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Revivez ma journée où j’ai rencontré des monstres

AFP
Photo portrait de Jean-Nicolas Blanchet

Jean-Nicolas Blanchet

2024-07-29T20:07:16Z

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PARIS | Aujourd’hui, j’ai vu deux monstres, deux légendes vivantes. Je me sens mal tellement que je suis chanceux. C’est injuste pour vous. Alors je vais essayer de revivre avec «nous» cette journée historique aux Jeux olympiques où l’enfant chéri de Paris, Rafael Nadal, affrontait Novak Djokovic peut-être pour la dernière fois. 

9h : Debout après une nuit difficile où je suis encore tombé dans la craque de mon lit à deux places qui est en fait deux lits à une place collés. Vous et moi, on profite du déjeuner gratuit à l’hôtel et on prend beaucoup trop de croissants parce que personne qu’on connaisse ne peut nous juger.

9h30 : On prend le métro après une petite marche dans un petit quartier magnifique, Montrouge, où ça sent le bon pain partout. Il y a plus de boulangeries que d’arrêts-stops. On embarque dans le métro. Ce n’est pas vrai que c’est la folie dans les transports en commun. Ça circule très bien. On en a pour 50 minutes. Plus on approche de Roland-Garros, plus tout ce que je viens de dire devient faux. On s’écrase les uns contre les autres, ma sueur de dos doit couler dans les cheveux d’une dame assise derrière moi, qui, elle, a ses cheveux dans une pochette de mon sac à dos.

10h30 : On arrive sur le site. On a un accès privilégié. On se sent VIP. On peut donc dépasser tout le monde et ne pas faire une file interminable à 30 degrés. Il fait si beau.

11h : On pourrait aller profiter du café gratuit à la salle climatisée des médias en se préparant pour le fameux match qui devrait commencer vers 13h30. Mais non! Il faut prendre place dans la zone des médias dans les estrades du stade Philippe-Chatrier. Rapidement, car je suis convaincu qu’il n’y aura pas assez de place pour tout le monde. On est 34 000 journalistes à Paris.

11h45 : Tout est parfait. On est installé. C’est ma première fois. Je capote. C’est si beau. Ma conjointe est déjà venue. C’est son travail de couvrir le tennis. C’est le plus beau terrain de tennis au monde à son avis, et elle a couvert les quatre Grands Chelems. Le toit est évidemment ouvert. La terre battue brille au soleil. Je vois la fameuse gravure: «La victoire appartient au plus opiniâtre». Les belles fleurs blanches longent le terrain. Les dames ont mis leur plus beau chapeau et cherchent un peu d’air avec leur éventail. Ce n’est pas énorme: environ 15 000 places. Dans quatre ans, ce stade aura 100 ans.

12h30 : Pendant qu’on attend le match des deux légendes, c’est le duel entre la meilleure joueuse au monde Iga Swiatek et la jeune Française Diane Parry, 59e mondiale. Évidemment, Swiatek n’en a fait qu’une bouchée, même si c’était la foule en délire dès que Parry gagnait un jeu.

12h45 : Je dois aller faire une entrevue à la radio. Je laisse mon sac à dos à ma place pour être certain de ne pas la perdre. Quand je reviens, comme je le croyais, c’est la folie. Les journalistes font la file pour avoir une place. Ça se pousse, ça se chicane fort dans différentes langues. Plusieurs journalistes se font virer de bord. La foule lance des «chut» en regardant vers la section des médias.

13h30 : Nadal débarque. Les gens virent fous. Ce n’est pas pour rien qu’il a porté la flamme olympique. «Tu es l’un des personnages les plus importants de l’histoire de Paris. Tu es le plus parisien des sportifs étrangers». C’est ce que la mairie de Paris a dit à Nadal pour le convaincre de participer à la cérémonie d’ouverture. Nadal est chez lui à Roland-Garros. Je n’ai pas besoin de m’éterniser. Avant le match, Nadal avait une fiche de 113 victoires et quatre défaites ici. Djokovic arrive. Le journaliste slovaque à côté de moi se lève pour l’applaudir et prend des égoportraits avant de quitter sa place quelques minutes plus tard.

13h34 : Le match commence. C’est la 60e fois qu’ils s’affrontent. C’est comme s’ils avaient joué durant une année complète l’un contre l’autre seulement. Djoko a 30 victoires. Ils se sont confrontés 28 fois dans des finales. C’est évidemment plus que n’importe quel affrontement dans l’histoire du tennis. Ensemble, c’est 2189 victoires, 190 titres, 317 M$ en bourse et 11 254 as. Leur premier match, c’était il y a 18 ans, ici à Roland-Garros. Nadal était déjà parmi la crème. Djoko était alors 16e et n’avait gagné qu’un seul tournoi. Depuis, il est devenu celui qui a gagné le plus de tournois majeurs.

13h38 : C’est au tour de Nadal de servir. Je peux enfin le voir en direct, dans le silence d’un stade bondé qui regarde son héros. Sa routine, c’est fascinant. Il balaie la ligne deux fois, donne un coup de raquette sur l’avant de son pied, puis sur l’arrière, puis sur l’avant encore. Il fait ensuite rebondir la balle au sol entre 11 et 13 fois avec sa raquette. Ensuite, c’est trois rebonds au sol, mais avec sa main. Ensuite, il replace son short au niveau de sa cuisse, puis de sa fesse. Il replace ensuite son chandail au niveau de l’épaule gauche, puis de l’épaule droite. Et il se gratte le nez, l’oreille gauche, l’oreille droite. Ensuite, avec l’intérieur de son poignet, il frotte le côté gauche de son front pour enlever la sueur, puis le côté droit de son front. Ensuite, avec l’extérieur de son poignet, il se frotte le côté gauche de son front puis le côté droit. Et il sert! Je sais que c’est compliqué. Mais si vous êtes un vrai fan de tennis, je suis convaincu que vous paieriez cher pour voir cette cérémonie en direct.

14h44 : Djokovic est en train d’écraser Nadal. Ce dernier fait quand même des coups hallucinants de temps à autre. Mais il n’est même pas proche. Le stade n’est pas si bruyant. On entend des «je t’aime Djoko» auxquels d’autres fans répliquent rapidement et plus fort par des « je t’aime Rafa». Nadal devrait être en fauteuil roulant tellement il a été blessé de partout durant sa carrière. «Rafa» avec les quelques cheveux qui lui restent, en arrache. Je commence à écrire un petit résumé pour publier en ligne rapidement dès que le match se termine. C’est à sens unique et facile à écrire.

15h10 : Comme si les fantômes de Roland-Garros étaient insultés, Nadal se met à faire aller sa magie. Il brise alors Djokovic deux fois de suite. À 4-4, Djoko a une balle de bris. Nadal décide de foncer comme un fou vers le filet après un amorti. Djokovic s’y rend. Mais «Rafa» réussit à la remettre en jeu avec un réflexe hallucinant. Le stade se remet à exploser. Nadal y va d’un demi-tour sur lui-même avec le poing en l’air pour célébrer. Quand tu es son adversaire et tu vois ça, tu dois être un peu inquiet, disons. L’enceinte se transforme en stade de football. L’arbitre doit intervenir à de multiples reprises en raison des «Rafa, Rafa, Rafa» de la foule. Roland-Garros peut être pincé lors des Internationaux de France avec les bouteilles de champagne dans les estrades. Mais là, ce n’était pas le même type de public. C’est spectaculaire.

15h30 : Djokovic reprend le dessus et remporte le match en deux manches de 6-1 et 6-4. Dépêchons-nous d'aller nous placer dans la zone mixte pour faire une entrevue avec Nadal. On est mieux de se grouiller, car on ne sera pas les seuls.

16h25 : Nadal arrive. On est une cinquantaine de journalistes qui se pilent dessus. Grâce à notre course, on est en avant. Nadal a l’air d’être en beau fusil. Il s’installe, fait un grand sourire pour saluer tout le monde et reprend aussitôt sa face de beau fusil. Je m’attendais à ce qu’il soit tout même satisfait d’avoir tenu tête à Djoko en deuxième manche et qu’il pouvait trouver du positif dans le contexte où il revient de blessures. C’était mal le connaître visiblement. «J’ai mal joué! [...] Je n’ai pas été capable de monter mon niveau», a-t-il lancé. Sur l’accueil et le soutien incroyable des partisans, il a répondu gentiment tout en continuant d’avoir l’air en maudit. «Je ne peux rien dire de plus que merci. Je suis content et fier pour ce soutien. Merci beaucoup», a-t-il lancé. Si plusieurs se demandent s’il s’agissait de son dernier match, tout le monde savait aussi que ce n’était pas lundi qu’il allait l’annoncer. «Quand j’arrêterai, je vous le ferai savoir».

16h45 : On a tout ce qu’il faut. Cherchons-nous une place dans la salle des médias bondée et écrivons! Leylah jouera en double sous peu. Il faut se dépêcher.

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