Recordman au marathon, demi-marathon et 5 km, le Québécois mutant malgré lui


Jean-Nicolas Blanchet
Partager
Ça n’a pas vraiment de bon sens ce qui arrive avec le Québécois Thomas Fafard.
La fin de semaine dernière, à Lac-Beauport, il est devenu le Québécois le plus rapide de l’histoire au 5 km sur route avec un temps de 13 min 31 sec. Il détient aussi le record sur piste.
En décembre, il a couru 42 km pour la première fois de sa vie. C’était en Arizona pour un marathon. Ça lui a pris 2 h 10 et ça battait un record québécois de 41 ans, et ce, par... 4 minutes.

En novembre 2024, au demi-marathon de Boston, il a battu le record québécois, qui lui appartenait déjà.
Au travers de tout ça, il a aussi fait ses débuts olympiques en obtenant une 22e place à Paris aux 5 km. Il se prépare pour les Jeux de Los Angeles en 2028.
« Ça commence à faire beaucoup de records », lui ai-je lancé avant un entraînement au PEPS cette semaine.
« Ouin, ça s’en vient pas pire, ça s’en vient intéressant, répond-il candidement. Ça démontre que j’ai une bonne forme et un bon talent. Mais ce n’est pas hors norme, j’ai l’impression. »
Oui, il répond modestement. Mais il rappelle qu’à l’échelle de la planète, c’est excellent sans être « fou ».

Bien oui c’est fou, voyons !
Moi, je vais vous démontrer pourquoi c’est quand même fou, au contraire.
Lors de son dernier record, son rythme de course était de 2 min 42 du km. C’est 22 km/h.
J’ai essayé de mettre un tapis roulant à cette vitesse à mon gym. D’abord, la plupart ne se rendent pas à cette vitesse.
Celui que j’ai essayé a monté à 17,5 km/h. J’ai arrêté avant d’être hospitalisé pour de multiples fractures. Ma blonde m’a filmé, mais j’ai tellement l’air d’un canard que j’ai décidé de ne pas vous la montrer. Il y a des maudites limites à l’autodérision.
Thomas Fafard va presque aussi vite que la limite maximale légale pour une trottinette électrique.
À son rythme, il pourrait partir de Place Longueuil et aller jusqu’au Centre Bell en 22 minutes. Ou faire du IKEA à Québec jusqu’aux Galeries de la Capitale en 30 minutes.

Thomas Fafard fait partie des rares humains qui peuvent aller plus vite qu’un panda géant, un éléphant, une loutre, un alligator, un dindon sauvage, un koala ou un mouton.
Pas un moine
Bref, ce n’est peut-être pas impressionnant pour lui. Mais pour la catégorie de non-mutants comme moi, c’est complètement ridicule.
Thomas Fafard est loin de ressembler au coureur qu’on peut stéréotyper.
« Le monde va penser qu’on est des moines. Ce n’est pas le cas. On triche. On prend de la bière. On mange de la poutine », poursuit-il.
Très sympathique, il n’était pas gêné pour me répondre franchement et non comme un athlète de haut niveau devrait répondre.
Je lui demande son sport préféré ou dans quel sport il aurait voulu être le meilleur. Ce n’est pas la course, c’est le motocross.
Je lui demande s’il aime ça courir. « Oui, c’est l’fun ! »

Je le relance : « Il me semble que c’est vraiment plate, juste courir. »
Il rit. « Bien, tu as vraiment raison, je pense. Ce que je recherche, c’est le petit feeling que tu es vraiment en forme et que tout est facile. Tu fais des temps de malade mental, c’est dur, mais tu te sens quand même bien. »
La douleur, ça le fait...
Concernant la douleur, si on peut penser que ces coureurs de pointe aiment un peu parfois souffrir, ce n’est pas du tout son cas.
« La douleur, ça me fait ch***, c’est sûr. Quand je fais un 10 000 m et que ça commence à être difficile quand il reste 18 tours à faire, ce n’est pas l’fun », poursuit Thomas.
Son parcours n’est pas nécessairement similaire à d’autres prodiges.
Dominant quand il était plus jeune, il a connu un creux à l’adolescence.
« J’ai fait quelques niaiseries d’ados qui se sont prolongées un peu », lance-t-il, sourire en coin. Ça lui a permis d’avoir vécu ce qu’il avait à vivre, néanmoins.

Je fais partie de ceux qui surveillent leur rythme cardiaque et je suis toujours fasciné par ce que le cœur de ces athlètes peut faire.
La nuit, son rythme cardiaque descend à 39 battements par minute (bpm). C’est ridiculement bas.
Lors de sa dernière course, il est monté à 195 bpm. Soulignons qu’à 110, l’humain normal commence à être un peu essoufflé. À 140, tu fais des pauses pour parler. À 180, c’est peu soutenable. Peu de gens peuvent atteindre 200, car ton corps va te demander d’arrêter pour ne pas mourir ou tu seras déjà en train de vomir partout.
Durant mon entrevue avec lui, son bpm a monté à 119. Sûrement parce qu’il était intimidé de rencontrer un grand chroniqueur comme moi. « C’est parce que je prends la mesure sur mon poignet, c’est sûr que ça ne marche pas. » Bon...
La dureté du mental
Je lui ai demandé ce qui le ralentit dans ses courses.
Il me pointe sa tête. « Quand tu as mal aux jambes, ta tête ne t’envoie pas de faux signaux pour te dire que tu as mal. Mais elle les exagère, car elle veut que tu arrêtes. Rendu là, il ne faut pas s’écouter. »
Et comment faire ?
« C’est extrêmement dur. Mais il faut avoir des pensées positives. »
Comme quoi ?
Il est un peu gêné, mais se lance. « La fin de semaine passée, il y avait une bourse de 4000 $ pour le gagnant. Et je viens de m’acheter une maison et un beau tracteur. Je me disais que ça allait m’aider à payer mon tracteur », raconte-t-il en riant.
Il était mieux de gagner, car tout était déjà acheté. Il a tenu à rappeler qu’il ne fallait pas toujours penser à l’argent. Sa motivation, c’est surtout le chronomètre.

La force mentale occupe une place importante dans ce sport. Thomas n’a pas de psychologue sportif.
« Non, moi je regarde des gens qui jasent de ça sur TikTok. J’en aurais peut-être besoin. Clairement, c’est un bon outil. Peut-être que je devrais ? Les meilleurs au monde en ont sûrement tous un. »
Et il me regarde, un peu comme s’il voulait mon avis. « Tu le sais pas mal plus que moi », lui ai-je répondu. C’était quand même drôle.
Des mythes
Je lui ai demandé de me souligner quelques mythes ou des conseils sur la course.
D’abord, il a admis qu’il était possible de faire de la course à pied sans porter une casquette Ciele.
Ensuite : « Le monde pense qu’on est en santé. On est en forme, oui. Mais on est tellement maganés. On n’est clairement pas aussi en santé que le monde pense. J’ai mal dans le dos, aux pieds, aux genoux parce qu’on se donne des rinces. »
« La boisson, c’est fou. Les gens pensent que je ne peux pas prendre de bière parce que je suis un athlète. C’est un classique. Je ne dis pas qu’il faut prendre de la bière. Mais il faut avoir du fun aussi sinon, ça ne marche pas. C’est bien correct de prendre un verre de temps en temps et ça ne change rien à ta performance. »
Vous vous demandez ce qu’il a mangé avant de battre le record du 5 km ? Des toasts au Nutella.
D’ailleurs, une chance que son entraîneur Félix-Antoine Lapointe a été là pour l’aider dans son alimentation. Car les légumes et les fruits ne faisaient pas vraiment partie de son menu il y a quelques années. Thomas est fier de me dire qu’il ajoute parfois un piment ou des asperges dans ses repas maintenant.