Canadiens de Montréal

«Kotkaniemi, à 14 ans, patinait comme un Bambi»

Publié | Mis à jour

Août 2014. Un grand jeune homme de 14 ans au charisme débordant franchit les portes de l’Astora Arena de Pori, en Finlande. Cet amphithéâtre constitue le repère des équipes junior et du club réserve de l’Assat de Pori, une formation évoluant dans la SM-liiga (le meilleur circuit finlandais). 

Ce jour-là, le camp d’entraînement de l’Assat U16 prend son envol. L’adolescent rejoint le vestiaire indiqué à l’entrée, enfile son équipement, et saute sur la glace. C’est le jour 1 d’un long parcours qui mènera finalement Jesperi Kotkaniemi à la Ligue nationale de hockey.            

À ce moment-là, toutefois, le patineur n’en est pas conscient. Et les gens qui gravitent autour de lui non plus, d’ailleurs. 

«Pardonne-moi le comparatif, mais Jesperi, à 14 ans, il patinait comme un Bambi.» 

Le Finlandais Kalle Honkonen fut le premier entraîneur de Kotkaniemi dans la structure ferme de l’Assat de Pori. Il jure qu’il n’oubliera jamais ses premiers moments passés avec «KK». 

«Sur le plan humain, c’était une perle, lance-t-il d’abord. Il avait toujours le sourire, il était travaillant, passionné. Mais si tu me demandes si je croyais à ce moment-là qu’il allait percer dans la Ligue nationale de hockey (LNH), je ne peux te répondre. C'est très difficile à dire. Ce n’est pas vraiment une idée qui m’a traversé l’esprit, pour être honnête.»

Et pourtant. Près de quatre ans jour pour jour après l’ouverture de ce camp d’entraînement de l’Assat U16, le jeune finlandais est parvenu à se tailler un poste au sein de l'équipe des Canadiens de Montréal, l’organisation la plus titrée de l’histoire de la LNH. 

Aujourd’hui, le no 15 occupe le rôle de deuxième centre (ou 1B!) du club et les partisans du Tricolore, pourtant réputés comme étant très durs, ne pourraient plus s’en passer.

Comment diantre Jesperi Kotkaniemi a-t-il pu changer la donne si rapidement? 

Le TVASports.ca a donné la parole à quatre entraîneurs finlandais ayant côtoyé l’attaquant à un moment ou un autre de son cheminement. 

Analyse d’une éclosion aussi fantastique que surprenante. 

«J’ai compris à quel point il était spécial»           

Si Kalle Honkonen avait pu à l'époque constater d’importantes lacunes au niveau de l’aisance sur patins de Kotkaniemi, il avoue toutefois avoir été séduit dès le départ par un autre aspect de son jeu. 

«Il est vrai que son patinage constituait un gros problème. Il était chambranlant, peu agile lors de ses changements de direction. Son explosion était aussi laborieuse. Mais dès le moment où j’ai vu KK en possession de la rondelle, j’ai compris à quel point il était spécial.»

Rapidement, Kotkaniemi démontre une vision du jeu et des aptitudes offensives que les autres n’ont pas. 

«Il pouvait trouver n’importe qui, n’importe quand sur la glace. Il était un véritable poison en avantage numérique. Il possédait un tir très puissant, une dégaine extrêmement rapide.»

Crédit photo : Capture d'écran - Youtube

Mais un fait demeure : le talent de Kotkaniemi, aussi grand soit-il, est handicapé par son patinage déficient... et le joueur de centre le comprend rapidement. 

«Un jour, je lui ai dit qu’il avait tous les outils pour se démarquer, mais qu’il devait absolument travailler sur cet aspect de son jeu, sans quoi ça allait être très compliqué pour lui. Et dès ce moment, il a consacré tous ses temps libres à améliorer son jeu sur patins.»

Le Finlandais travaille d’arrache-pied. Il fait du temps supplémentaire après les entraînements, travaille fort sur son explosion/agilité en gymnase, demande des conseils aux professionnels qui l’entourent... Et les résultats finissent par se faire sentir. 

«Ce n’était pas encore parfait, mais j’ai vu une très belle progression en cours de saison», concède Honkonen. 

À preuve, Kotkaniemi écoule l’essentiel de la saison sur le premier trio de l’équipe et conclut le calendrier au premier rang des pointeurs des siens avec 33 points, dont 21 buts, en 30 matchs. 

Progrès significatifs           

La saison suivante (2015-2016), preuve de ses indéniables progrès sur le plan du patinage et du sérieux qu’il a mis dans sa démarche, Kotkaniemi, 15 ans, évolue majoritairement au sein de l’équipe U20 de l’Assat. Il s’agit du niveau de jeu situé tout juste en-dessous de la meilleure ligue du pays. Le jeune homme semble plus vif sur ses patins. 

Plus jeune attaquant de son équipe, «KK» parvient quand même à récolter 15 points en 23 matchs. 

Puis, lors de la campagne 2016-2017, le Finlandais se démarque encore une fois contre des adversaires plus vieux, mais cette fois sur la scène internationale. À seulement 16 ans, il récolte six points en sept matchs avec son équipe nationale lors du Championnat du monde des moins de 18 ans. 

En parallèle, il poursuit son excellente besogne avec l’Assat U20, où il inscrit 15 points en 17 matchs. Soudainement, on parle de moins en moins de ses lacunes au niveau du patinage.

Kotkaniemi ne le sait pas encore, mais il s’apprête à vivre une saison qui changera sa vie...

«Il était tellement talentueux»           

2017-2018. À seulement 17 ans, «KK» parvient à se tailler un poste chez l'Assat de Pori en SM-liiga.

«J’étais complètement renversé par le talent de ce jeune homme», se rappelle Jyrki Aho, son entraîneur de l’époque chez l’Assat. 

«Tu dois savoir qu’il n’est vraiment pas commun qu’un joueur de cet âge-là parvienne à faire sa place dans la meilleure ligue de notre pays. On parle de joueurs d’exception, quand ça arrive. Je vais te faire une confession. Dans toute ma carrière, j’ai seulement entraîné un joueur aussi talentueux que Kotkaniemi. Et il s’agit de Sami Vatanen.»

Aho, à l’image d’Honkonen, affirme être immédiatement tombé en amour avec les aptitudes offensives de Kotkaniemi. 

«J’avais rarement vu une vision du jeu comme celle-là», affirme-t-il sans détour. 

Lorsque mis au fait des propos d’Honkonen concernant les difficultés antérieures de Kotkaniemi en termes d’aisance sur patins, Aho y va de cette réponse. 

«Je comprends l'analyse d'Honkonen. Jesperi est aujourd’hui un homme doté d’une grandeur plutôt impressionnante à 6 pieds 2 pouces. Toute sa jeunesse, et c’était aussi vrai avec nous au départ, il a dû composer avec des poussées de croissance répétitives qui rendaient certaines tâches plus difficiles, dont celle de patiner librement.

«Mais il a mis beaucoup d’efforts à améliorer cette facette et quand sa croissance a ralenti, on a retrouvé un joueur beaucoup plus agile.»

Dans une ligue exclusivement composée d’hommes, «KK», muté à l’aile de surcroît, performe bien et commence à attirer les regards. 

«J’ai retranché un joueur de la LNH»           

En novembre, il est convié au camp d’entraînement de l’équipe finlandaise junior (moins de 20 ans) en vue du Championnat mondial de 2018. 

Mais l’expérience n’est pas une réussite pour le jeune homme. 

«Je l’ai retranché à quelques jours du tournoi», se rappelle Jussi Ahokas, qui était à l’époque l’entraîneur-chef de la formation nationale. 

«J’ai retranché un joueur de la LNH», répète-t-il en gloussant quelque peu. 

«En fait, Kotkaniemi était vraiment très près de se tailler un poste avec nous. Mais la compétition était féroce et il a, honnêtement, connu deux matchs préparatoires très difficiles. Toutefois, je n’ai jamais douté de son immense talent et ce ne fut pas un choix facile pour moi.» 

Rebondir... avec brio            

Faisant preuve de beaucoup de caractère, «KK» se rapporte donc à l'Assat de Pori, où il poursuit sur sa lancée du début de la saison. 

Comme si de rien n’était, le Finlandais continue d’accumuler les bonnes performances et termine la saison au troisième rang des pointeurs de son équipe avec 29 points en 57 matchs. On vous rappelle qu’il n’est à ce moment âgé que de 17 ans... et qu'il ne joue pas à sa position naturelle.  

«Pour tout te dire, lance Jyrki Aho, je n’ai jamais vraiment été surpris de voir à quel point Jesperi savait corriger ses lacunes rapidement. Je me souviens qu’à l’époque où je l’entrainais, il passait des journées entières à la patinoire extérieure de son quartier avec son frère. Même lors des jours où le mercure affichait -25, il sortait à l’extérieur et travaillait sans relâche. KK est un véritable passionné.»

Puisqu’on est dans les anecdotes, Kalle Honkonen se rappelle également une savoureuse histoire qui prouve hors de tout doute à quel point le joueur des Canadiens aime le hockey et veut s’améliorer. 

«La saison était sur le point de commencer. Je devais connaître Jesperi depuis une semaine ou deux. Lors d'un match hors-concours, il s'est brisé la cheville et il est tombé sur la glace. Il souffrait. On pouvait l'entendre hurler de douleur. N'importe qui aurait voulu quitter le match. Mais KK est rentré au banc, a pris une grande respiration et m'a demandé de le renvoyer sur la glace. Je n'en revenais pas.

«Voyant qu'il insistait, j'ai accepté. Il a toutefois rapidement compris qu’il ne pourrait pas jouer dans cet état-là. Il n’était même pas en mesure de patiner!

«Kotkaniemi a donc quitté la glace et s’est rendu à l’hôpital avec ses parents. Diagnostic : une cheville fracturée! Ce jeune homme que je connaissais à peine venait donc d’essayer de jouer avec une cheville brisée. J’ai alors compris à quel point il aimait ce sport...»  

Revenons à nos moutons. 

En avril, le jeune Finlandais participe au Championnat du monde des moins de 18 ans. À ce moment, il est perçu comme un potentiel choix de milieu de première ronde en vue du repêchage de 2018. S'il n’y a pas encore d’engouement généralisé le concernant, les choses changent au terme de ce tournoi. 

Mené par un Kotkaniemi tout simplement trop fort pour la compétition, la Finlande est sacrée championne de l’événement. 

Au centre du premier trio, «KK» termine le tournoi avec neuf points en sept matchs. 

Crédit photo : awinninghabit.com

Tommi Niemela était à ce moment l’entraîneur-chef de l’équipe. Il a été marqué par la performance du joueur de centre. 

«Le cas de Kotkaniemi est tout simplement fascinant. Il a tellement progressé rapidement. Je le connais depuis qu’il est tout jeune et je sais qu’il n’a jamais cessé de travailler. Lors de ce tournoi, il a été fantastique pour nous. J’aime croire qu’il a vraiment compris sa valeur à ce moment-là.»

C’est en effet la meilleure carte de visite à laisser en vue de l'encan de la LNH, qui doit avoir lieu quelques mois plus tard. 

On connaît tous la suite. 

Le 22 juin 2018, à Dallas, Marc Bergevin monte sur l’estrade de l’American Airlines Center. Le patron du CH détient la troisième sélection au total. 

«De l'Assat de Pori, en Finlande, les Canadiens de Montréal sont fiers de sélectionner... Jesperi Kotkaniemi!»

Marqueur de 100 points?         

Aujourd’hui, Jesperi Kotkaniemi compte 49 points en 127 matchs dans la LNH. L’été dernier, il a également inscrit quatre buts en 10 parties éliminatoires, ses premières dans le circuit Bettman.

Plus les matchs s’enchaînent, plus le Finlandais semble à l’aise. D’ailleurs, son rôle au sein de la formation montréalaise ne fait que grandir depuis quelques mois.

Bien évidemment, les quatre ex-entraîneurs de «KK» suivent de près son début de carrière malgré l’important décalage horaire entre le Canada et la Finlande (sept heures de plus en Finlande). À quelques exceptions près, les avis des pilotes finlandais concernant le rendement actuel de Kotkaniemi et les projections l’impliquant sont sensiblement les mêmes. 

«Je crois qu’il doit encore travailler sur sa force physique, notamment au niveau du bas de son corps. Mais quand ce sera fait, je crois bien honnêtement qu’il pourrait un jour inscrire 100 points dans la LNH s’il est jumelé à des joueurs qui le complètent bien», prédit d’abord Jyrki Aho, son ex-instructeur en SM-liiga.

«Il a selon moi tous les outils offensifs pour s’établir en tant que superstar dans la Ligue nationale. J'adore ce que je vois jusqu'ici», acquiesce Tommi Niemela, son ancien entraîneur chez les moins de 18 ans. 

«Il a un tir qui n’a rien à envier aux meilleurs joueurs de ce circuit. Idem pour la vision du jeu. C’est aussi un gros bonhomme.»

«Toutefois, pour atteindre l’élite, il devra, comme il l’a fait étant plus jeune, travailler encore sur sa vitesse et son jeu de pieds. J’aimerais aussi le voir plus alerte défensivement. Mais il est encore très jeune. Ça viendra.»

Pratique du Canadien
Crédit photo : Photo Ben Pelosse

Jussi Ahokas (celui qui l’avait retranché de l’équipe nationale en 2018) va dans le même sens. 

«Son coffre à outils est bien rempli. Il va assurément faire sourire les partisans des Canadiens très longtemps. Mais son jeu dans son territoire demeure encore à polir.»

Cependant, à l’inverse de Niemela, Ahokas croit que Kotkaniemi a maintenant ce qu’il faut pour se tirer d’affaire sur le plan du patinage. 

«Il a fait tellement de progrès en deux ans! Je ne le trouve pas plus lent qu’un autre.»

Pour Kalle Honkonen, son premier entraîneur chez les U16, la drastique amélioration de Jesperi Kotkaniemi en à peine six ans se doit absolument d’être soulignée... et surtout d’être reconnue comme un exploit. 

«Il a tellement progressé rapidement! Regardez où il est aujourd’hui. Les gens ne l’ont pas connu lorsqu’il était jeune. Moi, je l’ai vu mettre les efforts et redoubler d’ardeur, même dans les moments les plus difficiles. 

«C’est un jeune homme spécial et je veux être clair : les entraîneurs qui ont côtoyé KK l’ont aidé, mais s’il est parvenu à atteindre son rêve, c’est ENTIÈREMENT grâce à lui. Il n’a jamais cessé de travailler. Vous êtes chanceux de pouvoir compter sur lui à Montréal.»

Ça, Kalle, les amateurs des Canadiens en sont de plus en plus conscients...