Festivals: le défi des artistes africains pour obtenir un visa est «une sorte de racisme»

Axel Tardieu
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Des artistes d'Afrique ont du mal à obtenir un visa pour jouer au Canada. Des organisateurs de festival demandent au gouvernement de faire des efforts.
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«J’étais tellement énervé que j’ai écrit une chanson». Kasheshi Makena, percussionniste de Tanzanie et membre du groupe Helsinki-Cotonou Ensemble, n’a pas pu jouer sur la scène du festival Mundial à Montréal en novembre. Sa demande de visa n’a pas été approuvée à temps. «Mon visa était bloqué à Londres. Pratique pour voyager», dit-il avec sarcasme.
Son ami multi-instrumentiste Noel Saizonou, du Bénin, a connu le même problème avec son visa touristique. «Pourtant, nous avions joué avec le reste du groupe à Montréal en 2016». Le jour du spectacle, seuls les musiciens avec un passeport Finlandais étaient sur scène.

«Ça nous a pris cinq minutes et couté sept dollars, avec nos passeports finlandais, alors que pour eux, c’était 1000 euros de dépenses et trois mois d’attente pour finalement rien», explique un porte-parole de Helsinki-Cotonou Ensemble.
«Pourquoi on doit voir les autres comme inférieurs à cause de leur couleur de peau ou du continent d’où ils viennent?», se demande aujourd’hui Noel Saizonou. «[Les Occidentaux] peuvent venir facilement chez nous, mais pas l’inverse.»
«Une sorte de racisme»
Cette réalité met des bâtons dans les roues des festivals canadiens. «On évite d’inviter des artistes de la diaspora africaine à cause des probabilités d’échec», avoue Eli Levinson, coordonnateur à la programmation de Mundial Montréal. «Dès que tu as la peau noire, ils vont te rendre la vie plus difficile. Y’a une sorte de racisme».
Même pour le festival international Nuits d’Afrique, qui existe depuis 37 ans, rien n’est simple. «Faire venir des artistes d'Afrique, c’est un parcours du combattant», confirme Sépopo Galley, responsable de la programmation.

Tout a changé depuis les attentats du 11 septembre 2001, selon Suzanne Rousseau, la cofondatrice. «L'Amérique s'est refermée sur elle-même. La partie la plus frappante pour nous, c'était à l’ère où on avait un gouvernement conservateur, à l'époque de Stephen Harper. Ils ont fermé plein d'ambassades en Afrique», se rappelle-t-elle.
Depuis, les processus sont alourdis et plus coûteux. Si cette année, le festival devrait se clôturer sans annulation de spectacle, 2022 avait marqué les esprits.
Une star internationale refusée
Yemi Alade, vedette pop nigériane aux 17 millions d’abonnés sur Instagram et près de deux millions d’auditeurs mensuels sur Spotify, n’a pas pu passer la frontière. La tête d’affiche s’était vu refuser son visa d’entrée par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). L’intervention du bureau de la députée libérale fédérale d’Outremont, Rachel Bendayan, n’a rien changé.

Dans la programmation des Nuits d'Afrique, près de 40% des artistes viennent de l’étranger. Ceux d’Afrique et d’Amérique latine, comme la Colombie, ne sont jamais sûrs de pouvoir jouer, même si les demandes de visa sont faites six mois à l’avance.
L’industrie prévoit d’ailleurs rarement autant. «Ils nous demandent presque d’anticiper d’une année sur l’autre, mais on ne sait pas qui va tourner un an à l'avance», explique Sépopo Galley. Même si les refus sont rares – cinq depuis 2001 –, «on passe des nuits blanches», avoue Suzanne Rousseau.
Le problème est généralisé. En mai, l'évènement d’humour EXCLAIM en a aussi été victime. Le Congolais Juste Parfait et le Sud-Africain Jason Goliath n’ont pas pu se produire sur la scène de l’Espace St-Denis à cause de délai trop long pour obtenir leur précieux document de voyage.
Faire rayonner l'Afrique
La situation nuit à l’image de la ville, pourtant multiculturelle. «Il y a beaucoup de personnes d'origine africaine et c'est important de pouvoir les représenter et donner cette visibilité», pense Sépopo Galley.
«On parle beaucoup d'immigration. On aimerait qu’il y ait de plus en plus d'immigration. Bloquer les artistes qui vont repartir dans leur pays, c'est contradictoire», conclut-elle.

La cofondatrice de Nuits d’Afrique est scandalisée pour ces problèmes administratifs. «L'Afrique, c'est le berceau de l'humanité. C'est notre travail depuis 37 ans de démocratiser cette musique. Si on veut continuer à être une ville internationale et un pays multiculturel, il faut vraiment trouver des meilleures solutions pour faciliter la venue des artistes.» Elle demande au monde politique d’agir.
L’artiste béninois Noel Saizonou ne perd pas espoir de revenir jouer à Montréal. «Les Canadiens sont de très bonnes personnes. Le public est charmant. C’est peut-être au niveau administratif que le problème se situe.»

Manque de ressources
Une des explications serait que IRCC est débordé et manque de personnel. «Il y a deux millions de dossier en traitement, c’est énorme», commente Stéphane Handfield, avocat en immigration.
Il y aurait une autre raison. «Le gros problème pour les visas de touristes, c’est que l’agent doit être convaincu que le visiteur partira bien à la fin de son séjour, dit-il. Pour éviter que la personne demeure au Canada, comme demandeur d’asile par exemple, certains agents préfèrent ne pas délivrer de visa.»
Les pays où la situation politique est instable, où les conflits armés font rage, seraient les plus mal logés. Stéphane Hanfield évoque la République démocratique du Congo et la Colombie. «Pour certains pays, c’est plus d’une année de délai de traitement, c’est ridicule.»
Par courriel, IRCC, le ministère responsable des services d’immigration, assure que les demandes du monde entier sont examinées de façon uniforme et en fonction des mêmes critères. «Les décisions sont prises par des fonctionnaires hautement qualifiés, conformément au droit canadien», indique un porte-parole.