Georges Vézina

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Georges Vézina, la légende oubliée

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Un aréna porte son nom à Chicoutimi, le trophée remis annuellement au meilleur gardien de but de la Ligue nationale de hockey (LNH) honore sa mémoire et quelques rues au Québec lui rendent hommage. Mais qui est véritablement Georges Vézina, la première vedette québécoise du Canadien de Montréal du siècle dernier ?

Si l’histoire du CH et de ses grands joueurs a déjà été documentée en long et en large au cours des années, celle du célèbre gardien natif de Chicoutimi, qui a porté l’uniforme montréalais de 1910 à 1925, demeure obscure.

Et c’est en voulant rendre hommage à sa manière à un personnage plus grand que nature que le journaliste sportif Mikaël Lalancette, lui aussi originaire du Saguenay, s’est lancé dans l’écriture de son premier livre, Georges Vézina, l’Habitant silencieux, qui sort ce mercredi en librairies aux Éditions de l’Homme.

Une brique de 368 pages qui retrace le parcours exceptionnel de celui que l’on surnomme le Concombre de Chicoutimi et qui éclaircit certains mythes à son sujet. Tout y passe : de son enfance jusqu’à sa mort tragique à l’âge de 39 ans des suites de la tuberculose, après avoir remporté deux coupes Stanley avec le Canadien et avoir transformé à l’époque la position de gardien de but.

«Plus personne ne sait quelle a été sa carrière. Je ne peux pas croire qu’on ne connaisse pas l’histoire de l’un des plus grands Québécois de l’histoire du hockey. Il y a une raison si la LNH n’a pas changé le nom du trophée, et c’est parce qu’il a vraiment été marquant», lance l’auteur en entrevue avec Le Journal, dont l’idée d’écrire une biographie sur la vie de Vézina lui trottait dans la tête depuis une quinzaine d’années.

La préface est signée par un autre monument de l’histoire du Tricolore en Patrick Roy, qui a pu dresser des parallèles entre sa carrière et celle de l’ancien numéro un à la lecture du bouquin.

Une pause et un projet

Conscient de la tâche titanesque à accomplir en raison des innombrables articles de journaux de l’époque à éplucher pour rappeler les grands moments du gardien, Mikaël Lalancette s’est replongé dans ce projet au début de la pandémie, en mars dernier.

Son emploi comme reporter à TVA Sports mis sur pause pendant quatre mois, il a mis les bouchées doubles pour accoucher du livre au début de l’été sans trop savoir si une maison d’édition était intéressée. Le manuscrit sur le membre du Temple de la renommée, qui a fait partie de la première cuvée d’intronisation en 1945, a rapidement conquis la maison d’édition.

«Le travail était incomplet tant que je n’avais pas ressorti tous les journaux de Montréal de chaque jour et de chaque lendemain de match. Si je voulais faire un portrait de sa carrière, je devais tout reprendre et tout lire. Je ne voulais rien oublier», explique l’auteur, qui a aussi déterré les actes notariés du mythique cerbère. La radio et la télévision n’existaient évidemment pas, les journaux du temps ne rapportaient pas toujours la même information et Vézina lui-même n’a presque pas accordé d’entrevue. Il aimait se faire discret et le titre du livre le témoigne bien.

«Il y a quatre ou cinq articles où il est cité directement, sinon, tout ce qui a été écrit sur lui, ce sont des témoignages. Il était solitaire et ne parlait pas. À sa mort, La Patrie avait dépêché un journaliste à Chicoutimi et avait produit un dossier de trois pages. Pour l’époque, c’est presque du jamais-vu. Les faits sont bien reconstitués et c’est un article très fort qui a guidé ma recherche», révèle Mikaël Lalancette.

Un gardien aux multiples talents

À titre d’exemple, l’auteur a mis trois semaines pour statuer sur la taille réelle de Georges Vézina, qui, selon les données disponibles, mesurait 5 pi 6 po.

«C’est ridicule, parce que son poids maximum atteint à un moment 188 lb. Il serait quasiment obèse.»

Il a donc dû fouiller pour valider les affirmations des membres de la famille encore vivants.

«La famille me disait qu’il mesurait 6 pi, mais je voulais trouver des preuves. Sur les photos d’équipe, il est toujours le plus grand, ça en dit long, et j’ai retrouvé des articles dans lesquels, notamment, Jack Adams [une des premières vedettes de la LNH] parle de lui comme l’un des plus grands gardiens de l’époque.»

Au fil des pages, les lecteurs découvriront, en plus du caractère énigmatique de Vézina et de ses exploits sur la patinoire, dont sa participation au premier match de hockey professionnel en Californie, en 1917, un homme aux multiples chapeaux. Menuisier, il était aussi doué pour les affaires et n’a jamais voulu s’installer en permanence à Montréal. Il vouait un amour indéfectible à son fief du Saguenay.

«On lit l’histoire de Georges Vézina, mais c’est aussi l’histoire du Québec qu’on redécouvre à travers son histoire», révèle le journaliste sportif.

Des erreurs dans les statistiques

En publiant son livre, Mikaël Lalancette a voulu corriger certaines anomalies qui touchent les statistiques de Georges Vézina et entend authentifier sa démarche auprès de la Ligue nationale.

Il voulait s’assurer que les statistiques présentes dans son livre soient bien les bonnes. Il a donc analysé les sommaires de tous les matchs que Vézina a disputés en carrière, soit 367 au total, un record qui a mis du temps avant d’être égalé.

Dominant

Et les chiffres du Chicoutimien sont spectaculaires pour l’époque. Lors des dernières saisons de son règne, il maintient une moyenne de buts alloués de 1,97 et de 1,81 ! Lalancette estime d’ailleurs que le Canadien devrait retirer le chandail de sa première grande vedette canadienne-française.

«La blague, c’est que ça m’a pris un mois pour écrire quatre pages ! La démarche de mon livre, c’était de trouver la vérité, et les stats, pour moi, c’était important», explique-t-il en donnant un exemple.

«À l’époque, quand un gardien était puni, le gardien allait au banc des pénalités et un joueur mettait son équipement pour le remplacer. Il y a donc des buts accordés à sa fiche qu’il n’a pas réellement accordés.»

Qu’est-ce qui a le plus impressionné l’auteur parmi les exploits de Vézina, qui a été récemment reconnu comme personnage historique de la ville de Saguenay ?

«Une des affaires qui m’impressionnent le plus, c’est le fait qu’il a pas raté de match ou presque et qu’il a gagné la coupe Stanley en 1916 quand les gardiens ne peuvent pas aller à terre, et en 1924, quand ils peuvent aller à terre.»

Concombre de Chicoutimi : l’origine du surnom démystifiée

Georges Vézina a été affublé du surnom de «Concombre de Chicoutimi» pendant sa carrière, mais dans les faits, cette expression n’a jamais été utilisée en français avant le milieu du 20e siècle, soit environ 20 ans après sa mort soudaine.

Mikaël Lalancette a découvert au cours de ses recherches que le sobriquet a été attribué au légendaire gardien de but pour la première fois en anglais selon l’expression cool as a cumcumber. Et elle a traversé le temps au point où elle a été reprise en français malgré sa signification fort différente.

«Il n’a jamais été appelé comme ça en français pendant sa carrière. Les journaux francophones n’ont jamais repris cette expression», assure l’écrivain.

Le journaliste Elmer Ferguson, qui a couvert les activités du CH pour le Montreal Herald pendant de nombreuses années, a écrit l’expression pour la première fois quatre ans après les débuts de Vézina avec le Canadien.

«C’était un grand journaliste, et en 1914, il commence à l’appeler comme ça et ça n’a jamais arrêté ensuite en anglais. À son décès, dans une chronique, il [Ferguson] revient sur le fait qu’il lui a donné ce surnom à cause de son calme, et en 1945, quand est créé le Temple de la renommée, Elmer Ferguson écrit la fiche biographique lors de son intronisation dans laquelle il parle du «Chicoutimi Cumcumber», raconte Mikaël Lalancette.

«Mais en français, il n’a jamais été appelé le concombre, une expression qui n’a aucune résonnance pour nous. Ça a été traduit bien après, dans les années 1940 et 1950. Il était plutôt appelé le gars de Chicoutimi, la merveille de Chicoutimi, etc. Ça en disait long sur le fait que c’était surprenant de voir un gars d’une ville du nord hyper éloignée avoir du succès à cette époque.»

Et qu’en est-il de l’Habitant silencieux, le titre de la biographie?

«Ça revenait de temps en temps, surtout à la fin de sa carrière, notamment à cause des Habs [surnom anglophone du Canadien]», observe l’auteur.