Comment un programme québécois parti de rien a permis à 11 joueurs d’être repêchés dans le baseball majeur
Les Canonniers de Québec sont partis de loin, mais ils peuvent maintenant se targuer d’avoir vu 11 des leurs être repêchés dans le baseball majeur

Jessica Lapinski
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Il fut une époque où les élèves inscrits en Sports-Études baseball à Québec faisaient leurs exercices au bâton sur un court de squash, avec des moineaux de badminton en guise de balle. Mais 23 années ont filé, et voilà que le programme peut se targuer d’avoir vu 11 des siens être repêchés dans le baseball majeur, dont Édouard Julien, qui a été le premier à y faire ses débuts, la semaine dernière.
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«Je dis parfois à la blague que si on utilisait les mêmes méthodes maintenant, on recevrait 10 courriels de parents mécontents. Ça ne passerait pas aujourd’hui! Le baseball a évolué et c’est tant mieux», lance en riant son responsable, Jean-Philippe Roy.
Responsable, et, aussi, grand bâtisseur, à l’aide des entraîneurs qui le secondent. Car pour M. Roy, elle est en partie là, la raison des succès que connaissent les Canonniers de Québec: avoir pu et su s’entourer d’entraîneurs qualifiés dont plusieurs sont à ses côtés depuis des années, malgré les hauts et les bas.
Et des bas, il y en a eu. Notamment parce que le baseball est un sport qui se pratique à l’extérieur, ce qui est impossible pendant l’hiver qui assiège Québec durant de longs mois.
«Au départ, on s’entraînait au PEPS de l’Université Laval, mais on n’avait pas de locaux assignés, raconte Jean-Philippe Roy. On allait aussi au Patro Roc-Amadour [un centre communautaire dans le quartier Limoilou], auquel on avait accès quelques après-midi par semaine.»
«La cage de frappeurs n’était pas permanente. Il fallait la monter et la démonter à chaque fois, poursuit-il. Et on faisait les entraînements dans les corridors. C’est sûr que ç’a démarré de façon modeste.»
Pas d’installations... ni de budget
C’est au tournant des années 2000 que Baseball Québec décide d’ajouter un programme Sports-Études à Québec, après ceux de Montréal et de Trois-Rivières.
Ancien joueur et entraîneur, Jean-Philippe Roy obtient le poste de responsable après une série d’entrevues. Il y a toutefois un hic: la rentrée scolaire n’est que dans quelques semaines.
«Je m’étais acheté un cellulaire et mon père me promenait partout en ville pendant que je tentais de tout organiser. On n’avait pas de budget, pas d’installations», se remémore-t-il.
Actuel directeur général de Baseball Québec et lui-même ex-entraîneur des Canonniers, Maxime Lamarche, se souvient très bien d’avoir vu M. Roy et ses acolytes travailler de très tôt le matin à très tard le soir afin d’être avec les jeunes sur le terrain.
«Jean-Philippe et son groupe ont continuellement fait des mises à jour dans le programme, note M. Lamarche. On a été l’un des premiers programmes Sports-Études à ajouter la piométrie, tout ce qui est les jeux de pieds, la coordination en explosion. JP avait un peu ce “edge-là” sur une bonne partie du Québec.»
Le tout, en cherchant le meilleur endroit pour entraîner ses protégés, qui sont passés de 13 la première année à 300 en ce moment, ce qui comprend désormais ceux du niveau collégial. Ils provenaient d’une seule école secondaire au départ ; ils sont maintenant affiliés à cinq établissements scolaires de la région.
Des bœufs et la surface des Expos
L’une des clés du succès, croit pour sa part Jean-Philippe Roy, aura été, quelques années après le début du programme, de «consulter ExpoCité» avec d’autres membres de la communauté sportive de Québec.
Leurs deux «pavillons bovins», ceux utilisés à l’époque pour l’exposition des bœufs durant Expo Québec, étaient libres 11 mois par année.
«C’étaient deux grandes bâtisses très vieilles, mais ils ont embarqué dans le projet. Ils ont accepté de les rénover au minimum, mais au moins, on pouvait être là. Et on a acheté le vieux tapis synthétique des Expos, qu’on a installé», pointe M. Roy.
La formule aura fonctionné durant quelques années... jusqu’à ce que la qualité de l’air devienne mauvaise au point où les bâtiments ont dû fermer à un an d’intervalle.

C’est ce qui a notamment mené à l’installation du dôme sur le stade Canac, en 2017, sous lequel les jeunes s’entraînent désormais durant la saison froide.
«La décision a été prise en 24 à 48 heures, avec Michel Laplante des Capitales», explique Jean-Philippe Roy.

«Mais à l’époque, les installations à ExpoCité étaient les plus belles au Québec ! Elles nous ont aussi permis d’accroître le nombre de joueurs», relève-t-il également.
11 joueurs repêchés en 22 ans
Parmi ceux-ci, une quinzaine se joignent maintenant annuellement à des universités américaines et 11 ont été repêchés dans le baseball majeur.

Du nombre, outre Julien, on retrouve Jean-Christophe Masson et Nicolas Deschamps, qui évoluent en ce moment dans les filiales des Blue Jays.
Que des athlètes issus du programme soient recrutés par une formation de la MLB n’est pas l’objectif ultime des Canonniers, note son responsable.
«C’est plutôt de développer des joueurs de baseball, qu’ils aient de belles valeurs, une belle éthique de travail.»
«Mais lorsqu’il arrive une histoire comme celle d’Édouard Julien, même si ce n’était qu’une fois en 35 ans, c’est la cerise sur le gâteau!» se réjouit-il.
Édouard Julien a tenu sa promesse
Jean-Philippe Roy refuse toutefois de prendre trop de crédit pour l’ascension jusqu’au baseball majeur de Julien, qui s’est joint au programme en 2011 (voir ci-bas).
Il rappelle que ce dernier a également développé son potentiel ailleurs, notamment avec les équipes du Québec et du Canada, mais aussi, avec l’Université d’Auburn, en Alabama.
«Mais il reste que les six ans qu’il a passés avec nous, on ne peut pas les enlever de son curriculum vitae. Alors, on est bien fiers!» sourit M. Roy. Et Julien, lui, n’a pas oublié son passage à Québec, où il vient encore s’entraîner durant l’hiver. Le responsable du programme l’a encore constaté dans les derniers jours, quand il est parti en vitesse vers le Minnesota avec quelques proches du puissant cogneur afin d’assister à ses débuts avec les Twins.
«Il est très reconnaissant, note-t-il. Ça fait partie de ses valeurs, de celles de ses parents. Je lui avais d’ailleurs demandé quelque chose avant qu’il ne parte pour le camp d’entraînement, cet hiver. Je lui avais dit : “Quand tu seras rappelé, après l’avoir annoncé à ta famille, peux-tu m’appeler pour me le dire? Et il l’a fait.”»
Comme s’ils étaient tous dans la MLB
Ce passage dans le baseball majeur du jeune homme de Québec rejaillit aussi sur tous les joueurs du programme, anciens comme actuels, constate Jean-Philippe Roy.
«Dans les derniers jours, je n’ai jamais eu autant de messages d’anciens qui étaient fiers d’être d’avoir été dans le programme et qu’un de la gang se soit rendu dans les majeures», souligne-t-il avec émotion.
«C’est comme si tout le monde sentait qu’il y avait une partie d’eux qui avaient les majeures aussi.»
Impossible de croire à l’époque à une pareille ascension
Jean-Philippe Roy croyait-il un jour se déplacer au Minnesota puis à New York pour assister aux débuts dans les ligues majeures d’Édouard Julien lorsque ce dernier s’est joint au programme Sports-Études en 2011?
«Impossible! S’il y a quelqu’un qui dit [qu’il le voyait à l’époque dans le baseball majeur], c’est un menteur!» lance le responsable du programme Sports-Étude baseball à Québec.

«Édouard, c’était un très bon joueur dans le baseball mineur, il faut bien se comprendre. C’était aussi un bon joueur dans son groupe d’âge, enchaîne-t-il. Mais la différence, avec un frappeur, c’est comment il s’adapte à chaque niveau auquel il accède.
«C’est pour cela que c’était impossible à prédire. Mais à chaque étape, il a réussi à s’adapter, et à être aussi bon qu’au niveau précédent.»
Le dôme de Québec a l’approbation de la direction des Twins
À la fin de la dernière saison, l’un des deux directeurs généraux des Twins s’interrogeait à savoir comment Édouard Julien pourrait bien attraper les 10 000 roulants qu’il souhaitait voir le Québécois capter durant l’hiver, alors qu’il allait s’entraîner chez lui, à Québec.
«Édouard lui a montré un peu le dôme [qui recouvre le stade Canac pendant la saison froide], raconte Jean-Philippe Roy. Il lui a montré des images de la surface synthétique sur laquelle on s’entraîne.
«Le DG lui a répondu: “All right !” Alors si Édouard pratique ici l’hiver et que c’est assez bon pour un gars qui s’est rendu dans le baseball majeur, j’imagine que c’est assez bon pour un élève de secondaire 1», ajoute-t-il, en soulignant que les présentes installations font partie des succès actuels de son programme.