Voici l'histoire du melon de Montréal, un fruit disparu qui aurait autrefois été protégé par des gardes armés


Anne-Sophie Poiré
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Le mythique melon de Montréal, qui faisait la renommée de la métropole il y a plus de 100 ans, commence à réapparaitre grâce à la persévérance de semenciers qui tentent de déterrer le secret de ce fruit à la chair fondante et parfumée, tombé dans l’oubli pendant des décennies.
«Il se vendait entre 1 et 2$ la tranche dans les hôtels et restaurants américains en 1920, une fortune pour l’époque. Ce n’est pas pour rien que les terrains étaient surveillés par des gardes armés pendant la nuit», raconte la semencière Lyne Bellemare, dont l’entreprise Terre promise fournit des grains du fameux melon depuis une dizaine d’années.
«Un témoin m’a dit que son grand-père travaillait dans les champs des Décarie avec un fusil», assure-t-elle.

Ces histoires font partie de la légende du melon de Montréal, qui a fait la gloire de la métropole de la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Puis, silence radio. À la fin des années 1920, il a pratiquement disparu sans laisser de trace.
Depuis, beaucoup de rumeurs circulent à son sujet. Mais qui est encore vivant à ce jour pour en témoigner?
Le melon de Montréal, la vraie histoire
Bernard Lavallée, aussi connu sous le nom du Nutritionniste urbain, a voulu y voir plus clair.
«Je m’intéresse depuis une dizaine d’années aux variétés ancestrales de fruits et de légumes, mais c’est le melon de Montréal qui a le plus retenu mon attention. J’apprenais pour la première fois que des aliments pouvaient disparaitre. Ça m’a choqué», dit-il.

Pendant des mois, donc, Bernard Lavallée s’est isolé pour retracer sa «vraie» histoire, épluchant nombre de catalogues de semences et d’articles de journaux datant de son époque glorieuse.
Il ressort aujourd’hui l’ouvrage le plus complet jamais écrit sur le fruit. Le tout accompagné d’un sachet de graines issues des meilleurs melons du semencier Louis-Philippe Mailloux avec qui le nutritionniste collabore depuis plusieurs années.
Et l’enthousiasme est tel que l’inventaire de cet Ensemble de culture s’est écoulé en moins de 48 heures.

«On fait pousser beaucoup de melons, parce que, génétiquement, on veut avoir beaucoup de choix. On sélectionne les plus gros et les meilleurs, puis on garde leurs semences», explique Mme Bellemare.
Une seule tranche vaudrait 40$
Mais comment un fruit «au goût entre le cantaloup et le melon miel», précise Lyne Bellemare, a-t-il pu faire la renommée de la métropole québécoise?
Au début des années 1900, le melon brodé à la chair «verte, sucrée, juteuse et parfumée» était servi dans les meilleurs restaurants et hôtels de New York, de Boston et de Philadelphie, qui s’arrachaient la production des agriculteurs montréalais.
On le cultivait surtout dans les champs sur lesquels sont aujourd’hui situés la ville de Mont-Royal et l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce.

«Très peu de gens détenaient le secret de sa culture, mais il y avait une grosse demande, explique Bernard Lavallée. On n’arrivait pas à fournir tout le monde, ce qui a fait grimper le prix du melon, sa rareté et son prestige.»
Ici, quelques familles ont su tirer profit de cet engouement.
Les Décarie de Notre-Dame-de-Grâce et les Gorman d’Outremont, notamment, ont fait fortune avec le melon en le commercialisant à travers le Canada et aux États-Unis.
«Dans les hôtels de New York et Boston, on vendait des tranches à des prix astronomiques. Ce ne sont que les gens riches qui pouvaient se le permettre», souligne M. Lavallée.
Certains affirment même qu’une seule tranche de cet imposant melon, qui pesait de 8 à 15 lb pouvait se vendre jusqu’à 1,50$ dans les années 1910. Elle vaudrait aujourd’hui près de 40$.
Est-ce pour cette raison que les champs auraient été gardés par des hommes armés?
«C’est plus une rumeur. Je n’ai pas trouvé de preuves dans mes recherches», affirme le nutritionniste.

«Dans un article de journal du début des années 1900, le propriétaire d’un champ disait qu’il y avait bel et bien une personne qui surveillait, mais elle n’était pas armée. C’était plutôt un vieux monsieur engagé pour faire peur aux enfants qui venaient botter et voler les melons.»
Pourquoi a-t-il disparu?
La disparition du melon de Montréal est multifactorielle, selon Bernard Lavallée.
«Sa culture demandait beaucoup de soin et de main-d’œuvre. Il fallait le tourner de quelques degrés chaque jour pour que toutes les parties du melon soient exposées au soleil», illustre-t-il.
Le melon, dont le savoir appartenait à une poignée de familles, ne se prêtait donc pas à la mécanisation de l’agriculture.
Les producteurs comme les Décarie ont abandonné sa culture pour vendre leurs terres à la Ville. L’autoroute du même nom se situe exactement là où poussaient les melons.
L’arrivée de nouvelles variétés comme le melon Oka – un croisement entre le melon de Montréal et le melon Banana –, plus facile à cultiver, a également fait décroître la demande.
«Soudainement, il n’était plus le melon hot dans les catalogues. Il n’était plus à la mode», résume le nutritionniste.
Jusqu’à ce que le journaliste Mark Abley du média montréalais The Gazette mette la main sur un paquet de graines du melon de Montréal en 1996, dans une banque de semences à Ames, en Iowa, après de nombreuses recherches.

Elles auraient été produites à partir de semences envoyées par la compagnie lavalloise W. H. Perron en 1961, année où elle a retiré le melon de Montréal de son offre.
Un melon Jurassic Park
«Beaucoup de personnes comparent le melon à Jurassic Park», fait valoir Bernard Lavallée.
«On a retrouvé les semences de la dernière lignée de melon de Montréal aux États-Unis, et on tente aujourd’hui de reproduire ses caractéristiques qui faisaient autrefois sa réputation.»
Or, plusieurs se demandent s’il s’agit bel et bien des grains du fruit mythique.
«En ce moment, les gens qui le cultivent n’obtiennent pas des résultats parfaits. On est à peu près à 15% de melons qu’on considère comme excellents, 40% qui sont bons, qualité marché, et le reste ne sont pas intéressants du tout», signale le nutritionniste.

Mais l’idée, selon lui, n’est pas de trouver la recette «du parfait melon» afin de le commercialiser. Ce qui compte est plutôt la conservation du patrimoine alimentaire du Québec.
«Avec les insectes ravageurs et les changements climatiques, c’est pratique d’avoir un large bassin génétique pour développer de nouvelles variétés mieux adaptées à ces nouvelles réalités», ajoute Lyne Bellemarre.
Sur l’ancien site de l’hippodrome de Montréal, dans Côte-des-Neiges, là où l’histoire du melon prend racine, 50 plants de melon de Montréal et 20 semences seront plantés le 25 mai prochain par l’organisme communautaire Multicaf.
«Le but est de récolter les semences des meilleurs melons pour pouvoir en replanter année après année, comme font les semenciers», indique la coordonnatrice de projets en sécurité alimentaire et agriculture urbaine de l’organisme, Lucille Joyeux.
Une dégustation citoyenne de melon de Montréal y sera organisée à la fin de l’été.