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Le joueur exceptionnel déchu aux portes de la LNH

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Le nom de Sean Day n’évoque rien de très glorieux aux amateurs de salon. 

En 2013, Day est devenu le quatrième hockeyeur de l’histoire à recevoir le statut d’exceptionnel dans la Ligue junior de l’Ontario (OHL), un an après Connor McDavid. Il est aujourd’hui considéré comme le pire joueur à avoir obtenu le prestigieux titre, toutes ligues du junior majeur canadien confondues. L’an dernier, il évoluait dans la ECHL. 

Dans le monde du hockey, ils ont été nombreux à mépriser Day, à le tourner en dérision. C’est à se demander si ces gens haineux ont oublié que Day était, comme tous les autres, un être humain avec des émotions, une sensibilité et, surtout, une histoire. 

Le défenseur a accepté de raconter celle-ci au TVASports.ca lors d’un long entretien téléphonique.

Aujourd'hui, Day ne s'est jamais senti mieux. Sa vie s'est replacée à plusieurs égards. Et il joue son meilleur hockey. Il rêve de jouer dans la Ligue nationale pour faire taire ses détracteurs. 

«Après avoir entendu toutes ces histoires à mon sujet, j'ai envie de réaliser mon objectif pour leur dire d'aller se faire voir.»            

Un gamin sous pression            

Day n’avait que 14 ans lorsque son agent de l’époque, Jason Woolley, a voulu faire de lui un joueur exceptionnel. Il venait de récolter 35 points en 63 matchs contre des joueurs de 16 ans avec le club de Compuware, dans le niveau AAA, à Detroit. 

«Dès la fin de ma saison, mon agent a décidé que ce serait la chose logique à faire. Évidemment, quand j’y repense, ça m’a occasionné beaucoup de pression inutile. Ça a influencé la façon dont les gens m’ont évalué», confie Day. 

Insistons sur le fait que Day n’était qu’un gamin au moment de prendre cette regrettable décision, si bien que le principal intéressé se souvient à peine du processus derrière celle-ci. 

«Ça vous dit à quel point j’étais jeune quand c’est arrivé, souligne-t-il. Je n’ai pas de regrets pour autant, ce n’est pas comme si je trainais de la rancœur. Peu importe. Au final, ça n’a certainement pas aidé ma cause d’avoir tous ces yeux tournés vers moi.»

À 14 ans, peut-on vraiment avoir une réflexion mature et nuancée sur le bien-fondé de devenir joueur exceptionnel? Un jeune de cet âge s’émerveille de la possibilité qui s’offre à lui. 

«Tu fais partie d’un groupe sélect de joueurs qui y sont parvenus, explique Day. Ça semble très cool. Alors tu es tout à fait partant. Mais si j’avais eu la conscience que j’ai aujourd’hui, j’y aurais certainement réfléchi.» 

Une tragédie qui laisse des traces            

À sa deuxième saison dans la OHL, Day est secoué par un événement tragique. Son frère Scott, celui-là même qui l’a inspiré à devenir un joueur de hockey, percute de plein fouet un véhicule à quelques kilomètres de la maison familiale. L’accident coûte la vie à une dame de 62 ans. La police découvre que le taux d’alcoolémie de Scott était deux fois au-dessus de la limite.

Scott Day s’est ainsi retrouvé derrière les barreaux. 

Soudainement, le hockey n’occupait plus la même place dans les pensées du joueur exceptionnel.

«Quand quelque chose de mauvais survient dans ta famille, ton esprit s’en va ailleurs, admet Sean Day. La même chose est arrivée l’année de mon repêchage. C’est seulement après la séance de sélections que j’ai vraiment recommencé à m’investir dans le hockey. J’ai été meilleur lors des années suivantes en Ontario parce que je pouvais finalement me concentrer sur mon jeu.»

Comme si Day ne traversait pas assez d’épreuves, il était également tracassé par la condition médicale de sa mère qui souffrait du lupus, un trouble inflammatoire chronique. 

Il a dû quitter l’entourage de son équipe, les Steelheads de Mississauga, pour se changer les idées. 

«À un moment, il a fallu que je quitte, raconte Day. Il y avait beaucoup de trucs qui pesaient. J’ai réalisé que je n’étais plus capable. Ç’a duré une semaine à peu près. On s’approchait de la pause des Fêtes. J’avais besoin de passer plus de temps avec ma famille. Ce qui s’était passé avec mon frère était encore très récent.»

Pendant un bout de temps, Day a voulu que l’incarcération de son frère demeure confidentielle. Mais, particulièrement durant l’année de son repêchage, les critiques au sujet de son caractère devenaient intolérables. Il était attaqué de toutes parts. 

Day a eu l’occasion de raconter son histoire à quelques équipes de la Ligue nationale de hockey lors des entrevues menant à l’encan amateur. Et à des journalistes aussi. 

«Quand j’ai commencé à me faire carrément démolir, je me suis dit : "Sais-tu quoi? Je vais partager mon histoire." Espérons que les gens réalisent qu’est-ce qu’un joueur peut traverser. Tu ne sais jamais ce que quelqu’un peut vivre.»

Se relever des épreuves            

Lentement mais sûrement, Day a pansé ses plaies. 

Lors de ses deux dernières saisons dans la OHL, il s’est raplombé, s’éclatant comme larron en foire avec Mikhail Sergachev, son partenaire défensif au sein des Spitfires de Windsor. 

«J’ai habité avec lui à Windsor, se souvient Day. Il est incroyable. C’était si plaisant de jouer avec lui. On se portait à l’attaque pendant tout le match. C’était fantastique. On avait une très bonne chimie, sur la glace comme à l’extérieur.»

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Est ensuite venu le passage chez les adultes. Day s’est dit satisfait de sa saison recrue chez les professionnels, qu’il a commencée dans la ECHL et finie avec panache dans la Ligue américaine. 

«Dans la ECHL, j’ai travaillé pour obtenir une promotion. J’ai vraiment bien joué dans cette ligue. Quand j’ai fini par être rappelé dans la LAH, on m’a constamment inséré puis sorti de la formation lors des 20 premiers matchs, grossièrement. Ensuite, j’ai eu 12 points lors des 23 dernières rencontres de la saison et je me sentais vraiment bien.»

Mais les Rangers n’avaient pas vraiment de plans pour lui, vraisemblablement. 

«J’ai subi une operation à une hanche durant la pause estivale, poursuit Day. Quand je suis revenu pour la prochaine saison, il y avait tellement de défenseurs dans l’organisation. J’imagine que les Rangers ne me voyaient pas dans leur soupe. Ils m’ont rétrogradé dans la ECHL pour le reste de la saison après 16 matchs. 

«C’est à ce moment que j’ai réalisé que j’avais besoin de repartir à neuf dans une autre organisation.»

L’appel du Lightning           

D'un commun accord, les Rangers et Sean Day ont mis fin à leur association. Le contrat entre les deux parties a été résilié.

Alors qu'il s'apprêtait à devenir joueur autonome sans compensation, Day ne demandait qu'une chose : une équipe qui peut lui offrir du temps de jeu dans la Ligue américaine. 

Ça tombait bien, car le Lightning de Tampa Bay aime les projets, et Sean Day en était un beau. 

«Heureusement, Tampa a appelé. Ils m'ont donné une chance et ils me voulaient dans la LAH. Et je savais à 100% que je pouvais y jouer. Une poignée d'équipes ont manifesté de l'intérêt, mais tout ce qui comptait pour moi, c'était l'opportunité qui m'était offerte. Quand je regardais la structure du Lightning, le club-école ne regorgeait pas de défenseurs. Je voulais juste jouer. Je me foutais de tout le reste pour être bien honnête (rires).»

Depuis son arrivée au camp du Lightning, Day est un joueur en mission. 

«Je revenais d'une longue pause en raison de la COVID-19 et je me suis surpris moi-même lors du camp, avoue-t-il. J'étais vraiment confiant quand je suis arrivé à Syracuse.»

Devenu un rouage important du club, Day est le défenseur le plus productif du Crunch cette saison avec 10 points en 21 matchs, en plus d'afficher un différentiel de +1. Il croit plus que jamais à ses chances d'atteindre la LNH. 

«Je sais que le Lightning aime beaucoup ce qu'il voit de moi et aime ma progression cette année. Nous sommes constamment en communication. Stacey Roest, un adjoint au directeur général [Julien BriseBois], est toujours ici à Syracuse. Il est vraiment positif. J'ai de bons rapports avec le personnel d'entraîneurs ici. La communication est bien meilleure dans cette organisation, je sais ce qu'on attend de moi et comment on se sent par rapport à mon jeu.» 

Tranquillement, Day se rapproche de son but. Le chemin a été plus sinueux qu'anticipé, mais il n'est pas question de baisser les bras. Oh que non. Pas avec tout le chemin qui a été parcouru. Pas avec tous les ragots qui ont été répandus à son sujet...

«Plusieurs personnes ont toujours vu mon talent, mais elles ne pensaient pas que j'avais la persévérance pour réussir. Mais j'ai traversé tant d'épreuves et, à travers tout ça, je continue de trimer dur, je n'ai pas accepté un "non" comme réponse. Je crois que Tampa a vu ça en moi, a vu à quel point je travaillais fort. L'organisation a réalisé que toutes ces histoires à mon sujet étaient fausses. Je le dis depuis des années, quelles que soient ces histoires, vous ne pouvez pas y croire avant de prendre la peine de me connaître. 

«J'ai entendu toutes sortes de choses. Que je n'aime même pas le hockey. Que je ne suis pas investi dans ce sport. J'entends trop de choses. J'entends tout ça et j'ai juste envie de réaliser mon objectif pour dire à tous ces gens d'aller se faire voir (tell them to go kick rocks).»

Aller de l'avant        

Avec le temps, et avec tout ce qu'il a dû endurer, Day a appris a vivre avec l'adversité.

À peu près chaque année, sa mère doit se rendre à l'hôpital en raison d'une baisse du taux de plaquettes sanguines. 

C'est arrivé récemment alors que Day jouait de l'excellent hockey avec le Crunch. Mais il était plus résilient. Mieux outillé. 

«C'est toujours difficile, tu sais. Elle est habituellement hospitalisée pendant près d'un mois. Même si chaque fois, les probabilités qu'elles puissent ressortir sont de 99%, il y a quand même une chance que des complications surviennent.

«La dernière fois que c'est arrivé, j'ai juste essayé de ne pas y penser. Je suis bien meilleur aujourd'hui pour séparer ma vie personnelle et le hockey. Je réussis davantage à m'évader lorsque je joue au hockey. Je suis plus vieux maintenant et ça fait un bout de temps que je dois composer avec ce genre de choses. Elle combat cette maladie depuis que j'ai 15 ans environ.» 

À plusieurs égards, la vie de Sean Day s'est replacée. Son frère est sorti de prison et mène désormais une vie paisible de père de famille. Sa réinsertion sociale est des plus réussies. 

«Cela fait un an et demi qu'il est sorti. Il a deux enfants, une fille et un garçon, mentionne fièrement Day. Il se porte très bien. Il a un emploi et une maison. Il vit une vie tout à fait normale avec sa femme.»

Aujourd'hui, Day a un regard nouveau sur ses coéquipiers, sur les autres. 

«Quand une tragédie survient, surtout lorsqu'elle implique des membres de ta famille, c'est extrêmement dur. Chaque fois que j'apprends l'histoire de quelqu'un qui traverse une épreuve difficile, je suis certainement l'un des premiers à prendre des nouvelles et intervenir. Parce que je suis en mesure de compatir.»

Et comment. Day pourra raconter à qui veut l'entendre l'histoire d'un gamin de 14 ans qui a reçu un cadeau empoisonné. Qui a vécu un calvaire à un moment où tous s'attendaient à des performances exceptionnelles. Qui a été lynché, sali.

Cet homme est désormais aux portes de la LNH.