Repartir ou rester pour de bon? Le dilemme des Ukrainiens au Québec
À l’approche de l'anniversaire du début de l’invasion russe, des Ukrainiens réfugiés au Québec font le bilan.


Nora T. Lamontagne
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Pensent-ils s’établir ici pour de bon? À l’approche du sombre anniversaire du début de l’invasion russe, des Ukrainiens réfugiés au Québec font le bilan, entre tiraillements et espoirs.
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«Je mène une belle vie à Montréal, rien ne peut m’arriver», constate doucement Tetiana Reutska, qui a fui les missiles qui pleuvaient sur sa ville natale.
Comme elle, bien des ressortissants ukrainiens ont pris la décision d’adopter notre pays à long terme, d’apprendre le français, de recommencer à zéro.
Mais d’autres sont plus mitigés. Si la paix revenait demain matin, ils retourneraient peut-être chez eux. Ou peut-être pas.
Dans tous les cas, Nataliia Koshkina repense souvent à la maison près de Kharkiv où elle s’apprêtait à emménager avec sa petite famille, située à quelques kilomètres seulement d’un territoire occupé par les Russes (voir plus bas).
«Ce désir du retour est une réaction très normale. Les personnes réfugiées n’ont pas décidé de quitter leur pays, ce n’était pas comme si elles rêvaient de venir au Canada», rappelle Ghayda Hassan, professeur de psychologie à l’UQAM.
Après la lune de miel
Il n’est d’ailleurs pas rare que certains déchantent après la lune de miel qui suit leur arrivée, affirme la spécialiste des questions d’immigration et de violence.
Et c’est souvent à ce moment que leurs sentiments les rattrapent.
«Je me rappelle une babushka [grand-mère] qui m’a dit “les émotions, c’est fait pour l’oreiller le soir”», illustre Caroline Vézina, infirmière clinicienne de la Clinique santé des réfugiés de la Capitale-Nationale, à Québec.
Cette dernière remarque que très peu d’Ukrainiens ont accepté l’aide psychologique offerte par le CIUSSS.
Néanmoins, l’angoisse vis-à-vis ceux restés derrière – un père vieillissant, un fils au front, un mari seul – est souvent évoquée lors de ses consultations.
«Ma mère vit dans une ville bombardée tous les jours. Aujourd’hui ne fait pas exception», témoigne Tetiana Reutska, qui l’appelle tous les matins, sans faute.
De gynécologue à cuisinière
Les spécialistes mentionnent également que la perte de statut – social, économique ou professionnel – pèse lourd dans la balance de l’immigration pour les adultes.
De gynécologue à Tchernigov, Lyudmila Chepurda est devenue cuisinière dans une garderie de Varennes. Elle est néanmoins déterminée à suivre un cours en sexologie et à recommencer à travailler dans son domaine.
Les touts-petits subissent – eux aussi – les conséquences de cet exil forcé, souligne Jean-Bernard Pocreau, co-fondateur du Service d'aide psychologique spécialisée aux immigrants et réfugiés (SAPSIR).
Leurs symptômes vont des troubles du comportement ou du sommeil, à l’hypervigilence, au retard du langage ou à l’incontinence urinaire, énumère-t-il.
Par exemple, Arsen, le fils de 3 ans de Liudmyla, ne pouvait s’empêcher de faire pipi après un long séjour dans un bunker obscur au début de la guerre, même s’il ne portait plus de couche depuis longtemps. La situation s’est améliorée depuis.

Mais malgré les hauts et les bas de la dernière année, tous les Ukrainiens rencontrés pour ce reportage ont évoqué leur reconnaissance immense envers les Québécois qui les ont accueillis, aidés à meubler leurs appartements et encouragés.
«Je n’ai pas l’impression d’être traité comme un invité de passage ici», dit Kiril Koshkin, 14 ans, qui envisage maintenant son avenir de ce côté de l’Atlantique.
Dur d’estimer combien des 158 000 Ukrainiens arrivés au Canada se sont installés au Québec. Les gouvernements n’ont pas de statistiques par province, mais le ministère de la Santé indique qu’un peu moins de 10 000 ont fait une demande à la RAMQ.
Son âme ne demande qu’à revenir à Kyïv

Une écrivaine ukrainienne reconnue qui a quitté Kyïv à contrecœur compte bien être de retour chez elle pour voir fleurir les jacinthes dans quelques semaines.
«Pourquoi je veux y retourner? Aussi bien demander pourquoi les saumons remontent les rivières chaque année», répond avec un sourire Natalka Poklad, aussi poète à ses heures.
Malgré les bombardements et les coupures d’eau et d’électricité quotidiennes qui affligent la capitale ukrainienne, la volonté de la sympathique septuagénaire est inébranlable.
«On a bien essayé de la raisonner, de la convaincre, de lui expliquer que ça sera compliqué, de lui faire peur, même. Mais il n’y a rien à faire. Son âme veut retourner», souligne sa fille, Myroslava Polishchuk, au Québec depuis sept ans.
Il faut dire que Natalka n’a jamais été très enthousiaste à l’idée de quitter sa patrie chérie.

Au 13e sans électricité
Ce n’est seulement qu’au début novembre qu’elle s’est laissée convaincre par sa cadette de venir la rejoindre à Montréal.
«Pouvez-vous imaginer? Elle habitait au 13e étage, et devait remonter jusqu’à chez elle sans électricité, dans l’obscurité totale. À son âge», s’exclame Myroslava, dans son confortable salon de Côte-Saint-Luc.
«J’espérais toujours que les bombardements arrêtent, que la communauté internationale nous aide, que la guerre cesse avant l’automne», se justifie sa mère en ukrainien.
Mais Natalka Poklad a dû se rendre à l’évidence: le conflit s’éternisait, et son petit appartement était déjà glacial. Il fallait le quitter.
Dure arrivée
Ses premiers jours au Québec ont été difficiles, même si les couleurs des feuilles l’ont enchantée. «Je ne pouvais pas écrire ni penser à autre chose qu’à l’Ukraine», raconte-t-elle.
Incapable de parler français ou anglais, elle était aussi «muette», une tragédie pour l’auteure de plus de 30 ouvrages en ukrainien.
«Chaque jour, elle me disait qu’elle voulait rentrer à Kyïv. Il y a eu beaucoup de pleurs», se souvient sa fille.
Ce n’était pas faute d’aimer Montréal, son système de métro, sa société multiculturelle, ses parcs et ses majestueux bâtiments, précise-t-elle.

Éventuellement, Natalka a retrouvé un semblant de routine, sans jamais abandonner l'idée de rentrer bientôt à Kyïv.
L’écrivaine a recommencé à composer de courts poèmes qu’elle publie sur les réseaux sociaux, au sujet de la guerre, de l’hiver, de la vie.
L’espoir n’est jamais bien loin.
«Le printemps s’en vient», dit-elle, confiante, alors qu’une fine neige tombe sur Montréal.
Une adolescente qui étudie jour et nuit

Une adolescente ukrainienne déterminée à devenir avocate apprend le français de jour au Québec, et étudie de nuit à distance pour obtenir son diplôme du secondaire en Ukraine... en plus de travailler à temps partiel.
Sofiia Chepurda a un horaire pour le moins chargé.
En semaine, de 8h à 16h, elle suit des cours en francisation, à Varennes, sur la Rive-Sud.
Et de 1h à 6h du matin, elle se connecte sur son ordinateur pour continuer, à 7000 km de sa ville d’origine, son cursus scolaire en Ukraine.
«Je ne dors vraiment pas beaucoup... Des fois, je m’endors un peu en cours, avoue la jeune fille de 16 ans. Mais je suis vraiment motivée.»
En tout et partout, elle passe 65 heures en cours chaque semaine. Et elle dort environ trois heures par nuit.
«C’est quand même débile», commente Sonia Benoit, qui a accueilli Sofiia et sa famille à leur arrivée en septembre dernier, et continue à veiller sur eux.
La jeune Ukrainienne éclate de rire en acquiesçant. Elle a compris le commentaire en français.
«Mon truc pour rester réveillée la nuit, c’est de boire deux tasses de café et un verre d’eau. C’est drôle, mais ça marche», ajoute-t-elle.
Dans le noir
C’est ainsi que, dans la pénombre et avec des écouteurs sur les oreilles pour ne pas réveiller sa mère ou son petit frère de trois ans, l’étudiante étudie.

Au début de l’année scolaire en Ukraine, Sofiia raconte qu’elle se faisait gronder par ses professeurs parce qu’elle ratait systématiquement les matières en fin de journée.
La direction ignorait qu’elle se trouvait à sept fuseaux horaires de Tchernigov, tombée sous contrôle russe au début de la guerre avant d’être reprise.
«Après, ils ont compris ma situation», dit l’adolescente aux mèches blondes, arrivée en août.
Pour ajouter à son horaire de PDG, Sofiia travaille 12 heures à couper des fruits et des légumes dans une épicerie du coin, les fins de semaine, pour ne pas être un poids pour sa mère monoparentale.
Des sacrifices
«Et en plus, elle fait beaucoup de devoirs», renchérit son copain, Matvii Knysh, immigré d’Ukraine il y a trois ans.
Sofiia consent à tous ces sacrifices dans l’espoir d’obtenir son diplôme ukrainien pour pouvoir être acceptée au cégep, et poursuivre ses études en français pour, éventuellement, devenir avocate.
Jusqu’à présent, elle obtient des notes au-dessus de la moyenne, autant dans ses cours de français que ceux en Ukraine.
«Depuis son enfance, j’ai appris à Sofiia à se fixer des objectifs et à les atteindre. Je suis très fière d’elle», affirme sa mère, Liudmyla Chepurda.
Pas encore tout à fait décidés

Une mère ukrainienne est ambivalente à l’idée de rester à Montréal, quand la paix reviendra enfin, alors qu’une toute nouvelle maison attend sa petite famille dans son pays natal.
Une semaine avant que les Russes n’envahissent l’Ukraine, Nataliia Koshkina et ses proches mettaient la touche finale à la peinture de leur nouvelle demeure, à quelques kilomètres de Kharkiv.
Puis, les blindés sont apparus, l’église qu’elle voyait de la fenêtre a été détruite par un missile, et elle s’est décidée à quitter le pays avec ses deux fils.
«J’ai encore le souvenir des sentiments de ce jour-là», raconte-t-elle à regret, dans la salle à manger de leur petit appartement situé dans un bloc de Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.
Alors que leur déménagement dans cette maison de rêve approchait à grands pas, leur départ a été particulièrement crève-cœur.
«Je suis désolée d’avoir investi tant de temps et d'âme dans cette maison et que nous n'ayons pas pu y vivre un seul jour», soupire la trentenaire.
C’est sans compter les cafés à tous les coins de rue, son cercle d’amis et son ancien commerce de jardinage et de construction dont elle s’ennuie. «J’aimais ma vie en Ukraine, je n’y aurais rien changé.»
Des points d’interrogation
En même temps, Nataliia apprécie chaque jour passé au Québec où ses enfants sont en sécurité, où les services de base fonctionnent, et où les Russes sont trop loin pour les atteindre.
Mais la comptable de formation a beau adorer la francisation, elle admet avoir parfois du mal à se projeter dans l’avenir.
Après six mois ici, elle se demande encore tous les jours si se réfugier hors du pays était la chose à faire.
«Ce n'est qu'à Noël, quand j'ai vu mon fils sous le sapin en pyjama avec des cadeaux et un visage heureux que j'ai pensé que c'était une bonne idée.»
Loin de l’ennemi
Son mari, qui les a rejoints récemment, est plus convaincu à l’idée de s’établir au Québec de façon permanente, quitte à louer la maison de Kharkiv.
«Bien sûr, on veut une meilleure vie, une meilleure éducation pour les enfants», dit Mykola Koshkin, qui suit présentement un cours pour conduire des camions lourds.
Et à son avis, mieux valait déménager loin de l’ennemi une bonne fois pour toutes plutôt que de se déraciner à répétition.
C’est donc dire qu’ils resteront ici?
«On en parlera quand viendra le temps», dit Nataliia, en regardant son conjoint un sourire en coin.
Aujourd’hui, toute la famille apprend tranquillement le français, comme en témoignent les livres et les manuels éparpillés chez eux. Une carte du Canada a été épinglée au-dessus de la table de cuisine.
Hlib, 10 ans, s’ouvre peu à peu et s’est découvert un amour pour le patin.
Quant à Kiril, 14 ans, la décision de rester au Québec tombe sous le sens pour lui.
«Je suis un musicien de rock, et il y a plus d’opportunités ici», affirme celui qui fait même partie d’un band nommé «Inodi» («parfois», en ukrainien).
Une nouvelle vie loin des bombes à 44 ans

Une réfugiée ukrainienne, encore troublée par les échos de la guerre, mène désormais une vie paisible à Montréal, qu’elle espère bien partager avec sa mère restée en Ukraine.
Dès son réveil à 6h le matin, heure de Montréal, Tetiana Reutska s’empresse de passer un coup de fil à Kharkiv, où les bombes continuent de pleuvoir.
«Je ne peux pas m’en empêcher d’appeler ma mère. Je ne sais pas quand sera son dernier jour», laisse-t-elle tomber en cette fin janvier.
Si les troupes russes ont été chassées de la région de Kharkiv pendant l’été, la menace plane toujours sur les 700 000 personnes qui habitent toujours la métropole; de là la volonté de Tetiana de faire venir au Québec sa mère sexagénaire, qui habite dans leur maison ancestrale, au gré des coupures d’eau et d’électricité.
Pas comme avant
Une fois rassurée par les nouvelles du jour, Tetiana vaque à ses nouvelles occupations au Québec: la francisation intensive à l’Université de Montréal, un peu de broderie ou de lecture, et quelques heures d’entretien ménager pour une famille.
«Je dois faire de l’argent pour en envoyer à ma mère. Et puis, mon grand-père m’a toujours dit qu’on devait travailler si on était jeune et en santé», affirme la nouvelle arrivante dans un français tout à fait acceptable.
Toute son énergie va à la construction de sa nouvelle vie, qu’elle entame avec optimisme à 44 ans.
«J’aimerais que ma vie trouve un nouveau chemin au Canada. J’aime ce pays, je trouve que les gens sont plus ouverts qu’en Ukraine», explique-t-elle.
N’empêche, son quotidien contraste avec sa vie d’avant, où elle travaillait dans l’organisation d’événements culturels de grande envergure.
Terminés les voyages et les petits luxes de la vie de tous les jours. «Je me contente de peu», dit-elle simplement dans son salon de LaSalle, meublé avec goût grâce à des dons.
Des souvenirs marquants
Arrivée en mai dernier, Tetiana est à des milliers de kilomètres des missiles et des soldats russes. Mais parfois, ses souvenirs la rattrapent.
Cet été, il lui a été tout simplement impossible d’assister à L’International des Feux Loto-Québec en raison du bruit qui rappelle les explosions.
Son cœur s’est aussi mis à battre à tout rompre la fois où elle s’est retrouvée, paniquée, sur un quai bondé à la station Berri-UQAM.
«Il y avait trop de gens, ça m’a rappelé mon évacuation. Les femmes et les enfants se battaient pour les places. J’ai finalement embarqué dans le train après sept heures, mais je m’en suis sortie avec un œil au beurre noir et des lunettes brisées», raconte-t-elle.
Depuis, Tetiana a consulté à quelques reprises une psychologue ukrainienne bénévole, en ligne. «Ma situation n’est pas unique, et pas grave», tempère-t-elle.
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