Fitzgibbon un peu trop copain avec Polycor?
Il a soupé avec un homme de confiance de l’entreprise quelques heures après une annonce de 98 millions $
Sylvain Larocque , Francis Halin et Martin Jolicoeur
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Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a soupé avec Luc Laperrière le soir même de l’annonce d’un investissement public de 98 millions $ dans Polycor, même si la commissaire à l’éthique lui a recommandé de «maintenir une certaine distance» avec son ami, qui a obtenu deux mandats de représentation pour l’entreprise.
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Interrogé par Le Journal à ce sujet la semaine dernière, le ministre Pierre Fitzgibbon a assuré que le repas du 4 mai n’avait aucun lien avec l’investissement de Québec dans Polycor.
«Luc Laperrière, c’est un ami», a-t-il déclaré.
«Il ne savait même pas que Polycor allait [recevoir des fonds de l’État]», a-t-il ajouté.
Le PDG de Polycor, Patrick Perus, a lui aussi affirmé au Journal que M. Laperrière n’avait pas joué de rôle dans l’investissement du gouvernement dans Polycor.
«Il a appris la transaction après qu’elle soit signée, a dit M. Perus. Il ne connaissait même pas l’existence de la discussion [entre Polycor et le gouvernement].»
- Écoutez la chronique économique de Michel Girard radio :
Un mandat l’automne dernier
Cela dit, Luc Laperrière a réalisé un mandat pour Polycor l’automne dernier.
Patrick Perus a demandé à M. Laperrière d’aller rencontrer Alain Robitaille, PDG de Granicor, un concurrent de Polycor. M. Perus souhaitait qu’il vérifie l’intérêt de M. Robitaille pour vendre son entreprise à Polycor.
«Quand vous me parlez, c’est comme parler directement à Polycor», aurait dit Luc Laperrière à M. Robitaille, selon ce dernier.
«La rémunération se fait au succès, en pourcentage du prix de vente, et donc si on avait réussi à racheter Granicor, en effet Luc Laperrière aurait touché un montant. Mais comme ça n’a pas marché, eh bien, il n’a pas touché de montant», a expliqué Patrick Perus au Journal.
Rappelons qu’en juillet 2019, M. Laperrière avait rencontré le ministre Fitzgibbon afin de lui demander une aide du gouvernement pour un projet de carrière de quartz de Polycor. Le projet n’avait pas abouti.
- Écoutez Yves Daoust, directeur de la section Argent du journal de Montréal et du Journal de Québec, sur QUB radio :
Commissaire à l’éthique
En octobre 2020, la commissaire à l’éthique, Ariane Mignolet, a conclu que Pierre Fitzgibbon a violé un article du Code d’éthique de l’Assemblée nationale en discutant de dossiers d’investissement, dont celui de Polycor, avec Luc Laperrière.
«On ne saurait trop insister sur la nécessité de maintenir une frontière étanche entre ses relations personnelles et l’exercice de ses fonctions, spécialement lorsqu’une personne occupe un poste tel que celui de ministre de l’Économie et de l’Innovation. Ainsi, dans un souci d’écarter le risque d’une situation de conflit d’intérêts, il est requis de maintenir une certaine distance avec ses amis, particulièrement lorsque les domaines d’activités professionnelles exercées par ces personnes peuvent présenter une connexité», a écrit la commissaire.
Peu après, le premier ministre François Legault a houspillé M. Fitzgibbon.
«Il a été imprudent. Il n’aurait pas dû rencontrer son ami parce que, même si son ami avait des beaux projets pour le Québec, bien, c’est assez évident, là, que c’est plus facile à un ami de rencontrer un ministre que quelqu’un qui n’est pas ami. Donc, il y a un problème d’équité», a soutenu M. Legault.
Autres mandats
Jusqu’à la fin mai, Luc Laperrière a agi comme lobbyiste pour deux entreprises, Biomoss et Norplex, qui sollicitaient l’aide de trois ministères différents: ceux des Forêts, des Transports et de la Culture.
Hier, le ministre n’a pas voulu dire s’il a discuté de ces dossiers avec M. Laperrière lors du souper du 4 mai.
Dans son rapport d’octobre 2020, la commissaire à l’éthique indiquait qu’en 2019, Luc Laperrière a demandé à Pierre Fitzgibbon d’intervenir pour un dossier de lobbyisme relevant du ministère du Tourisme.
L’AFFAIRE POLYCOR EN QUELQUES DATES
Juillet 2019 :
Luc Laperrière présente un projet de carrière de quartz de Polycor à Pierre Fitzgibbon.
Octobre 2020 :
Le commissaire à l'éthique conclut que Pierre Fitzgibbon s’est placé dans une situation où son amitié avec Luc Laperrière «peut influencer son indépendance de jugement».
Automne 2021 :
Luc Laperrière représente Polycor auprès de Granicor.
Mai 2022 :
Pierre Fitzgibbon annonce un investissement public de 98 M$ dans Polycor.
Mai 2022 :
Le commissaire au lobbyisme amorce des vérifications concernant l’investissement dans Polycor, selon Le Devoir.
Des experts se prononcent
Saidatou Dicko, UQAM
«Ça commence quand même à faire beaucoup pour la même personne. [...] Quand on administre des fonds publics, l’une des responsabilités les plus importantes qu’on a, c’est de ne pas se placer en situation de conflit d’intérêts.»
Denis Saint-Martin, Université de Montréal
«Personne ne pense que M. Fitzgibbon est corrompu et qu’il veut s’en mettre plein les poches. Le problème est qu’il entretient des relations sociales étroites avec les réseaux d’élites économiques qui transigent avec l’État.»
Michel Séguin, UQAM
« Le ministre doit faire la démonstration qu’il n’a subi aucune influence et être attentif à toute situation qui pourrait soulever un doute. [...] Si cette amitié-là fait en sorte que les gens ne font pas confiance à vos décisions, vous ne pouvez pas répondre “allez vous promener” parce qu’un gouvernement doit prouver sa légitimité.»
Luc Bernier, Université d’Ottawa
«M. Fitzgibbon n’apprend pas. [...] Être ministre, ça présume quelques changements de comportement qu’il ne semble pas encore avoir intégrés.»
Donald Riendeau, directeur général de l’Institut de la confiance dans les organisations
«Les faits rapportés lèvent certainement une lumière jaune. Certaines personnes y verront une apparence de conflits d'intérêts mais cela ne veut pas dire qu'il y a un manquement.»
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