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Traverser le chemin Roxham pour sauver sa famille: témoignage de Mahamat Saleh Nouradine

Alicia Bélanger-Bolduc

2025-12-25T11:00:00Z

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Mahamat Saleh Nouradine est maintenant au Québec avec sa famille depuis plus de cinq ans, mais pour y arriver, l’homme originaire du Tchad a travaillé très fort pour que lui et sa famille aient une vie digne et sécuritaire. En passant par le chemin Roxham puis en travaillant plus de 20 h par jour pour subvenir à ses besoins et réussir à réunir sa famille, il a dû faire preuve de détermination et de beaucoup d’acharnement pour réussir.

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Vous venez du Tchad. Qu’est-ce qui vous a décidé à fuir votre pays?

J’ai dû quitter mon pays pour des raisons de sécurité. J’y étais beaucoup trop persécuté et ça représentait un danger pour ma vie. J’ai d’abord quitté vers les États-Unis. Le cabinet d’ingénieurs où je travaillais m’a envoyé en formation là-bas, et j’ai profité de cette occasion pour ne pas retourner dans mon pays.

Pourquoi avoir choisi de venir au Québec par la suite?

C’était premièrement pour les opportunités que cette province pouvait m’offrir. Je pensais pouvoir trouver du travail plus facilement. J’ai aussi décidé de quitter les États-Unis pour tenter ma chance ici, parce que j’avais entendu que les immigrants y étaient mieux traités et que c’était moins long pour avoir du travail. J’avais laissé ma famille derrière et je cherchais à les amener le plus rapidement possible. Pour ce qui est du Québec, j’ai voulu venir ici puisque je parlais déjà français; je me disais que l’intégration se ferait plus facilement.

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Pascal Huot / TVA Publications
Pascal Huot / TVA Publications

Ça a dû être très difficile de devoir laisser votre famille derrière.

Au départ, je n’avais vraiment pas le choix. Je devais d’abord me protéger, partir seul pour essayer de leur offrir une meilleure vie par la suite. Quand je suis arrivé ici, je n’avais qu’un statut de demandeur d’asile et je n’ai pas eu le choix de suivre les processus assignés. Un an ou deux après mon départ, la sécurité de ma femme et de mes cinq enfants était menacée, donc il a aussi fallu les sortir du pays. Ils sont restés au Cameroun, le temps que leur dossier soit achevé avec l’immigration et qu’ils puissent venir au Québec. J’ai travaillé très, très dur. J’ai sacrifié ma vie pour qu’on soit tous réunis un jour.

Vous étiez ingénieur dans votre pays. Quel emploi occupez-vous depuis votre arrivée?

J’ai dû travailler très fort, près de 20 heures par jour pendant plusieurs années pour réussir à amasser l’argent nécessaire pour faire venir ma famille. J’ai travaillé dans les lignes industrielles, comme ouvrier et agent de sécurité pour la compagnie Garda. Pendant la covid, j’étais aide-préposé dans les hôpitaux. Je voulais prendre soin de ma famille et de mes parents. Je voulais retourner aux études pour devenir ingénieur au Québec, mais j’ai dû abandonner ce plan le temps que tout puisse s’ajuster. En ce moment, je suis chauffeur Uber à Québec.

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Pascal Huot / TVA Publications
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Est-ce toujours votre plan de retourner aux études?

J’aimerais aller à l’université l’année prochaine, dans mon domaine. Je veux faire la reconnaissance des acquis, mais malheureusement, je crois que je vais devoir recommencer de zéro. Mon diplôme n’est pas reconnu au Québec.

Vous êtes entré au Québec par le chemin Roxham. Pourquoi avoir pris cette décision?

Par rapport à ma position aux États-Unis, c’était le parcours le plus proche, puisque j’étais dans le coin de New York. C’était aussi un des seuls chemins possibles. J’ai pris un autobus jusqu’à un certain village et, par la suite, un taxi m’a amené à la frontière. Vous n’allez pas le croire, mais je suis parti avec ce que j’avais, en veste et en souliers; je n’étais pas équipé pour l’hiver. J’avais de la neige jusqu’aux genoux. Une chance qu’en traversant, le poste de la GRC n’était pas si loin, parce que j’aurais vraiment pu mourir de froid. Ça m’a sauvé la vie. J’ai beaucoup pleuré, ç'a été très difficile.

À quoi ressemble le cheminement d’une personne qui traverse par ce chemin?

Premièrement, on nous met en état d’arrestation puisqu'on a franchi la frontière illégalement. Par la suite, on nous permet de nous changer, car nous sommes mouillés. Nous sommes ensuite transportés ailleurs pour nous enregistrer. J’ai passé deux ou trois jours dans des conteneurs prévus à cet effet avec plusieurs autres personnes. C’est l’organisme PRAIDA qui nous prend en charge, moi et des milliers de personnes. Dans mon cas, j’étais avec jusqu’à 18 personnes dans la même pièce. Nous étions logés et nourris en attendant d’avoir un permis de travail, que j’ai obtenu après un mois. J’ai toujours été bien accueilli, avec un endroit pour rester au chaud et au sec, et de la nourriture. On nous a même donné une passe d’autobus pour nous aider à nous déplacer et accéder aux services dont nous avions besoin. Les Québécois sont très généreux et accueillants, j’en suis très conscient.

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Pascal Huot / TVA Publications
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À quoi ressemble votre vie depuis?

En premier, je suis resté à Montréal avec des connaissances que je me suis faites en cours de route; nous étions plusieurs dans un petit logement. Depuis 2020, je suis maintenant dans la ville de Québec. J’ai tout de suite trouvé la ville très calme, très accueillante, et il y a beaucoup d’opportunités de travail. J’aime beaucoup ma vie ici.

Votre famille est arrivée en juillet de cette année; comment s’adaptent-ils?

Quand j’ai quitté mon pays, mon plus jeune n’avait que quatre mois, et aujourd’hui, il a six ans! Au départ, il m’appelait tonton, puisque c’est comme ça qu’il appelait les hommes de sa vie dans notre pays. Mes cinq enfants vont à l’école: deux sont au primaire et trois sont au secondaire. Mes plus jeunes sont très bien intégrés, ils sont heureux et apprennent bien à l’école. Ils aiment jouer dehors, c’est la première fois qu’ils voient la neige! Ma femme s’adapte bien, mais elle est arrivée un peu déprimée; c’est un gros changement. Elle n’a pas eu le temps de se chercher du travail puisqu’elle est enceinte de notre sixième enfant! Je serai à nouveau papa en mars!

À votre départ, auriez-vous pensé que votre parcours allait être aussi difficile?

Ça a été ardu, en effet, mais jamais autant que la tension que je vivais dans mon pays, à craindre pour ma vie et à recevoir des menaces de mort. C’est vrai que, d'où je viens, quand on parle du Canada, on vend du rêve. On dit qu’on nous accueille et que c’est facile. C’est en arrivant ici que l’on comprend tous les efforts que ça demande.

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Quels sont vos rêves pour vous et votre famille?

Pour moi, j’espère que je pourrai retourner aux études et juste apprécier le reste de ma vie maintenant que ma famille a pu venir me rejoindre. Mon plus grand rêve pour mes enfants est qu’ils aient une bonne éducation.

Le passage du chemin Roxham

Entre 2017 et 2022, des dizaines de milliers de personnes ont foulé le sol québécois par le chemin Roxham, souvent après un long voyage et une nuit blanche à hésiter avant de franchir quelques mètres de terre battue. Pour beaucoup, ce passage représentait la fin d’une fuite et le début d’une vie meilleure empreinte d'un espoir renouvelé.

Durant ces années, plus de 100 000 demandeurs d’asile ont emprunté cette route. En 2022 seulement, plus de 32 000 femmes, hommes et enfants sont arrivés par ce passage et ont été accueillis par les services québécois.
Leurs histoires venaient des quatre coins du monde: Haïti, Colombie, Turquie, Afrique subsaharienne, Amérique centrale, Tchad...

La fermeture du chemin Roxham, en mars 2023, a mis fin à cette période unique. Mais pour ceux qui l’ont traversé, il restera à jamais la porte par laquelle ils ont mis le pied dans un pays où ils pouvaient demander protection et enfin commencer une nouvelle vie.

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