Tarifs douaniers: relocaliser des entreprises aux États-Unis coûterait plus cher

Louis Bellemare Économiste
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La plupart des économistes considèrent que les tarifs douaniers de 25% que les États-Unis imposeront aux importations canadiennes seront très dommageables pour l’économie canadienne. Selon la Chambre de commerce du Canada, le PIB du Canada se contracterait de 2,6% (soit environ 78 milliards canadiens). Ceci représente 1900$ par an par personne. L’effet serait donc d’amener le Canada en récession.
Les tarifs accroîtront le prix des biens importés aux États-Unis et auront pour effet de diminuer la demande pour les produits canadiens. Ils engendreront donc des surplus d’inventaires et, conséquemment, d’importantes mises à pied.
Afin de contrer la diminution de la demande pour leurs produits, certaines entreprises canadiennes pourraient être tentées de se relocaliser aux États-Unis. C’est ce que Donald Trump a soutenu à maintes reprises. Les entreprises canadiennes, dit-il, pourraient éviter de payer ces tarifs si elles venaient s’installer au sud de la frontière.
Ce scénario est-il avantageux? Chaque cas d’entreprises est unique, mais on peut tirer des constats généraux qui militent plutôt en faveur d’un maintien des activités au Canada et de laisser passer la tempête.
Toutes les entreprises ne sont pas mobiles
Disons d’emblée qu’on ne peut pas déménager une mine, un puits de pétrole, une rivière, un barrage électrique ou une forêt. Or, l’économie canadienne est largement dominée par des entreprises qui exploitent des ressources naturelles et qui doivent être situées à proximité des ressources qu’elles exploitent. Ces entreprises composent une part importante de nos exportations vers les États-Unis. Cela signifie que les cibles de Donald Trump n’auront aucun effet sur la mobilité de ces types d’entreprises.
Par ailleurs, les entreprises qui peuvent déplacer leurs activités pourraient être touchées. C’est le cas, par exemple, des secteurs manufacturiers en Ontario et au Québec, soit ceux de la deuxième et de la troisième transformation, notamment de l’automobile, de l’aéronautique, des secteurs de haute technicité comme la pharmaceutique et l’informatique et les firmes-conseils.
Ces entreprises pourraient vouloir déménager afin d’éviter ces tarifs, mais les coûts de leur relocalisation pourraient être encore plus élevés. Voici pourquoi.
Le taux de change
Le taux change favorable donne un avantage considérable aux exportateurs canadiens et s’avère être un allié important dans la guerre tarifaire contre les États-Unis. Rappelons-nous que le dollar canadien valait ,75 dollar américain il y a à peine un an et qu’il se transige actuellement aux alentours de ,70 dollar américain. Aussi, puisque l’inflation semble être sous contrôle au Canada, la Banque de Canada pourrait diminuer encore son taux directeur, ce qui contribuerait à abaisser encore la valeur de notre devise si l’écart des taux des banques centrales des États-Unis et du Canada se maintient.
En déplaçant ses activités aux États-Unis, une entreprise devra rémunérer sa main-d’œuvre en dollars américains en tenant compte du coût de la vie qui y est plus élevé d’environ 20%. Or, notre devise qui se transige à ,70 US actuellement ajoute ainsi une prime qui dépasse largement l’écart du coût de la vie avec nos voisins du sud, une véritable aubaine pour les entreprises canadiennes.
Les coûts de transition
À cela, l’entreprise qui désire se relocaliser aux États-Unis devra aussi assumer des coûts de transition qui incluent notamment la construction de nouvelles usines au sud de la frontière, ainsi que les coûts de démantèlement de leurs installations ici au Canada, s’il y a lieu. À cela, il faudrait prévoir des dépenses de recrutement et de formation de la main-d’œuvre, ainsi que d’adaptation de la logistique en transport et pour l’entreposage.
Ces coûts fixes sont généralement amortis sur une longue période de temps et peuvent représenter entre 5% et 20% des coûts annuels d’opération de l’entreprise. Ils doivent être considérés comme des coûts que n’aurait pas à assumer une entreprise qui maintiendrait ses activités au Canada.
Par ailleurs, on ne peut présumer que les tarifs douaniers imposés par les Américains seront entièrement assumés par les exportateurs canadiens. Il pourrait y avoir un partage des coûts entre les importateurs et les exportateurs, ce qui tend à diminuer le risque pour ces derniers.
Plusieurs empiriques réalisées notamment par des chercheurs d’Harvard, de l’Université de Chicago et du Fonds monétaire international démontrent que ce sont vraisemblablement les consommateurs américains qui absorberont les tarifs par des augmentations de prix.
Vis-à-vis de l’imposition immédiate des droits douaniers, les déplacements des parts de marchés vers les entreprises américaines ne seront pas immédiats en raison des limites sur les capacités de production des entreprises américaines et les délais de construction de nouvelles usines. Cette situation inflationniste pour l’économie américaine procurera un répit aux entreprises canadiennes en leur permettant de maintenir leur volume de production à des prix plus élevés, possiblement le temps que la guerre commerciale s’estompe. La durée avec laquelle les tarifs américains seront appliqués revêt une importance tout à fait stratégique. Une décision précipitée vers la délocalisation d’une entreprise pourrait engendrer des dépenses infortunes.
Pour toutes ces raisons, contrairement à ce qu’affirme le président Donald Trump, les entreprises canadiennes qui exportent aux États-Unis n’auront à mon avis pas d’avantages à relocaliser leurs activités au sud de la frontière.

Louis Bellemare
Économiste