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Une ex-patineuse d’élite a payé le prix de sa santé

Julianne Séguin lève le voile sur sa relation toxique avec son entraîneuse dans le livre «Une médaille à tout prix»

Au bout d’un cycle olympique truffé d’obstacles, Julianne Séguin et Charlie Bilodeau ont livré une splendide performance aux Jeux de Pyeongchang en 2018.
Au bout d’un cycle olympique truffé d’obstacles, Julianne Séguin et Charlie Bilodeau ont livré une splendide performance aux Jeux de Pyeongchang en 2018. Photo d'archives, Le Journal
Photo portrait de François-David Rouleau

François-David Rouleau

2022-10-23T04:00:00Z

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Remarques déplacées sur son poids et sa silhouette durant des années, critiques, retours précipités sur la glace après d’importantes blessures, emprise psychologique de son entraîneuse. Julianne Séguin paie encore le prix de sa santé après une carrière dans les hautes sphères du patinage artistique qui a pris fin brusquement en 2018.

«J’avais peur d’elle, peur de sa réaction. Elle me faisait tellement sentir comme de la marde quand ça n’allait pas bien. Mais quand ça allait bien, elle me faisait sentir spéciale. Elle me donnait un beau cadeau. Et là, ça devenait une drogue.» 

  • Écoutez l'entrevue de Marie-Christine Noel et Julianne Séguin au micro de Richard Martineau sur QUB radio :

Ces mots choquants sont ceux de l’ex-patineuse olympique à propos de son ancienne entraîneuse, Josée Picard. Entre les deux, une relation malsaine s’est progressivement installée au fil des années. 

L’athlète se vide le cœur dans le livre Une médaille à tout prix, sous la plume de la journaliste de notre Bureau d’enquête Marie-Christine Noël, disponible en librairie depuis mercredi. 

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L’auteure y retrace la carrière de Julianne Séguin et lève le voile sur la culture du silence régnant dans l’univers particulier du patinage artistique. 

Car Julianne affirme que pour se rendre aux Jeux olympiques de Pyeongchang de 2018, en Corée du Sud, elle a accepté les excès de celle qui l’avait prise sous son aile depuis la puberté. 

LA QUÊTE DES ANNEAUX 

En plus des nombreuses commotions cérébrales, c’était le prix à payer pour vivre son rêve de patiner sur la glace, auréolée des anneaux olympiques. Avec son partenaire, Charlie Bilodeau, ils étaient les étoiles montantes du patinage canadien en couple. 

La jeune femme aujourd’hui âgée de 25 ans ressent encore les symptômes des commotions et fait des crises d’anxiété. Et nul ne peut prédire quand ils disparaitront complètement afin qu’elle retrouve une vie normale. 

Ce sont les conséquences d’avoir priorisé la performance aux dépens de la santé, apprend-on dans le livre. 

Julianne Séguin tente de profiter du bon temps sur la plage floridienne alors qu’elle doit toujours surveiller son poids.
Julianne Séguin tente de profiter du bon temps sur la plage floridienne alors qu’elle doit toujours surveiller son poids. Photo Courtoisie

Par crainte de décevoir une entraîneuse exigeante, lui plaire et éviter la confrontation, la patineuse s’est tue comme le veut la règle dans son sport. 

Quitte à choisir de retourner sur la glace après une commotion cérébrale, alors qu’elle aurait dû être au repos. 

Dans sa quête de l’excellence pour atteindre l’élite mondiale, elle a aussi encaissé les remarques désobligeantes d’une coach obsédée par son poids. 

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«Je prenais tout comme une éponge. Je m’entraînais dans un régime de peur, a-telle expliqué en entrevue avec Le Journal avant la publication du livre. Une partie de moi disait que c’était normal. Si je me comparais à un militaire, c’était la même chose. Le terrain du voisin n’était pas plus vert. Je me disais qu’il fallait passer par là. C’était dur et je devais fermer ma gueule. Carrément.» 

Après sa carrière, Julianne continue à se soumettre à des examens physiques. Cette fois, elle doit passer une imagerie par résonnance magnétique (IRM) du cerveau, deux ans après avoir arrêté de patiner.
Après sa carrière, Julianne continue à se soumettre à des examens physiques. Cette fois, elle doit passer une imagerie par résonnance magnétique (IRM) du cerveau, deux ans après avoir arrêté de patiner. Photo Courtoisie

L’OBSESSION DU POIDS 

Dans le bouquin, Julianne illustre son rapport avec son entraîneuse en racontant un voyage qu’elles ont fait en Floride. La jeune athlète pensait pouvoir décrocher un peu et passer du bon temps avec celle qu’elle considérait comme sa deuxième mère. Mais Josée Picard y voyait plutôt une occasion pour que sa protégée de perde du poids. 

Selon la coach qui avait auparavant amené Isabelle Brasseur et Lloyd Eisler aux Olympiques, Julianne devait toujours peser entre 97 et 102 livres. À son avis, et non selon un professionnel de la santé, c’est à ce poids qu’elle patinait le mieux. Elle le lui a répété jusqu’au dernier jour de leur relation. 

L’auteure du livre précise que Josée Picard a refusé de lui accorder une entrevue pour donner sa version des faits.  

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Le pèse-personne à l’effigie d’un ourson blanc que Julianne a maudit tout au long de sa carrière.
Le pèse-personne à l’effigie d’un ourson blanc que Julianne a maudit tout au long de sa carrière. Photo Courtoisie

LE COUP DE GRÂCE 

Julianne a accepté son sort jusqu’au jour où elle a pété les plombs dans le bureau de son entraîneuse. C’était après les Jeux de Pyeongchang où elle avait livré un exploit exceptionnel en terminant 9e avec son partenaire Bilodeau. 

Exténuée, affaiblie par les commotions cérébrales et détruite intérieurement à l’aube d’un autre cycle olympique qui la mènerait à Pékin, son poids était redevenu l’enjeu central. 

C’est finalement Charlie Bilodeau qui a posé le grand geste en lui annonçant leur rupture professionnelle. Un coup de semonce qui aidera Julianne, plusieurs mois plus tard, à comprendre que la relation «toxique» avec son entraîneuse avait rongé sa carrière. 

«Je la trouve épouvantable d’avoir fait tout ce qu’elle a fait. Je ne peux pas croire que je me suis laissémener comme ça, mais en même temps, mon but, c’était juste les Olympiques. Je savais que j’allais m’y rendre avec elle», peut-on lire dans le livre. 

À l’âge de 7 ans, Julianne participe à l’un de ses premiers spectacles en portant un costume policier.
À l’âge de 7 ans, Julianne participe à l’un de ses premiers spectacles en portant un costume policier. Photo Courtoisie

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LUMIÈRE AU BOUT DU TUNNEL 

Après avoir flirté avec la dépression en raison des séquelles liées aux impacts qu’elle a reçus à la tête, Julianne est aujourd’hui plus sereine. Elle retrouve progressivement une «vie normale». Elle réussit à cuisiner et a même récemment repris le volant de sa voiture. 

«C’était épeurant au début, mais les médecins m’avaient dit que ça pouvait prendre au minimum deux ans avant de retrouver une normalité. Je peux maintenant bâtir ma vie.» 

Elle le fera en portant sa chaîne en argent aux anneaux olympiques, symbole de sa grande réussite qui est maintenant plus savoureuse puisqu’elle voit la lumière au bout du tunnel après une relation amour-haine avec son sport, la grande passion de sa vie. 

Je réalise que j’étais en forme pour faire tout ça en ayant subi des commotions et en ayant patiné. Je peux dire que je suis allée aux Jeux. J’en suis très fière.»

Une médaille à tout prix, à lire sur QUB livre Une médaille à tout prix, à lire sur QUB livre

Extraits

UNE TORTURE

«Ce qui me dérangeait, c’est le “scan” de Josée et son analyse sur mon poids. J’avais toujours son chiffre en tête. Il n’y avait pas de laisser-aller possible. C’était comme retenir son souffle chaque fois.»

CONTRE-PERFORMANCE HUMILIANTE

«Elle m’a dit : “Regarde-toi jusqu’à la fin. Tu auras assez honte que tu ne voudras plus jamais que ça t’arrive.” Je me suis mise à pleurer. Je me sentais humiliée. Quand ç’a été terminé, elle m’a demandé de refaire le même sans tomber.»

PERTE DE CONTRÔLE

«L’année des jeux de Pyeongchang, j’ai pris du poids. J’ai complètement décroché. Je n’étais plus capable. Il n’y avait rien à faire. J’étais saturée. Plus Josée me mettait de la pression et plus je me sentais fatiguée. Je ne pouvais pas m’entraîner adéquatement en raison des séquelles des commotions cérébrales. J’ai pris 10 livres. Je n’en pouvais plus des plans de nutrition, des commentaires sur mon poids, de la pression et des blessures. La dernière année, j’ai complètement perdu le contrôle de ma vie.»

UNE ENTRAÎNEUSE «IRRITABLE»

«Josée, quant à elle, semblait avoir du mal à contrôler ses humeurs. Elle ne savait plus comment gérer son stress, elle était irritable et toujours insatisfaite du corps de Julianne. Encore là, personne n’a rien dit. Personne n’osait l’affronter. Il fallait protéger le rêve, peu importe le prix à payer: se rendre aux Jeux olympiques.»

DES MOTS DURS EN ROUTE VERS LA CORÉE

«Elle [Josée] nous a même lancé que ça n’avait pas l’air de nous tenter d’être aux Jeux. On n’en revenait pas. On était sur la glace aussi souvent que possible. J’ai essayé tous ses régimes, j’ai fait tous les entraînements. Et là, elle prétend que ça ne nous tente pas? FUCK YOU!»

EXPÉRIENCE OLYMPIQUE POSITIVE

«J’ai fini par avoir un bon souvenir des Jeux, avec le recul, parce que maintenant, je réalise que j’étais vraiment la meilleure. J’ai réussi à patiner, à accomplir cet exploit-là en étant complètement démolie à l’intérieur. J’en ai des frissons encore aujourd’hui. Lorsque je regarde notre vidéo des Jeux, je ressens plus d’émotions maintenant qu’alors.»

LE CHOC DES JEUX

«J’étais prête à tout. Ça fait quatre ans que j’ai arrêté ma carrière professionnelle et deux ans que je ne coache plus. C’est maintenant que je le vis, le burn-out. Une chance que je vois la lumière au bout du tunnel. Petit à petit, je redeviens un humain normal. »

Des changements nécessaires

La culture du silence doit disparaitre dans le patinage artistique, selon des experts

Les fédérations canadienne et québécoise de patinage artistique sont mûres pour un grand ménage. Exit le silence, elles doivent faire place à la transparence et à l’accompagnement des athlètes, estiment des intervenants dans ce sport.

«Personne ne sait vers qui se tourner s’il y a un problème. Les jeunes patineurs craignent aussi de s’adresser à Patinage Canada et à Patinage Québec s’ils veulent dénoncer des abus, car c’est un petit milieu où tout le monde se connaît», déplorent les entraîneurs Amélie Fortin et Marc-André Craig dans le bouquin Une médaille à tout prix

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Les deux entraîneurs ont assisté aux dérapages autour de Julianne Séguin et croient que le problème est profond. 


Julianne Séguin et Charlie Bilodeau s'étaient confiés à notre Bureau d'enquête dans le documentaire Pression, disponible sur la plateforme Vrai.


Selon eux, des athlètes hésitent à dénoncer, car «ils ont peur de perdre des privilèges ou un certain statut s’ils se plaignent. Ils craignent de ne pas être choisis pour des compétitions d’envergure ici ou ailleurs en raison d’une dénonciation». 

Le livre explique que les méthodes d’enseignement et d’entraînement du patinage artistique ont changé depuis l’époque, pas si lointaine, des cris, des colères et des insultes depuis le bord de la patinoire. 

ENCORE DES PROBLÈMES 

Mais tout n’est pas rose pour autant dans les arénas du Québec. Les mécanismes de sécurité, les politiques, les programmes et les procédures de signalement d’abus sont étoffés, mais encore faut-il qu’ils s’appliquent à la réalité sur le terrain. 

Il faut que les athlètes soient entendus et crus pour qu’un vent de changement déferle sur le sport. 

L’auteure du livre «Une médaille à tout prix», Marie-Christine Noël, a relaté l’histoire de la patineuse artistique Julianne Séguin.
L’auteure du livre «Une médaille à tout prix», Marie-Christine Noël, a relaté l’histoire de la patineuse artistique Julianne Séguin. Photo Le Journal de Montréal, Julia Marois

«Dans le milieu du patinage, il ne faut jamais se plaindre. On a appris aux jeunes à se taire. C’est aussi le cas pour les coachs», estiment les deux entraîneurs. 

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«L’histoire de Julianne, c’est l’histoire de plein d’autres gens, de plusieurs athlètes. Et il serait temps qu’on s’ouvre les yeux», ajoutent-ils. 

Ayant travaillé sur ce projet durant plus de deux ans, la journaliste Marie- Christine Noël a entendu de nombreuses histoires choquantes. Et pourtant, celles-ci ne datent pas d’un autre siècle. 

«En 2018, c’est la porte d’à côté. Le problème, c’est la culture du sport. La performance et la réussite sont recherchées à tout prix. J’espère que l’histoire de Julianne fera changer les choses. Pour elle, c’est une délivrance de l’avoir racontée afin d’aider son sport et contribuer au changement.» 

SILENCE RADIO 

Sur papier, toutes les fédérations sportives ont pourtant des normes claires pour permettre aux athlètes de performer en sécurité. 

Comment l’histoire vécue par Julianne Séguin a-t-elle pu se produire? 

Le Journal a tendu des perches à la nouvelle présidente de Patinage Québec, Jacqueline Gauthier, et à la directrice générale, Any-Claude Dion, afin de les questionner sur l’encadrement et les défis de leur association. Elles n’ont pas donné suite aux demandes. 

Julianne Séguin et son compagnon, Charlie Bilodeau ont rapidement gravi les échelons du patinage au Canada et se sont démarqués sur la scène internationale jusqu’en 2018.
Julianne Séguin et son compagnon, Charlie Bilodeau ont rapidement gravi les échelons du patinage au Canada et se sont démarqués sur la scène internationale jusqu’en 2018. Photo AFP

D’ailleurs, Mme Gauthier compte au sein de son conseil d’administration Josée Picard, cette même entraîneuse qui aurait tourmenté Julianne Séguin durant des années. 

Patinage Québec a reçu 1,3 M$ en subventions gouvernementales dans sa dernière année fiscale, en plus d’un demi-million l’année précédente, sans compter les subventions du fédéral par le truchement de Patinage Canada. 

MÉNAGE REQUIS 

Selon Julianne Séguin, qui a pris son courage à deux mains pour dénoncer les excès qu’elle a vécus, un grand ménage s’impose. 

«Le patinage est rendu dans l’ère où les choses doivent bouger. On ne peut plus de se permettre d’avoir des cas comme le mien. Il faut dénoncer. Je souhaite qu’il y en ait qui se mettent derrière moi et que les dirigeants comprennent que ça doit changer, sinon le sport va s’écraser, a-t-elle plaidé. 

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