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Canadiens de Montréal

Blake Geoffrion s'en souvient trop bien

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Dans la Ligue nationale de hockey, c’est un exploit extraordinaire pour un jeune homme de suivre les traces de son père, grand-père et arrière-grand-père. Tel a été le destin de Blake Geoffrion, le 17 février 2012, lorsque les Canadiens de Montréal ont fait son acquisition en retour de Hal Gill.

Après Howie Morenz, Bernard Geoffrion, et son père Danny, un choix de premier tour du CH en 1978, l’attaquant de 24 ans devenait le premier joueur de quatrième génération de l’histoire de l’organisation. Neuf ans plus tard, les Morenz-Geoffrion demeurent la seule famille à produire, de père en fils, quatre générations de hockeyeurs dans la LNH.    

«Revêtir ce maillot a été une expérience irréelle. C’est parmi les beaux souvenirs de ma carrière d’hockeyeur», s’est remémoré l’actuel directeur général adjoint des Panthers de la Floride dans un entretien avec le TVASports.ca.

L’ambitieux joueur, récipiendaire du trophée Hobey-Baker en 2010, a immédiatement pris le chemin de Hamilton, pour se rapporter au club-école des Bulldogs. Il faut dire que la relève de talent du Tricolore à cette époque était maigre et le nouveau venu s’est démarqué du lot en récoltant 12 points en neuf matchs, ce qui lui a mérité un rappel du grand club.

Le 10 mars suivant, chez les Canucks de Vancouver, il a marqué son premier but avec le CH. Un exploit que son père a été incapable de réussir en 32 rencontres avec le club.

«J’ai maintenant d’autres armes pour me moquer de lui!», avait-il déclaré à la blague, tout en appréciant l’accomplissement symbolique. 

«C’était un sentiment incroyable, parce que je n’avais pas marqué depuis bon moment dans la LNH et, deuxièmement, pour des raisons familiales évidentes.»

Tristement, un an plus tard, il a annoncé sa retraite de la compétition.

Un grave incident  

Après le congédiement de Pierre Gauthier et la nomination de Marc Bergevin au poste de DG, à l’aube de la saison 2012-2013, Geoffrion a paraphé un contrat à deux volets pour demeurer avec l’équipe, mais il a commencé l’année à Hamilton.

Le plan était de faire ses preuves dans la Ligue américaine pour espérer obtenir une chance avec formation qui avait déjà ajouté beaucoup de caractère à son effectif.

«Mon début de saison était passable. Nous n’avions pas une très bonne équipe, se souvient-il. Il y avait beaucoup de jeunes, comme Brendan Gallagher et Gabriel Dumont, qui est devenu un bon joueur d’utilité.»

  

Au 10e match du calendrier, le 9 novembre 2012, les Bulldogs accueillaient le Crunch de Syracuse au Centre Bell de Montréal. Les parents de Blake ont fait le voyage de Nashville pour l’occasion, comme ils l’avaient fait à son premier match dans l’enceinte du Canadien quelques mois plus tôt.

Dès le début de la rencontre, il transportait la rondelle sur le flanc gauche vers le territoire des visiteurs, lorsque le défenseur Jean-Philippe Côté l’a envoyé en orbite avec un solide coup d’épaule à fond de train. 

«Je ne me souviens pas trop de ce qui s’est passé», admet-il.

Nathan Beaulieu patinait derrière lui lorsqu’il a été renversé par le défenseur.

«C’est arrivé tellement vite, s’est remémoré le défenseur des Jets de Winnipeg lors d’un appel avec TVA Sports. C’était un contact violent. Et au final, l’une des blessures les plus sérieuses dont j’ai été témoin comme joueur.»

«Ses patins ont quitté la glace et son casque était à moitié retiré. Je n’en revenais pas.»

Mike Blunden s’en est pris à Côté pendant que Geoffrion rentrait au banc sans connaître la gravité du coup qu’il venait d’encaisser. Sans le savoir, il venait de subir une fracture compressée du crâne. 

Il a été transporté en ambulance vers l’Hôpital Général de Montréal et il est passé sous le bistouri d’urgence.

«Ça m’a pris un an complet pour récupérer», explique celui qui n’a plus jamais chaussé les patins par la suite.

«C’était une épreuve difficile pour mes parents et ma conjointe. Je me souviens d’avoir été frappé et ensuite... j’ai perdu connaissance dans la salle d’examen de l’hôpital. Je me suis réveillé un jour plus tard.»

À son réveil, il était intubé et ne pouvait parler. Sur un papier, il a écrit «quand pourrais-je recommencer à patiner?»

«Pourquoi ne t’es-tu pas enlevé du chemin?»  

Depuis qu’il a annoncé sa retraite, le 15 juillet suivant, Geoffrion a revu la séquence plusieurs fois au fil du temps. Même s’il est en paix avec son destin - il mène une vie paisible dans l’Illinois avec son épouse et deux filles -, il ne cache pas avoir un certain regret lorsqu’il repense à cette mise en échec dévastatrice, qu’il qualifie tout de même de légale (clean hit).

«Je regarde la séquence au ralenti parfois et je me demande "pourquoi ne t’es-tu pas enlevé de son foutu chemin?"»

Lorsqu’il est interrogé sur cet épisode, Côté plaide que c’est sa robustesse qui lui permettait de faire carrière dans le hockey professionnel.

«Je jouais avec un style robuste et j’ai toujours éprouvé une fierté d’être difficile à affronter. C’est sûr que j’ai donné plusieurs coups d’épaule et de hanche quand je jouais pro», a laissé savoir l’actuel directeur du développement des joueurs du Lightning de Tampa Bay.

«Si c’était à refaire... c’est sûr que je voudrais éviter qu’il se passe quelque chose qu’on va toujours me rappeler. Sur le coup, pour moi, c’était juste une autre mise en échec.»

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Un ancien de l’organisation du Tricolore, Côté avait porté les couleurs des Bulldogs de 2003 à 2008, tout en disputant huit rencontres avec le grand club. Il avait des amis dans le camp adverse.

«C’est (le gardien) Cédric Desjardins qui m’a appelé pour m’apprendre à quel point la blessure était sérieuse. Je suis devenu blême...»

Sylvain Lefebvre en était à sa première année comme entraîneur-chef des Bulldogs cette année-là. Il avait parlé avec Danny Geoffrion peu avant le début de la rencontre.

«Les joueurs étaient perturbés, a-t-il raconté. De voir leur chum tomber comme ça, ça les a ébranlés. Ce n’était pas facile» indique l’instructeur.

«Quand c’est arrivé, Blake n’est pas resté étendu sur la glace. On ne savait pas trop ce qui se passait. Le sang coulait de sa tête au banc. 

«Un peu plus tard, on a appris que c’était grave.»

Une discussion avec Brian Burke  

Cinq jours après avoir reçu son congé de l’hôpital, Geoffrion a reçu un coup de fil de Bergevin à sa chambre de l’Hôtel Le Crystal, où il logeait. En plus de s’informer sur sa santé, son DG l’a invité à déjeuner et il l’a prévenu qu’un homme influent du hockey souhaitait se joindre à eux.

«Il m’a demandé si je savais qui était Brian Burke. J’ai dit que je le connaissais un peu. Marc m’a dit qu’il voulait me rencontrer. Il était à Montréal pour voir un combat de Georges Saint-Pierre.

«Lorsqu’il s’est assis avec nous, j’ai dit "Bonjour, Monsieur Burke". Il m’a repris aussitôt : "ne m’appelle pas Monsieur Burke... appelle-moi Brian!"»

Geoffrion et celui qui a tout récemment été nommé président des opérations hockey avec les Penguins de Pittsburgh sont demeurés attablés pendant près de trois heures.

«Il m’a parlé de plusieurs transactions qu’il a conclues pendant qu’il était DG. Tout un personnage!»

Avec les Panthers  

Comme le veut le vieil adage, rien n’arrive pour rien. Plus de huit ans depuis son dernier match professionnel, et cet entretien avec Burke, Geoffrion a été recruté par les Panthers de la Floride à titre de DG adjoint. Son patron le connait très bien d’ailleurs : Bill Zito était son agent dans la dernière année de sa carrière. Les deux hommes sont demeurés proches.

«J’ai travaillé pendant six ou sept ans avec lui chez les Blue Jackets de Columbus et nous avons gagné la coupe Calder en 2016. Je l’aidais du côté du recrutement et c’est ce que je fais maintenant.»

«Je suis loyal envers Bill et sa philosophie. On veut une équipe tissée serrée. Notre groupe est diversifié.»

L’ancien adjoint de Bergevin avec le Canadien Rick Dudley est aussi de l’équipe, tout comme Shane Churla, l’ancien directeur du recrutement amateur.

«Dudley est dans le hockey depuis qu’il a la couche aux fesses, d’imager Geoffrion. Il était le chambreur de mon père (à Winnipeg).»

L’ensemble de l’expérience qu’a acquise Geoffrion depuis qu’il a été repêché par les Predators au deuxième tour de l’encan de 2006 lui sert chaque jour dans le cadre de ses fonctions. Et qui sait... peut-être sera-t-il à la tête d’une concession dans un avenir pas trop lointain?

«Un jour je partirai à la conquête du poste de Bergevin! O.K. je plaisante...»

Un choc d'aboutir à Montréal  

Avant la transaction conclue entre Gauthier et son homologue David Poile, le patineur américain connaissait très bien la riche histoire du Club de hockey Canadien, même s’il a grandi loin de la Mecque du hockey. 

Né à Plantation, en Floride, sa famille a ensuite déménagé dans le Tennessee, où le country, le rock et le blues étaient aussi populaires à l’époque où son illustre grand-père a brandi six coupes Stanley entre 1953 et 1960 qu’ils le sont de nos jours.

Pendant que la transaction se tramait, Geoffrion avait déjà 42 matchs d’expérience dans la LNH, avec les Predators de Nashville – où il a côtoyé un jeune Shea Weber. Il divertissait quelques coéquipiers sur la glace à la fin d’un entraînement matinal des Admirals de Milwaukee, dans la Ligue américaine, avant un match à Oklahoma City.

«Je n’oublierai jamais ce jour, a-t-il raconté. Notre entraîneur a crié "Boomer! Viens ici"! Je croyais qu’il voulait me reprocher quelque chose, car je ne m’entendais pas bien avec lui. Il m’a dit que David Poile (le directeur général) était au téléphone.»

«Je lui ai demandé si j’étais rappelé et il ne m’a rien dit. C’était la veille de la date limite des transactions. Il m’a dit ‘je vais aller droit au but. On t’a échangé et je pense que tu te plairas là où on t’envoie. Tu seras dans une situation pour réussir et connaître du succès.»

Devant l’insistance du joueur, qui demandait au moins un indice, Poile lui a répondu qu’il finalisait un échange avec le Bleu-blanc-rouge, mais que celui-ci n’était pas encore officiel. Geoffrion était sous le choc.

«J’étais assis sur le divan, toujours avec mon équipement, et j’ai dit "Bien non!". Je l’entendais rire au bout du fil. Il m’a dit ‘tu vas aimer ça. Ils t’aiment beaucoup là-bas!’ »

Poile n’a pas voulu lui dire qui s’amenait en retour. Finalement, l’attaquant Robert Slaney et un choix de deuxième tour ont aussi été sacrifiés pour que le sympathique défenseur Gill.

Crédit photo : MATHIEU BOULAY/AGENCE QMI

Le téléphone ne dérougissait pas  

Le DG des «Preds» a avoué qu’il était «déchiré» de se départir de Geoffrion, premier joueur originaire du Tennessee à jouer dans la LNH.

«Si ce n’était pas de Montréal et de la situation unique avec sa famille, l'histoire, et tout, je ne l'aurais probablement pas échangé», a-t-il admis en téléconférence après la confirmation de la transaction.

Mais au-delà des affaires, les Geoffrion et les Poile ont des liens serrés. 

«Mon papi (Bernard) et le père de David, Bud, se connaissaient bien. Il l’a aidé à obtenir son premier emploi dans la LNH, avec les Flames d’Atlanta», explique Blake Geoffrion.

Lorsqu’il est rentré à l’hôtel, et qu’il a appelé son père pour lui annoncer la nouvelle, son père a cru à une blague, puisque les deux avaient tendance à se tirer la pipe au téléphone.

«Il ne me croyait pas du tout, raconte-t-il. Il m’a dit ‘ha! Très drôle. Et puis le match ce soir’? J’ai dit "papa, je suis sérieux... j’ai été échangé aux Canadiens de Montréal"!»

Dès lors, le téléphone n’a pas dérougi.

«Tout le monde était tellement excité du côté de mon père. Ils m’appelaient pour me dire à quel point c’était incroyable. Ils étaient fébriles. Mon oncle m’a crié "Bleu! Blanc! Rouge! Je vais regarder tous les matchs!"»

«Puis ma Grand-mère (veuve de Bernard) m’a appelé. Elle m’a dit ‘il faut que tu produises, à présent, les partisans sont durs avec les joueurs. Sois respectueux et porte le chandail fièrement... et mets là dedans!

«C’est tout ce qu’elle m’a dit et elle a raccroché. Elle déteste parler au téléphone!»

Un chandail des Canadiens avec l’inscription de son nom de famille à l'endos, une rondelle de son premier but avec le CH et des souvenirs plein la tête. Non, Blake Geoffrion ne s’est pas apitoyé sur son sort, malgré une carrière écourtée.

«J’ai eu un diplôme grâce au hockey, j’ai rencontré ma femme grâce au hockey et j’ai formé des amitiés pour la vie. 

«Ce n’est pas une histoire triste. Le hockey m’a tant donné.»