Quand Jean Lapointe avait favorisé les Bleus


Marc de Foy
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La grande rivalité qui existait entre le Canadien et les Nordiques fait partie de l’histoire du Québec moderne. Il s’agissait d’un phénomène social. Rien d’autre ne comptait, les jours de match. Même les gens qui ne s’intéressaient pas au hockey étaient pris au jeu. Ça ressemblait au portrait politique de l’époque.
Le rouge du chandail du Canadien représentait l’option fédéraliste prônée par le Parti libéral. Le bleu ciel et les fleurs de lys du maillot des Nordiques rejoignaient les nationalistes et les indépendantistes.
Aucun amateur n’était neutre.
On était fidèle aux Rouges ou on était de tout cœur avec les Bleus. Les partisans des deux camps ne se faisaient pas de quartier.
Ça jouait dur, pas seulement dans les gradins du Forum et du Colisée, mais dans les brasseries et les salons aussi.
On s’envoyait au diable et on se donnait même des tapes sur la margoulette.
C’était la guerre !
Proche de Serge Savard
Le grand Jean Lapointe, qui nous a quittés la semaine dernière, l’a appris à ses dépens.
M. Lapointe était un grand amateur de hockey qui, à la grande époque du Canadien, comptait de nombreux amis dans l’équipe.
Il était proche, notamment, de Serge Savard, qui allait devenir plus tard directeur général du Tricolore.
C’est ici que l’histoire commence.
Avant la finale de la division Adams entre le Canadien et les Nordiques, je lui donne un coup de fil pour lui demander comment il entrevoit la série à venir.
M. Lapointe donne alors une série de spectacles au Grand Théâtre de Québec. Il me raconte qu’il en est venu à s’identifier aux Nordiques en raison de la présence de nombreux joueurs francophones dans leurs rangs.
Il m’explique qu’il ne se reconnaît plus chez le Canadien qui compte trop de Canadiens anglophones et d’Américains à son goût.
Le vase déborde
Toutefois, il patine en grand quand je lui demande une prédiction sur l’issue de la série. Mais comme il n’est pas du genre à se défiler, il se mouille.
Je revois sa déclaration en gros titre dans les pages sportives du Journal.
Ça disait : « Vient un moment où on doit se brancher : les Nordiques en cinq ! »
En faisant cette affirmation, il venait de s’aliéner tout ce qui était CH au Québec.
Son ami Savard est froissé.
Les Nordiques éliminent finalement le Canadien en sept rencontres grâce à un but en prolongation de Peter Stastny dans le septième match au Forum.
Duplessis en furie !
Les choses en restent là jusqu’à ce que je rencontre par hasard, deux ou trois ans plus tard, M. Lapointe dans le hall d’un hôtel de Québec où le Canadien loge.
Il se trouve dans la capitale nationale pour une manifestation sur la colline Parlementaire défendant les droits des artistes.
Qui plus est, il campe le personnage de l’ancien premier ministre Maurice Duplessis, qu’il a admirablement incarné dans la merveilleuse télésérie réalisée par Mark Blandford.
M. Lapointe est impressionnant dans son costume trois-pièces d’époque et son gros cigare.
J’ai l’impression d’avoir le vrai chef de l’Union nationale devant moi.
Jamais plus
Je n’oublierai jamais ce moment et sa réaction quand je m’étais présenté à lui comme le journaliste qui l’avait interviewé sur la confrontation Canadien-Nordiques.
Me regardant d’un œil sévère, il m’avait lancé quelque chose comme : « Hé ! mon petit... »
Je ne pense pas qu’il était fâché contre moi, mais il ne riait pas non plus. Il m’avait raconté combien son appui aux Nordiques lui avait attiré quantité de reproches de partisans du Canadien. Il ne l’avait pas trouvé drôle.
Son gérant lui avait dit de ne plus prendre position sur des sujets qui pouvaient lui attirer des ennuis.
C’était fou !
Difficile à imaginer
Pour les générations qui n’ont pas été témoins de cette rivalité, c’est difficile à comprendre.
Il faut l’avoir vécue.
Les rivalités opposant le Canadien aux Bruins et aux Leafs ne sont rien à côté de ce qu’étaient les affrontements Montréal-Québec.
C’était le Québec qui se déchirait. Il existait une haine viscérale entre les deux partis. On ne ressentira plus jamais pareille passion pour des matches de hockey.
La rivalité Canadien-Nordiques aura été unique.