Merci pour tout, Rodger
Dany Doucet, éditeur Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec
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Notre éditeur, Dany Doucet, est le dernier du Journal à lui avoir parlé. Il nous raconte ici une dernière conversation émouvante avec celui qui était devenu un ami.
Quand le téléphone a sonné lundi soir, le nom de Pascale Brulotte s’est affiché. C’est ainsi qu’est inscrite, dans mes contacts, Pascale Vallée, l’épouse de Rodger depuis 2010.
« Ah non ! », me suis-je dit, une fois de plus, appréhendant depuis quelques jours cet appel qui annoncerait la triste nouvelle de la mort de notre ami chroniqueur.
Heureusement, Pascale était auprès de Rodger, bien vivant dans sa chambre d’hôpital au CHUM, où il a vécu presque sans relâche depuis septembre dernier. Il n’a eu droit qu’à un court séjour à la maison avant d’y retourner d’urgence, alors qu’il était aux prises avec une vilaine bactérie.
Depuis l’automne, je ne sais plus combien de fois il nous a appelés, d’autres amis et moi, pour nous dire que ça allait mieux, qu’il espérait retourner en réadaptation à l’Hôpital Marie-Clarac. Il aimait les sœurs de cette institution. Elles sont d’ailleurs allées le visiter il y a quelques jours au CHUM, avant son transfert aux soins palliatifs mercredi.
« Salut, Dany, on a eu de mauvaises nouvelles cet après-midi. Rodger voudrait te dire quelque chose », m’a mentionné Pascale, avant de mettre son téléphone en main libre.
Rodger chuchotait. Je n’arrivais pas à le comprendre. Pascale a répété pour moi.
— Rodger veut que tu saches qu’il a décidé aujourd’hui de demander l’aide médicale à mourir.
Un moment de silence s’est installé.
Ouf...
Rodger a réessayé de me parler. J’entendais un murmure au bout du fil, un filet de voix. Il était si faible.
Quelques jours plus tôt, on m’avait informé qu’il avait de l’eau sur un poumon.
Il souffrait à chaque respiration.
— Je t’aime, Rodger. Je vais m’ennuyer de toi, ai-je pu lui dire.
Je savais que c’était la dernière fois que je lui parlais.
— Moi aussi, je t’aime... Dan ?
— Oui, Rodger ?
— Bonsoir, je suis parti.
On a raccroché sur cette phrase si célèbre qui m’a toujours fait sourire. Cette fois, elle m’a fait pleurer dans mon lit.
J’ai su le lendemain que, finalement, il était trop tard pour demander l’aide médicale à mourir.
Rodger sera irremplaçable au Journal de Montréal.
Personnalité unique
Il y a très peu d’humains qui ont une personnalité comme la sienne. C’est un peu magique. Difficile à expliquer. Mais tous ceux qui le rencontraient et lui parlaient quelques instants, ou qui lui serraient la main, avaient l’impression de le connaître depuis longtemps. Ou même que Rodger les reconnaissait.
Dès qu’il mettait les pieds dans un événement, le monde voulait se rapprocher de lui. Comme un aimant dans une boîte de clous. C’était fascinant à voir.
Rodger, c’était le voisin d’à côté. Il savait parler à tous, riches ou pauvres, célèbres ou inconnus. Il avait un véritable don. Il trouvait vite le bon ton, le bon compliment, la bonne blague, le souvenir commun pour amorcer une conversation. Il avait d’ailleurs une mémoire phénoménale.
Il était aussi un travailleur infatigable. Encore l’an dernier, il pouvait être présent à un, deux ou trois événements par jour.
Avec ou sans photographe pour l’accompagner, il revenait avec de nombreuses photos à publier dans sa chronique intitulée « Tout partout en ville », mieux connue comme « la page à Rodger ».
Pour toutes ces raisons, il est facile de comprendre pourquoi Rodger a été, comme chroniqueur, le meilleur ambassadeur que Le Journal de Montréal pouvait espérer pendant toutes ces années. Toute notre équipe a été émue et secouée par la nouvelle de son départ.
Il va nous manquer grandement.
Un homme généreux
Comme tous les Québécois de mon âge, j’ai grandi en écoutant le baseball à la radio AM. Les voix de Rodger et de Jacques Doucet ont fait partie de mon adolescence.
Puis, à 21 ans, à l’occasion d’un remplacement d’été comme journaliste aux sports, j’ai rencontré Rodger à titre de reporter affecté à la couverture des Expos. Plusieurs ont une anecdote à raconter à son sujet, voici la mienne...
Couvrir une équipe de sport professionnel à cet âge, autant au Stade olympique que sur la route aux États-Unis, était un mandat assez intimidant. Heureusement, Rodger m’a pris sous son aile et m’a aidé à prendre confiance.
Avec beaucoup de générosité, il me suggérait des sujets, des angles de reportage et me donnait ses commentaires sur mes textes.
Parmi mes souvenirs, il y a ce jour où il m’avait suggéré d’aller interviewer Nolan Ryan, lanceur étoile des Astros de Houston. Une légende vivante intronisée depuis au Temple de la renommée.
Je me le rappelle comme si c’était hier, puisque j’avais dû l’attendre dans le vestiaire des visiteurs du Stade olympique, alors qu’il était parti prier dans la chapelle attenante.
Rodger m’avait suggéré de lui demander quels conseils il pouvait donner au jeune Floyd Youmans fraîchement recruté par les Expos, qui lançait lui aussi des balles rapides à plus de 100 milles à l’heure.
Je ne me souviens pas des réponses, mais je me rappelle que j’avais eu beaucoup de difficulté à comprendre ce lanceur à l’accent texan. Rodger m’avait aidé à mettre tout ça en ordre. Finalement, à la fin de l’été, j’avais pris un peu d’assurance et j’ai fait carrière dans le journalisme.
Le destin nous a réunis plusieurs fois par la suite.
Mon père l’a nommé ambassadeur du club de golf Le Mirage, où il a joué jusqu’à l’été dernier avant d’être frappé par un mal de dos suspect.
Ma mère était amie et jouait au golf avec son épouse Pascale. J’étais d’ailleurs très heureux de la voir arriver aux funérailles de ma mère, il y a deux semaines à peine, malgré l’épreuve personnelle qu’elle vivait.
Et quand je suis devenu le patron de Rodger, ici au Journal, j’ai pu, à mon tour, le prendre sous mon aile.
Merci pour tout, Rodger.
Dany Doucet, éditeur