Un parapluie nucléaire français pour l’Europe, comment et pourquoi?

AFP
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L’idée d’un parapluie nucléaire français pour l’Europe, à l’heure où la protection américaine est désormais tout sauf garantie, soulève d’innombrables questions, alors que l’autonomie de décision et l’ambiguïté stratégique sont au cœur de la doctrine de dissuasion française.
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Emmanuel Macron a proposé mercredi, lors d’une allocution télévisée solennelle consacrée à la situation internationale et la «menace russe», d’ouvrir un «débat stratégique» sur la protection de l’Europe par le parapluie nucléaire de la France, seule puissance de l’UE dotée de l’arme nucléaire depuis le Brexit.
Quelle est la doctrine nucléaire française?
«La dissuasion nucléaire française a une vocation exclusivement défensive: elle vise à prévenir toute ambition d’un dirigeant d’État à s’en prendre aux intérêts vitaux de la France», selon le ministère des Armées.
Les «intérêts vitaux» sont à l’appréciation d’un seul homme, le chef de l’État, qui traditionnellement entretient sciemment l’ambiguïté sur le périmètre de ces intérêts. Et qui, in fine, est le seul à pouvoir appuyer sur le bouton nucléaire, comme l’a rappelé mercredi le président Macron.
La dissuasion nucléaire française repose sur une composante océanique (quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins) et une composante aéroportée (Rafale et ravitailleurs stratégiques).
Elle se caractérise par la doctrine dite de «stricte suffisance» de l’arsenal, qui exclut d’entrer dans une course aux armements. La France dispose de 290 têtes nucléaires, contre 3708 pour les États-Unis et 225 pour le Royaume-Uni, selon le centre de réflexion suédois SIPRI.
Une dimension européenne, de quoi parle-t-on?
Depuis son accession au pouvoir en 2017, le président Macron a souligné à plusieurs reprises que les intérêts vitaux de la France comportaient une «dimension européenne». Ce n’est pas une nouveauté: Georges Pompidou, puis Valéry Giscard d’Estaing dans les années 70 s’y étaient référés. Mais la situation internationale actuelle donne un nouveau relief à ce concept, au moment où les États-Unis tournent le dos au continent, et où «la menace russe [...] touche les pays d’Europe», comme l’a rappelé M. Macron.
Dans un revirement historique, l’Allemagne envisage désormais une dissuasion nucléaire européenne. Polonais et Scandinaves ont accueilli favorablement jeudi la proposition du président français. Le premier ministre polonais, Donald Tusk, juge l’idée d’un parapluie nucléaire français «très prometteuse», quand son homologue danoise, Mette Frederiksen, dit que «tout doit être sur la table».
Mais où commence la dimension européenne des intérêts vitaux de la France? «Dans le principe, la France offre une dissuasion à ses alliés» confrontés à «une menace existentielle immédiate», relève sur son blogue Fabian Hoffmann, chercheur au centre Oslo Nuclear Project.
«Cet engagement peut être crédible pour des États proches de la France comme l’Allemagne, la Belgique ou les Pays-Bas. Une menace existentielle contre leurs capitales concernerait aussi vraisemblablement Paris. C’est beaucoup plus difficile à vendre pour des pays comme la Finlande ou les États baltes, géographiquement distants des frontières françaises», souligne-t-il.
Héloïse Fayet, chercheuse à l’Institut français des relations internationales, estime pour sa part qu’il faut plutôt se concentrer sur les pays les plus à risque comme la Suède, les pays baltes, la Pologne, la Roumanie, de préférence «en format bilatéral».
Quelles modalités?
Le président Macron « n’a jamais dit qu’il y aurait un partage, ni des armes, ni de la prise de décision», a martelé jeudi le ministre des Armées, Sébastien Lecornu.
De fait, la doctrine française n’offre que des options limitées.
Des avions européens pourraient participer aux exercices nucléaires français en fournissant par exemple des chasseurs d’escorte ou des avions ravitailleurs aux avions Rafale censés tirer leur missile, propose dans une note l’institut allemand SWP.
Paris pourrait également, selon lui, déployer des avions «capables de porter des armes nucléaires» sur des bases alliées, ce qui «pourrait rendre les calculs stratégiques de Moscou encore plus difficiles».
«On a besoin d’inventer notre propre modèle de dissuasion, qui ne soit pas calqué sur le modèle américain [qui déploie des armes nucléaires dans plusieurs pays européens], tranche la chercheuse Héloïse Fayet. Il faut une dissuasion nucléaire française robuste, un dispositif militaire conventionnel et surtout un engagement politique.»
«Par exemple, les Estoniens considèrent presque que les militaires français déployés dans leur pays viennent avec chacun une petite arme nucléaire dans leur dos: ils représentent une sorte de projection de la dissuasion nucléaire française», explique-t-elle.
Un engagement crédible?
«Le principal défi pour la France, c’est la question de crédibilité politique vis-à-vis de nos alliés, et [de] faire comprendre que nos intérêts militaires sont inextricablement liés, elle n’agit pas par bonté de cœur», estime Héloïse Fayet.
Dans une note jeudi, la Fondation Jean Jaurès préconise «un renforcement de [l’]arsenal au-delà du principe de stricte suffisance» afin de «compenser la disparition du parapluie américain, envoyer un signal stratégique et crédibiliser la dimension européenne de la dissuasion française».