Respect aux bedaines
Les joueurs en surpoids disparaissent du baseball majeur


Jean-Nicolas Blanchet
Partager
«Tsé, le receveur des Blue Jays, le p’tit gros!»
Voilà un commentaire que j’ai entendu souvent depuis deux ans. On parle du Mexicain Alejandro Kirk qui mesure 5 pieds 8 pouces et pèse 245 livres. Il a une bedaine et n’a effectivement pas le physique typique pour faire des publicités de bobettes.
S’il était votre banquier, je ne crois pas que vous vous attarderiez tant que ça au fait qu’il est en surpoids. Mais sur un terrain de baseball, comme athlète professionnel, il détonne, c’est clair.
Jim Thome avait une bonne bedaine. Jason Giambi aussi. David Ortiz également. Bartolo Colon a été le meilleur lanceur de la ligue en 2005 avec un surpoids. Feu Tony Gwynn a été un des plus grands frappeurs de l’histoire malgré des années avec plusieurs livres en trop.
Mo Vaughn, John Kruk, David Wells, Kirby Puckett, Babe Ruth... Ce sont tous des joueurs qui étaient bedonnants.

Qu’ont-ils aussi en commun, néanmoins? Ils jouaient à une autre époque.
Le frappeur de puissance avec une bedaine qui peut seulement jouer au premier but pouvait espérer se rendre dans les ligues majeures auparavant. Mais ce temps semble révolu.
Les jeunes joueurs sont tellement bons qu’ils mettent toutes les chances de leur côté et s’entraînent comme des fous. Celui qui ne s’entraîne pas, même s’il est très bon, se fera damer le pion. Il y en a plein, des très bons joueurs.
C’est pourquoi des bedaines, on n’en voit presque plus.
Fielder, Jones, Cabrera, Molina...
À l’époque, plusieurs de ceux-ci étaient pourtant parmi les meilleurs joueurs au monde.
Cette transition où les joueurs bedonnants ont arrêté d’avoir leur place s’est matérialisée plutôt rapidement dans les dernières années.
Prince Fielder, un des joueurs de moins de 6 pieds les plus lourds de l’histoire, a pris sa retraite à seulement 32 ans en 2016. Il était aux prises avec plusieurs blessures.

On se souvient du talent incroyable d’Andruw Jones. On se souvient moins de ses années après les Braves. À partir de 31 ans, en cinq saisons, dont deux avec les Yankees, il n’a pas été l’ombre de lui-même, alors qu’il avait pris beaucoup de poids. Il a notamment affiché une moyenne de 0,158 justement à 31 ans, en 2008.
Juste pour donner un exemple, c’est le même âge qu’Aaron Judge.
Miguel Cabrera a amorcé sa carrière comme arrêt-court. Il pesait 210 livres. Il est un grand frappeur et il s’agit de sa dernière année. Mais si plusieurs l’adulent, d’autres l’ont fortement critiqué pour ses dernières années difficiles à Detroit, alors qu’il est sous contrat pour 248 M$ et huit ans depuis 2016. Durant ce contrat, il a une seule fois frappé plus de 15 circuits ou 20 doubles. Certes, il avait déjà 33 ans quand il a commencé ce contrat, mais plusieurs partisans attribuent aussi ses insuccès au fait qu’il a pris 30 livres.
Yadier Molina qui s’est retiré en 2022 est un des meilleurs receveurs de l’histoire. À 5 pieds 11 pouces et 230 livres au début sa carrière, il a statué que sa carrière n’allait pas s’éterniser malgré son talent fou. En 2015, à 32 ans, au lieu de plonger vers la retraite, il a perdu 20 livres. Ça lui a permis de jouer huit autres saisons dans les ligues majeures et de participer à trois matchs des étoiles. Ça lui a aussi permis de gagner 81,4 M$ de plus.
De moins en moins
Bref, au cours des dernières années, il est évident que les joueurs en surpoids ne suivent plus. Un peu comme moi, dans ma ligue de garage au hockey.
«Il n’y en a plus. Ils se font tous tasser [...] Il y a tellement de gars qui lancent 100 miles à l’heure, donc une bedaine qui lance 100 miles à l’heure, les équipes n’en ont plus besoin», explique Jean-Philippe Poulin, physiothérapeute qui a travaillé durant huit ans dans le baseball professionnel.
Il explique qu’une saison de 162 matchs est très difficile pour les articulations, et que ce l’est donc encore plus pour les risques de blessures quand l’athlète a des livres dont il n’a pas besoin.
Tout ça m’a traversé l’esprit la semaine dernière, en vacances, quand j’ai assisté à un match des Mets à New York. Daniel Vogelbach frappait au cœur de l’alignement new-yorkais.
Pour ceux qui ne le connaissent pas déjà, il mesure 6 pieds et pèse 270 livres. Cette année, il joue même d’autodérision sur les réseaux américains dans une publicité où il affronte son entraîneur pour voler un but.
Il a joué dans six équipes depuis 2019 et il attire l’attention partout où il va. Il a une très bonne bedaine.
Devant moi, il a frappé une flèche en plein champ centre. Un circuit. Ils ont montré sur l’écran géant son élan au ralenti. C’était de la magie.
Je ne suis pas Felipe Alou, mais je peux reconnaître un bon élan et des mains rapides.
C’était hallucinant. Il a lancé ses poignets sur cette balle comme si de rien n’était, et la balle est partie en flèche, pas si haute. Et elle n’est même pas passé proche de passer par-dessus la clôture.
Ce gars est bedonnant et aux allures un peu maladroites. Quand il a amorcé son élan, c’était tout sauf pas athlétique. C’était tellement beau. Désolé si je suis trop poétique avec le baseball, j’aime ça énormément.
Et je me suis dit, à ce moment: faut-il qu’il soit fort ce gars-là!
Vous appelez ça des athlètes? Oui! Certain.
Après tout ce que je viens d’écrire, pour que ce gars, avec une bonne bedaine, soit capable de garder sa place, il faut qu’il soit une machine.
C’est la même chose pour Alejandro Kirk des Jays. Il est petit et il est gros. Mais il est là. Personne n’est capable de lui voler sa place. C’est lui le meilleur à sa position.
J’entends parfois que ces gars-là ne sont pas des athlètes. C’est tellement faux. Ces gars-là n’ont pas le corps d’un athlète qu’on peut s’imaginer, mais Daniel Vogelbach et Alejandro Kirik sont des athlètes incroyables.

Je suis convaincu que les deux seraient trop forts au ping-pong, au volley-ball, au basketball, au kin-ball... Ces gars-là ont des fibres athlétiques démentielles.
«Oui ce sont des athlètes avec des qualités incroyables, poursuit Jean-Philippe Poulin. C’est la loi de la jungle le baseball. Il faut déjà être une star pour s’y rendre. Quand tu t’y rends malgré un surpoids, tu es une star fois deux.»
Recruteur avec les Blue Jays depuis six ans, Jasmin Roy est du même avis.
Ce n’est pas parce que ces deux joueurs ne courent pas vite qu’ils ne sont pas des athlètes.
«Pour jouer dans les majeures, il faut qu’ils aient des qualités athlétiques exceptionnelles que les autres n’ont pas», explique-t-il, faisant notamment référence au fait que Kirk ne se fait jamais retirer au bâton et à la puissance incroyable de Vogelbach.
Des joueurs en surpoids peuvent être négligés selon lui. Mais les résultats ne mentent pas. Donc à son avis, Kirk et Vogelbach ont dû prouver leur valeur par leurs bons résultats toute leur vie pour se rendre jusqu’en haut.
Je ne les félicite pas d’être en surpoids, mais je suis simplement admiratif de ce qu’ils sont capables de faire à travers les autres.