénior de la Gaspésie (LHSDG)
Ce circuit à six équipes de niveau sénior AA, qui couvre l’ensemble de la péninsule gaspésienne, est le seul de la province à être fédéré par Hockey Québec.
C’est donc dire qu’il applique le livre de règlements officiels de l’association et que les bagarres y sont interdites, sous peine de sanctions sévères.
Elles entraînent des conséquences plus graves que les traditionnelles cinq minutes de pénalité.
1200 spectateurs par match
La LHSDG n’a aucune tolérance. Elle expulse et suspend ceux qui jettent les gants.
«L’an passé, à nos 42 matchs de saison régulière, nous avons relevé quatre bagarres au total», a lancé avec optimisme M. Fournier.
Il a souligné que son circuit attirait en moyenne «1200 spectateurs par match», soit à peu près le même nombre qu’à «l’époque des bagarres».
«On veut donner la chance à nos gars de jouer dans un environnement compétitif et sécuritaire, ajoute-t-il. Et dans notre région, on veut être un exemple.»
Éviter les «excès de rage»
La Ligue de hockey sénior Côte-Sud, dans l’Est du Québec, a pour sa part pris la trajectoire inverse cette saison, choisissant de ne plus être sous la juridiction de Hockey Québec.
L’an dernier, un joueur qui jetait les gants était expulsé du match. Cette année, il sera puni cinq minutes pour s’être battu et pourra rester dans la rencontre.
Du moins, s’il se tient ensuite tranquille, car après un second combat, il prendra le chemin des douches.
«Après analyse, les gouverneurs en sont venus à cette décision puisqu’ils souhaitent éviter les gestes disgracieux. Quand quelque chose se passait sur la glace et qu’il était interdit de se battre, il y avait souvent des excès de rage», a relaté Jean-Danyel Samson, qui est le président du circuit depuis 13 ans.
Il s’agit d’un banc d’essai. Si le nombre de combats devait augmenter en flèche, comme la violence sur la patinoire, la direction de la ligue reviendrait sur sa décision.
«On a fondé cette décision sur le fait qu’il y a moins de bagarres dans le hockey aujourd’hui, a renchéri M. Samson.
«Les gars plus robustes sont aussi importants pour les équipes. On veut les laisser jouer sans qu’ils en aient plein la tête.»
En voie de disparition si...
Comme ses collègues de circuits séniors secondaires, Samson estime que si les bagarres devaient un jour être complètement interdites, la réglementation sonnerait le glas de sa ligue.
«Il reste encore une grosse partie des foules qui attendent une bagarre et le bon combat d’une soirée, a-t-il expliqué. Les bonnes équipes qui gagnent amènent en effet des gens dans les gradins, mais le hockey robuste et les combats en amènent encore plus.»
Dans le premier week-end d’activités, trois bagarres ont éclaté lors des trois premiers matchs du calendrier régulier.