De Banff jusqu’au Mexique: une ex-cycliste professionnelle parcourt 4500 km... et tombe face à face avec un grizzly
Cycliste professionnelle sur route durant des années, Marie-Soleil Blais a trouvé sa voie sur les sentiers

François-David Rouleau
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Marie-Soleil Blais

35 ans – Bromont
Cycliste
· Tour Divide 2023
Pourquoi?
«C’est un évènement énorme qui me faisait vraiment peur. Je craignais de rouler la nuit, dans la forêt, entourée d’animaux sauvages, dont les ours. Mais ce défi m’attirait afin d’en ressortir plus forte.»
Longtemps pro du cyclisme sur route et membre de l’équipe nationale jusqu’en 2022, Marie-Soleil Blais a emprunté un tout autre chemin après s’être rendue à l’évidence qu’elle ne cadrait plus dans le moule. La sympathique Québécoise a troqué le rutilant vélo de route pour celui de sentier afin de se lancer dans les épreuves de fond.
Comme banc d’essai, elle a participé à «l’interminable» Tour Divide deux fois plutôt qu’une. Une épreuve en autonomie complète qu’elle a fait une première fois en cachette et la deuxième, de façon officielle.
Le Tour Divide, c’est une très longue randonnée sur les sentiers sinueux de l’Amérique du Nord. L’épreuve débute à Banff, en Alberta, suit le réputé sentier de vélo du même nom en longeant les chaînes de montagnes. Il se termine 4500 kilomètres plus au sud, à la frontière des États-Unis et du Mexique. La ligne d’arrivée est carrément la frontière séparant Antelope Wells d’El Berrendo.
Si elle rêvait de traverser l’Amérique en vélo après avoir rencontré un cyclotouriste débarqué à Trois-Rivières en provenance de Boston alors qu’elle était tout juste âgée de 12 ans, les rêves de Blais ont par la suite changé.

Deuil olympique
La cycliste spécialiste à l’épreuve contre la montre souhaitait participer aux Jeux olympiques. Pour une multitude de raisons, dont le système de pointage de l’UCI durant la pandémie et des décisions de l’équipe canadienne, elle a raté la fenêtre de possibilités pour ceux de Tokyo. Elle fait présentement le douloureux deuil de ceux de Paris puisqu’elle a trouvé une autre route la rendant heureuse.

«J’ai tout fait et tout essayé. Je vois qu’il y a autre chose dans la vie. J’estime avoir trouvé ce qu’il y a de mieux pour moi. Le Tour Divide m’a aidé à y arriver», explique avec le trémolo dans la voix la cycliste de 35 ans. Son métier lui avait rarement permis d’empocher plus de 20 000$ par an. Même chez les pros lorsqu’elle roulait dans une équipe d’Espagne.
«Quand j’ai fait le Tour Divide en cachette en 2022 pour voir si j’étais capable d’y arriver tout en faisant du repérage, je me suis sentie tellement bien. Je me sentais à ma place, relate-t-elle en retenant ses sanglots. Ma voix me disait d’aller où ça me tentait plutôt que de retourner vers les portes fermées. C’est émouvant, car je me suis pleinement investie durant tant d’années.»

Le cadre rigide et intransigeant du monde du cyclisme sur route, Blais n’était plus capable de l’endurer. Elle n’était plus réglée pour «fermer sa gueule et accepter les non-sens» et ravaler ses frustrations.
De 70 à 20 jours
Blais possède une forte personnalité flamboyante et colorée. Passionnée, intense et déterminée, elle aime vivre à fond.
Le Tour Divide l’interpellait depuis qu’elle avait regardé un documentaire à son sujet. Elle souhaitait se lancer un véritable défi d’envergue et affronter ses peurs: faire un long voyage en vélo dans les sentiers montagneux et forestiers, dormir dehors, camper et rouler parmi les animaux de la forêt.

«C’est une énorme épreuve. Elle me faisait peur. Mais il faut les confronter pour réussir et en ressortir plus fort», indique-t-elle.
Les cyclotouristes réalisent le trajet de 4500 kilomètres en 70 jours. Les machines de l’endurance du Tour Divide, eux, en moins d’une vingtaine de jours.
Avec un chrono final de 19 jours, 9 heures et 26 minutes, la Québécoise a pris le 8e rang chez les femmes au terme d’une intense et chaude lutte.
«Il n’y a pas vraiment d’arrêt. J’ai roulé en moyenne 220 km par jour avec un vélo chargé. Les nuits se résument à deux heures de sommeil, en moyenne. Sur 24 heures, manger, se laver correctement pour éviter les infections et entretenir l’équipement, ça gruge du temps. Il faut savoir bien gérer son temps et charger ses batteries.»
Douleurs intenses
C’était d’autant plus difficile pour celle qui se démarquait autrefois en sprint. Elle a d’ailleurs conservé ses «mauvaises habitudes» alimentaires en carburant au sucre. Tout y est passé: boissons gazeuses, chocolat, friandises, pain, etc. Ce qui lui a causé des douleurs à la bouche, la langue, les dents et des maux d’estomac.
«Ce rythme-là n’était pas sur deux jours, mais bien 19. C’est vraiment l’inexpérience. Je n’avais pas l’énergie nécessaire pour bien digérer. Mon estomac était constamment en stress.»
Enfourchant des bécanes depuis des années, elle croyait être en mesure d’endurer les douleurs de la position en plus de sa selle, mais elle n’avait rien vu sur des milliers de kilomètres.
«J’ai eu mal aux fesses sans bon sens», rigole-t-elle.
Elle a toutefois su oublier la douleur en contemplant les magnifiques paysages du trajet passant par le Wyoming, le Montana, le Colorado sur l’un, sinon le plus long sentier de vélo de montagne au monde.
Sentiment extrême
Malgré les obstacles rencontrés et les défis relevés, Blais estime n’avoir rien appris à son épreuve officielle en 2023, autre que de mieux gérer son efficacité énergétique.
«Dans ma personnalité, je n’ai pas découvert de force, car je les connaissais. Idem pour mes faiblesses, a expliqué celle qui visait le fil d’arrivée en 18 jours.
«J’ai poursuivi un objectif en courant après les filles devant moi sur le trajet, poursuit-elle. Le plus grand sentiment de fierté, l’accomplissement, découle des épreuves les plus difficiles. J’ai vécu cela en surmontant mes craintes.

«Le sentiment de satisfaction extrême vient dans les défis extrêmes. On traverse la ligne d’arrivée transformée.»
Blais a trouvé sa voie et ne l’oubliera jamais. Elle a par ailleurs réalisé un intéressant documentaire sur son aventure.
Face à face avec un grizzly dès le départ

Quand elle a décidé qu’elle se lançait dans le Tour Divide, Marie-Soleil Blais a d’abord voulu découvrir le défi qui l’attendait. En catimini, elle s’est glissée dans l’édition 2022. Très rapidement, elle a affronté l’une de ses principales craintes quand elle est tombée face à face avec un grizzly en s’éloignant de Banff.
«J’ai eu la peur de ma vie. Tellement, que je me suis poivrée», raconte-t-elle avec entrain et humour.
Le mammifère omnivore pesant de 125 à 350 kilos peuple les forêts de l’ouest canadien. Sachant très bien qu’elle pourrait éventuellement en rencontrer un sur son trajet, la Québécoise, qui s’était équipée de canettes de répulsif à ours, ne pensait pas pour autant le faire aussi rapidement.
«Quand je l’ai aperçu, j’ai figé. Descendue de mon vélo, je marchais à reculons alors qu’il s’avançait vers moi en me fixant. Je traînais mon bicycle et en même temps, j’essayais de saisir ma canette. Je ne devais surtout pas m’arrêter, relate-t-elle.
«Quand j’y suis parvenue, j’étais si paniquée que je ne parvenais pas à retirer le bouchon avec mes mains gelées, poursuit-elle. Quand j’ai réussi, il n’était pas très loin. En l’aspergeant, je me suis aspergée en même temps. Il a fini par s’éloigner et partir.»
Goûter épicé!
«Mais moi, en plus de cette rencontre traumatisante qui m’a rendue nerveuse pendant des jours, j’ai senti les épices et goûté épicé un bon bout de temps», résume la cycliste sur une note humoristique.

On devinera qu’elle a conservé le répulsif à proximité pour le reste du trajet de 4000 kilomètres. La mauvaise rencontre lui a toutefois donné confiance, car elle savait dorénavant comment réagir et procéder.
Lors de sa participation officielle à l’épreuve en 2023, elle a croisé deux lions de montagne, aussi appelés puma ou cougar. Dans la pénombre, elle a aperçu deux paires d’yeux avec sa lampe. Mais les bêtes se sont éloignées dans la forêt sans qu’elle ait à utiliser de répulsif.
