«Quand j'étais dans la rue, c'était mon choix»: Sorj Chalandon raconte sa jeunesse dans «Le livre de Kells»


Karine Vilder
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Mêlant souvenirs intimes et événements historiques, le journaliste et écrivain français Sorj Chalandon raconte son errance dans la rue au début des années 1970. Un roman coup de poing qui marque.
Sorj Chalandon s’est souvent inspiré de sa propre histoire pour nourrir ses romans. Au fil des ans, il a ainsi partagé un pan de son enfance malheureuse dans Le petit Bonzi, mis à profit son expérience de reporter de guerre dans Le quatrième mur, ou relaté la folie de son père raciste et antisémite dans Profession du père et Enfant de salaud. Maintenant, avec Le livre de Kells, il aborde un autre volet terriblement marquant de sa vie. Celui où il a été amené à vivre plusieurs mois dans la rue.
«Quand je me trouvais dans des salons du livre ou dans des rencontres, souvent les gens me demandaient ce qui s’était passé entre le moment où j’ai quitté ma famille à l’âge de 17 ans, et le moment où je suis entré au quotidien Libération, explique Sorj Chalandon lors de l’entretien qu’il nous a accordé. Alors je leur racontais la rue, l’extrême gauche, la violence. Et chaque fois que j’avais quelqu’un en face de moi, il disait: “Pourquoi vous ne l’avez pas écrit, ça?”»
«Moi, je ne suis pas sûr que je l’aurais écrit, poursuit-il. Mais il y avait pas mal de gens qui étaient intéressés par cette période de ma vie. J’ai aussi eu la volonté de raconter une génération de jeunes de 17-19 ans dans les années 1970: engagée, violente, vivant une époque dure partout – dans la rue, la police, chez les patrons. Une époque bien plus brutale que celle d’aujourd’hui et que personne n’avait vraiment racontée. Par exemple, le nombre d’Arabes tués en France par pur racisme, c’est une réalité qu’on a oubliée, ou voulu oublier. Toutes ces choses faisaient partie de mon socle, et je ne les avais jamais dites.»
De la rue au Libé
Dans Le livre de Kells, on va donc côtoyer un Sorj Chalandon qui, à l’âge de 17 ans, vient d’être émancipé.
En mars 1970, il quitte en effet Lyon et ses parents pour partir à l’aventure. Son plan? Aller à Katmandou via Ibiza. Mais rapidement, il va plutôt connaître la misère de la rue à Paris avec tout ce que ça comporte: la faim, le froid, la violence, la mendicité, les nuits d’hiver passées sur les marches d’escaliers de service... Pour ne pas laisser de traces – y compris à la police –, le jeune Sorj se choisira tout de suite un faux nom, Kells.
«J’avais emporté la carte postale du Livre de Kells [l’un des plus beaux manuscrits enluminés de l’époque médiévale], et j’ai trouvé que Kells était intriguant parce que ça ne sonnait pas français. En fait, dès que je me suis retrouvé avec les copains d’extrême gauche, j’ai laissé tomber Kells pour être Sorj. Kells n’a duré que dans la rue. Donc le côté romanesque, le côté fictionnel, c’est que je continue à m’appeler Kells même après être entré à Libération.»
Car un jour, il va rencontrer des gens qui vont changer sa vie: les maos, des militants gauchistes inspirés par les idées de Mao Zedong. Et grâce à eux, en 1971, il va sortir de la rue.
Fermer le livre de Sorj
Pour Sorj Chalandon, Le livre de Kells n’est pas seulement le récit d’années difficiles: c’est aussi une manière de tourner la page.
«Je ne ferais plus de livre sur le petit Sorj à 9 ans, à 15 ans, à 30 ans, confie-t-il. L’histoire du père, l’histoire de l’enfant battu sont labourées à tout jamais et ce livre-là referme la grande histoire. Tous les romans d’enfance que j’ai écrits ont été écrits par un enfant battu, par une victime. Celui-ci est écrit par l’homme que je suis devenu.»
Et cette volonté se reflète dans le ton du livre. «Je veux qu’il y ait des mots qui claquent, des mots qui glacent, des mots qui dérangent, mais surtout pas de larmes, ajoute-t-il. À aucun moment je veux qu’il y ait de l’apitoiement, que quelque chose autorise le lecteur à pleurer sur moi. Ce n’est pas le livre d’une victime. Quand j’étais dans la rue, c’était mon choix. Je veux que ce soit l’histoire de quelqu’un qui va s’en sortir.»
À 73 ans, il mesure le risque d’une telle confession. «C’est très dur d’avouer qu’on a pris de la drogue, qu’on a fait des cocktails Molotov, qu’on a attaqué des policiers... Mais il fallait que je le raconte pour en finir.»

Le livre de Kells
Sorj Chalandon
Éditions Grasset
384 pages