Tout le monde aimait Rodger Brulotte
Le journaliste, animateur et ancien des Expos a tiré sa révérence le 20 mars, à l’âge de 79 ans, après une bataille contre le cancer.

Daniel Daignault
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Le journaliste, animateur et ancien des Expos a tiré sa révérence le 20 mars, à l’âge de 79 ans, après une bataille contre le cancer. Son départ, annoncé par sa conjointe, Pascale Vallée, a plongé le Québec dans la tristesse.
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Lors d’une entrevue avec le chroniqueur Jean-Nicolas Blanchet dans Le Journal de Montréal, Rodger Brulotte confiait, en octobre 2023: « Quand je vais partir, le plus grand signe de respect qu’on pourrait me faire, ce serait que les grands titres soient : “Bonsoir, il est parti !” »

« Le sort a voulu qu’il parte lors de la Journée internationale du bonheur. N’est-ce pas une heureuse coïncidence quand on connaît le bonheur qu’il a procuré à tous les gens qui ont croisé sa route ? », a indiqué sa conjointe, Pascale Vallée, au chroniqueur sportif Marc de Foy, du Journal de Montréal, dans le numéro du 23 mars. C’est à l’été 2025 qu’il a commencé à ressentir de sérieux maux de dos, comme le rapportait le même journaliste en octobre dernier. « Tellement qu’il s’est résigné à ranger son sac de golf, qu’il n’arrivait plus à soulever. Le 11 septembre, son médecin de famille lui a recommandé de passer une scanographie au CHUM », a écrit Marc de Foy. Résultat : une tumeur cancéreuse a été décelée au niveau de la sixième vertèbre dorsale. Une opération de cinq heures, des traitements ainsi que de la réadaptation ont suivi — une terrible épreuve à laquelle il n’était pas préparé.

Un homme apprécié de tous
Né le 4 janvier 1947, Rodger Brulotte aimait profondément être entouré. Il n’y a personne au Québec qui n’aimait pas Rodger. Tout le monde appréciait son humour, sa bonne humeur, son professionnalisme et sa façon de commenter et d’analyser un match de baseball. Dans le milieu du baseball, où il a œuvré durant plus de 40 ans, il était reconnu comme un homme qui connaissait bien son sport, en plus d’être éminemment sympathique. On se souviendra aussi de lui pour son humour — il avait toujours le mot pour rire — et son engagement — il ne ratait jamais une occasion de s’impliquer pour une bonne cause.
Inspiré par son père
Né d’une mère unilingue anglophone immigrée de Liverpool et d’un père unilingue francophone de Cartierville, Rodger a passé sa jeunesse dans le quartier de Rosemont. C’est son père, décédé à l’âge de 66 ans, qui a allumé la flamme du sport chez son seul fils, comme il le racontait dans Bonsoir..., sa biographie écrite en collaboration avec Christian Tétreault et publiée en 2015. « J’étais jeune enfant sur la rue Hogan. Mon père et moi, on se lançait la balle dans la cour, au parc ou dans la ruelle, et il y allait de commentaires sur mes performances. Si j’exécutais un attrapé avec le gant renversé, il s’écriait : “Oh ! Quel jeu spectaculaire de Rodger Brulotte ! Quel attrapé sensationnel !” Ou encore : “Tout un relais au premier but ! Quel lancer !” »
Son rêve : travailler pour les Expos
Avant de plonger dans l’univers du baseball, Rodger avait été vendeur de vadrouilles et de balais. Il gagnait bien sa vie, mais son rêve était de travailler pour les Expos de Montréal. Le club allait faire ses débuts en 1969 au parc Jarry, et Rodger trempait déjà dans le milieu du baseball, en étant assistant-gérant d’une équipe junior, le Kiwanis Est. Avec l’aide de précieux amis dans le baseball mineur, il a d’abord été dépisteur pour les Expos au Québec en 1969. Puis il a été mis en contact avec Mel Didier, responsable de l’ensemble
du recrutement des Expos, et a été embauché. « J’ai eu la chance de contribuer à la signature de joueurs légendaires comme Gary Carter, Steve Rogers et Larry Parrish », a-t-il confié dans une entrevue donnée au webzine Le 76. Il a ensuite été affecté aux relations publiques du Club, est devenu secrétaire de voyage de l’équipe, puis a travaillé au sein de l’équipe de marketing. Rodger a déjà raconté qu’il avait toujours été très fier d’avoir travaillé pour les Expos au tout début de cette aventure.
Ses débuts à la télé
C’est à l’émission Les héros du samedi qu’il a fait ses débuts comme analyste de baseball. « C’était mon vrai début dans le monde des médias. Lionel Duval et Richard Garneau m’ont vite enseigné qu’il faut toujours être prêt, bien documenté, connaître à fond ses sujets », avait-il souligné dans Bonsoir... En 1983, Rodger se trouvait au camp d’entraînement des Expos, en Floride, lorsqu’on lui a demandé de remplacer l’ex-lanceur Claude Raymond à titre d’analyste à la télé. L’année suivante, il se retrouvait aux côtés de Jacques Doucet pour faire le même travail, cette fois à la radio. Au sujet de sa collaboration et de sa grande complicité avec Jacques, Rodger avait écrit dans l’une de ses chroniques : « Ma première rencontre avec mon professeur (le titre qu’il lui avait donné) remonte à l’époque où Michel Bergeron et moi jouions au hockey junior à Laval et au baseball junior à Montréal pendant que Jacques était journaliste à La Presse [...] Nous avons vécu ensemble le tremblement de terre du mois d’octobre 1989 à San Francisco, en pleine Série mondiale, et la fusillade à l’école secondaire Columbine en avril 1999, où des élèves ont été tués et d’autres blessés. Chaque fois, mon professeur s’est assuré que son élève allait bien. » Dès les premières pages de sa biographie, Rodger parlait de Jean Béliveau, son idole devenue son ami. C’est à la suite de son décès que Rodger a décidé d’écrire ce livre. « Jean m’a appris beaucoup. Il m’a donné des conseils et des leçons de vie. Une de ces leçons : il est primordial de redonner à la société autant qu’elle nous a donné. »
Une expression passée à la postérité
Sa célèbre expression, « Bonsoir, elle est partie », lancée lorsqu’un joueur réussissait un coup de circuit, ne date pas d’hier ! Elle trouve ses origines ailleurs que sur un terrain de baseball, comme il l’a expliqué dans son livre. « Peu importe l’heure de la journée, j’ai toujours salué les gens en leur disant : “Bonsoir”. Une habitude, ça m’amusait. » C’est à l’occasion d’un match des Expos disputé en après-midi contre les Padres, à San Diego, qu’il a prononcé sa célèbre phrase. « Au premier coup de circuit du match, spontanément, j’ai lancé : “Bonsoiiiir, elle est partie !” Jacques Doucet, lui, disait : “Elle est partie !” J’y ai simplement ajouté un “Bonsoir”. » L’expression venait de naître, elle est devenue sa marque de commerce.
Lorsqu’on lui a demandé un jour quels joueurs l’avaient le plus marqué, Rodger a répondu : « Par amitié, Gary Carter et Andre Dawson. Ils étaient deux de mes grands amis. Et pour avoir marqué l’histoire des Expos, Rusty Staub, Le Grand Orange, qui a lancé la ferveur autour des Expos. D’ailleurs, la couleur de Youppi ! lui rend hommage. Ces trois personnes ont profondément marqué l’histoire des Expos et aussi ma jeunesse. » Par ailleurs, Rodger a joué un rôle important dans la création de la célèbre mascotte, en 1979. « Avant Youppi !, il y a eu Souki, la première mascotte des Expos, qui faisait peur aux enfants », rappelait Rodger. Avec les membres du département de marketing de l’équipe, il a d’abord été établi que la mascotte devait être grande et orange, en référence à Rusty Staub. C’est une dame qui avait créé Miss Piggy, entre autres, qui a imaginé Youppi !. Le nom est venu après plusieurs séances de remue-méninges. « Nous savions qu’il fallait trouver un nom bilingue, un peu comme Snoopy. En pensant justement à Snoopy, le chien singulier — et adorable — du génial Charles Schulz, nous avons pensé à Youppi ! », raconte-t-il dans Bonsoir... C’est Rodger lui-même qui a trouvé la personne qui a donné vie au personnage, et qui l’a entraînée durant de longues heures, pendant deux mois, à se préparer à incarner Youppi !.

Depuis plus de 35 ans, Rodger signait dans Le Journal de Montréal une chronique qui l’amenait à couvrir de nombreux événements mondains. Et quand Rodger arrivait, tout le monde lui faisait place, et voulait se faire photographier avec lui. Personne ne se faisait prier pour discuter avec cet homme toujours bien vêtu, affable, qui de sa vie n’a jamais bu une goutte d’alcool ni fumé. Il a d’ailleurs confié en entrevue à Jean-Nicolas Blanchet : « Ma mère disait que j’allais grandir si je ne fumais pas. Ça n’a vraiment pas marché. » Si Rodger ne s’est pas ennuyé une seconde au cours de sa vie et a vécu des choses absolument exaltantes, incroyables et émouvantes, il est revenu dans l’une de ses chroniques sur le jour où les Expos sont partis de Montréal. « Le mercredi 29 septembre 2004, c’est un jour dont on doit se souvenir, mais que j’aimerais tant oublier », dixit Rodger. C’est ce jour-là qu’il a travaillé pour la dernière fois comme analyste pour décrire un match de l’équipe montréalaise. « Les Expos sont devenus un deuil vivant pour moi. »

Un homme heureux et en amour
Rodger a épousé Pascale Vallée le 20 novembre 2010, dans une église à Sainte-Thérèse. La réception a eu lieu au club de golf le Mirage, dont Céline et René avaient repris le flambeau en 1997 de l’original groupe de propriétaires composé de Jacques Rousseau, Michel Doucet, Fernard Gaudreault et Denis Doucet . Le lendemain, Le Journal
de Montréal titrait : « Bonsoir, il est marié ! » On apprenait ainsi qu’environ 380 invités avaient assisté à la cérémonie nuptiale, tandis que quelque 300 convives, dont Jacques Doucet, Richard Morency, Michel Therrien, Michel Bergeron et Jacques Demers, des amis de longue date, avaient participé à la fête. Rodger avait rencontré sa future épouse en 2005, et l’avait invitée à assister avec lui au spectacle Beatlemania. Pascale a été aux côtés de son homme jusqu’à la toute fin. À Benoît Rioux, du Journal de Montréal, Rodger Brulotte expliquait l’an dernier, dans un dossier spécial consacré au bonheur : « Je n’ai pas eu d’enfants, c’est mon seul regret et c’est beaucoup en raison de mon choix de carrière. Mais ça ne m’a jamais empêché d’être heureux. » Rodger était un homme simple. « Tout au long de ma vie, je n’ai jamais oublié d’où venait le petit gars de la rue Hogan. Je n’ai jamais oublié mes origines modestes. Je les ai toujours gardées à l’esprit. Hazel Johnson (sa mère) et mon père m’ont montré à apprécier chaque faveur que pouvait m’offrir la vie », avait-il écrit en 2015.
Citoyen d’honneur
Le 21 mai 2025, Valérie Plante, alors mairesse de Montréal, avait décerné le titre de Citoyen d’honneur à l’analyste sportif. Elle avait notamment déclaré : « Rodger Brulotte est aussi un homme profondément engagé. Pendant plus de 30 ans, il s’est investi dans la Ligue de baseball junior élite du Québec, a soutenu la persévérance scolaire et encouragé des milliers de jeunes à s’épanouir dans le sport, notamment à Hochelaga-Maisonneuve et Montréal-Nord. »


À l’automne 2025, Rodger a avoué à Marc de Foy, du Journal de Montréal : « Un jour, tu te portes à merveille, et le lendemain, c’est tout le contraire. Ironie du sort, la maladie m’a frappé pendant la période de l’année que je préfère au baseball. » Il avait si mal au dos qu’il avait été remplacé à TVA Sports par Karl Gélinas, et il n’a jamais eu l’occasion d’agir à titre d’analyste à TVA Sports. Rodger a souvent répété que la vie avait mis sur son chemin de bonnes personnes, mais on peut affirmer aussi qu’il a fait le bonheur non seulement des amateurs de baseball par son travail, mais aussi de tous par son implication dans la société et sa propension à s’intéresser sincèrement aux personnes qu’il avait l’occasion de rencontrer. Pour plusieurs, il a été un exemple à suivre, un homme de cœur qui n’a jamais cessé d’encourager les gens qu’il croisait, peu importe leur statut.