Un organisme autochtone est parvenu à retrouver dans des archives près d’une centaine de femmes autochtones assassinées au Québec entre 1980 et 2012, soit plus du double du bilan de la GRC.
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«Les policiers s’en foutent! C’est comme s’il n’y avait pas d’urgence. C’est les organismes autochtones qui doivent engager quelqu’un pour connaître les chiffres», déplore Janis Qavavauq-Bibeau, coordonnatrice de la recherche du Foyer pour femmes autochtones de Montréal.
Depuis bientôt trois ans, cette dernière épluche les bases de données existantes, les articles des journaux de l’époque et recueille des témoignages de familles pour avoir un portrait juste de la situation.
En 2014, la Gendarmerie royale du Canada et Statistique Canada calculaient que 46 femmes autochtones avaient été assassinées dans la province entre 1980 et 2012. Ce sont les chiffres les plus à jour.
Sauf que pour sa part, Janis Qavavauq-Bibeau arrive à près d’une centaine de femmes assassinées dans la même période. Ce chiffre continue d’augmenter au fil de ses recherches.
Comment expliquer une telle disparité ?
«Quand il y a un meurtre, c’est les policiers qui cochent “autochtone” ou non dans le rapport. C’est problématique parce que ce sont eux qui jugent», souligne la jeune Inuk.
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Depuis longtemps
Mais sa base de données couvre une période bien plus étendue que le rapport de la GRC, et remonte aux débuts de la colonie jusqu’à aujourd’hui. Elle compte actuellement 201 noms.
«Les Québécois ne sont pas conscients du nombre de victimes ici, ils pensent que ça n’arrive qu’en Colombie-Britannique», laisse tomber Nakuset, directrice du Foyer pour femmes autochtones de Montréal.
«On sait tous c’est qui Cédrika Provencher ou Julie Surprenant. Mais Tera Fay Jolly, qui a été assassinée à 16 ans [à Waskaganish, dans le Nord-du-Québec, en 2009] ? Personne ne sait c’est qui», ajoute Janis Qavavauq-Bibeau.
Pour ne pas oublier
Pendant ses recherches, la femme de 26 ans a d’ailleurs réalisé que plusieurs de ces femmes étaient tombées dans l’oubli, même dans leurs communautés d’origine.
Elle envisage donc la création d’une carte interactive pour faire connaître leur histoire. «Je veux juste donner une voix aux femmes qui n’en ont jamais eu», affirme la chercheuse.
Sa propre grand-mère fait partie des statistiques tragiques. «Il y a vraiment, vraiment, vraiment beaucoup de femmes assassinées au Nunavik», soupire-t-elle.
À preuve, Janis Qavavauq-Bibeau raconte une récente rencontre avec deux autres Inuites en visite à Montréal.
«On était trois, issues de différentes communautés [nordiques]. Et les trois, on avait un membre de notre famille dans ma base de données. Ça m’a vraiment choquée», se désole-t-elle.
Impossible d’avoir un portrait de la situation
Même la Gendarmerie royale du Canada reconnaît les difficultés de compiler des statistiques sur la disparition ou l’assassinat des femmes autochtones au Canada.
«Il est difficile de demander à un agent de police de déterminer la race d’une personne en fonction de sa perception, car cela peut donner des résultats incomplets et inexacts», peut-on lire dans un rapport de 2014.
Par exemple, certains pourraient se fier uniquement sur le nom de famille ou à la couleur de la peau de la victime pour déterminer ses origines.
La GRC souligne aussi que les différents corps de police ne se basent pas sur les mêmes critères – statut d’Indien, impressions du policier, informations provenant des proches, etc. – ce qui complique la compilation.
Ce même rapport avance que 46 femmes autochtones ont été tuées au Québec entre 1980 et 2012, un chiffre qui serait grandement sous-estimé.
«Ignorance systémique»
Le Journal a bien tenté d’obtenir des chiffres plus à jour, sans succès.
«La GRC n’a pas le mandat d’effectuer ce genre de recherches statistiques ni les crédits budgétaires pour ce faire», a écrit un porte-parole, qui nous a dirigés vers des tableaux de Statistique Canada.
Nakuset, directrice du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, y voit «une ignorance institutionnelle et systématique» qui contribue à minimiser l’ampleur du problème.
«On est vraiment tout en bas du totem quand on parle de priorités de la police», gronde-t-elle.
La Sûreté du Québec n’a pas répondu à nos questions au moment de mettre sous presse.
Sous le radar
Informé des difficultés du Journal pour obtenir un portrait officiel de la situation, le ministre québécois délégué aux Affaires autochtones, Ian Lafrenière, a reconnu que « le système n’était pas adapté aux demandes ».
«Ce n’est pas par mauvaise volonté, c’est par manque de moyens», a-t-il affirmé.
Il a reconnu du même souffle que certains meurtres de femmes autochtones pouvaient passer sous le radar des autorités et ne pas être comptabilisés comme tels.
En 2019, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées soulignait que les données disponibles étaient souvent incomplètes au Québec, «ce qui empêch[ait] de dresser un portrait juste de la situation».

