Pleurer Rodger la face pleine de moutarde

Jean-Nicolas Blanchet
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Jusqu’à la toute fin, Rodger Brulotte se sera assuré de ne pas faire les choses comme les autres. De donner un spectacle.
J’avais le privilège de faire partie des six porteurs de cercueil pour ses funérailles samedi à Sainte-Thérèse.
J’ai même pu aller à la réception qui était organisée par la suite au splendide club de golf Le Mirage.
C’était la journée des adieux privés à Rodger. Il faudrait peut-être que je n’en parle pas trop dans Le Journal.
Bien non ! C’est la dernière chose qu’aurait voulue Rodger.
C’est lui qui avait choisi le menu pour la réception. Il ne voulait rien savoir des sandwichs pas de croûte.
Les roteux
Le résultat ? Il y avait des cuisiniers de Chez Ma Tante, un des restos préférés de Rodger, qui sont venus faire près de 300 hot dogs. Et un traiteur de chez Schwartz’s est venu servir des centaines de sandwichs au smoked meat.
On honorait donc la mémoire de Rodger en se beurrant de relish et en échappant du chou un peu partout dans la belle grande salle de réception du Mirage.
Rodger, lui, au ciel, devait se bidonner en voyant tous ses amis, dont certaines fines bouches, essayer de manger des roteux en restant un peu gracieux.
Oui, il y avait quelques sandwichs pas de croûte. Mais ils n’ont pas été prisés, comme si on avait peur de décevoir Rodger.
Rien d’ordinaire
Avec lui, ce n’était jamais plate. Rien ne pouvait être ordinaire. Pensez-y, le commentateur sportif le plus coloré que le Québec ait connu, c’est Rodger Brulotte, et c’est pourtant dans le sport le moins coloré qui peut exister : le baseball.
Ainsi, il était évident que ses funérailles n’allaient pas être ordinaires, mais spectaculaires. On a donc vu défiler Marie-Denise Pelletier et Roch Voisine, notamment.

Je me suis même permis de chanter Sweet Caroline à l’oreille de l’épouse de Michel Bergeron, entouré de Stephen Bronfman (qui brillait avec son vieux manteau des Expos), Marc Griffin, Pierre Karl Péladeau et Claude Raymond. Seul Rodger pouvait créer un moment comme ça.
Des milliardaires, millionnaires, francos, anglos, des partisans des Expos, inébranlables souverainistes, inébranlables fédéralistes, artistes, athlètes, gens cool et populaires, gens moins cool et pas populaires, vieux chums, jeunes chums, chefs d’entreprise, travailleurs... c’est tout ce monde-là qui est venu saluer leur ami Rodger en trois jours.
Car ça n’existait pas des gangs pour Rodger. Il devait y avoir une seule gang, la sienne. Et lui, sans gêne, tissait une énorme toile d’araignée pour connecter tout ce beau monde-là afin qu’ils soient heureux. Qu’il y ait de l’amour ! C’est ça, un vrai rassembleur.
L’épouse de Rodger, Pascale, a livré un discours merveilleux, où elle a raconté qu’à ses derniers souffles, il lui a chanté My Way, une ultime fois.
À sa façon
Rodger adorait la chanter, même un peu trop souvent. Essayons de ne pas le dire trop fort pour ne pas qu’il parte le karaoké sans arrêt au ciel, mais il chantait My Way parfaitement.
Il avait même enregistré cette chanson et elle a été diffusée durant la cérémonie. Ç’a été un si beau moment de le réentendre chanter.
Surtout quand on traduit ce bout qui nous fait penser à lui : « Oh non, la timidité, ce n’est pas moi. Je l’ai fait à ma façon ».
Michel Bergeron a donné tout un spectacle lors d’un discours qui ressemblait à un bien cuit lors de la réception au Mirage.

Bergie a été tellement courageux. Car, deux heures plus tôt, il était tout juste devant moi durant la cérémonie. C’était un des meilleurs amis de Rodger depuis plus de 60 ans. Je l’entendais murmurer à son épouse : « Ça ne se peut pas, je n’en reviens pas ». Puis je lui voyais les épaules sautiller et les mouchoirs qui sortaient un après l’autre.
Mais Rodger voulait que ce soit festif. Alors, Michel s’est ressaisi et a fait ce que voulait son ami en racontant des anecdotes parfois touchantes, mais souvent tordantes.
Il est arrivé avec des notes et les a laissées dans sa poche. Je vous le dis, c’était drôle à s’en rouler par terre.
Surtout quand il s’est excusé, car il avait échappé plusieurs jurons et il a compris qu’il y avait une table avec le curé et des sœurs juste devant lui.
Je ne vais pas partager toutes les anecdotes. Je vous en parlerai si on se croise. Mais il a commencé par dire à l’épouse de Rodger que ce dernier lui devait encore 35 $ pour leur dernière partie de golf.
La nouvelle vedette du jour
La meilleure anecdote pour comprendre qui était Rodger, depuis l’annonce de son décès, revient par contre à Sœur Jacinthe Caron, qui a conquis tout le monde.
Elle œuvre au sein de l’hôpital Marie-Clarac, où Rodger a été soigné. Mais les deux se connaissent depuis plusieurs années, puisque Rodger s’impliquait bénévolement avec l’établissement, qui compte aussi une école.
Grande fan de hockey, elle aimait communiquer avec Rodger pour lui parler du Canadien. En 2021, il y avait des rumeurs d’un échange entre Nick Suzuki et Pierre-Luc Dubois. Mais Sœur Jacinthe était inquiète et a écrit à Rodger qu’il ne fallait pas que ça arrive. Rodger a donc, tout naturellement, transmis son message directement à Marc Bergevin.
« Je me dis peut-être que j’ai contribué à garder Suzuki à Montréal », a-t-elle lancé, en blaguant et en faisant rire plusieurs patrons de médias qui l’imaginaient déjà chroniqueuse dans une de leurs émissions.
Ça restait tellement difficile de croire qu’il était dans la boîte à côté de moi. C’est comme impossible de penser qu’on ne l’entendra plus, même si ce sera tellement facile de l’imaginer encore avec nous.