Nos Québécois aux Olympiques de Paris: la terrible épreuve mise de côté par Mary-Sophie Harvey


Richard Boutin
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À l’aube des Jeux de Paris, Le Journal vous propose une série de reportages sur les athlètes d’ici qui vivront leur rêve dans la Ville Lumière. Derrière tout le talent, la grâce et la puissance de ces machines se retrouvent aussi une vie de sacrifices, de choix difficiles et de travail acharné pour aller au bout de leur passion.
Droguée à son insu lors de la soirée de clôture du championnat mondial aquatique de 2022 à Budapest, la nageuse Mary-Sophie Harvey a perdu l’amour de son sport et a eu besoin d’une longue pause loin de la piscine pour retrouver ses repères.
Après les mondiaux, Harvey a enchaîné les compétitions et n’a jamais pris le temps de se poser et de revenir sur les incidents malheureux survenus en Hongrie où une nageuse française l’avait retrouvé dans un piteux état à l’extérieur du bar où se tenait le rassemblement des nageurs.
«À Birmingham pour les Jeux du Commonwealth qui suivaient immédiatement les mondiaux, j’ai fermé la boîte, illustre celle qui a été nommée cocapitaine de l'équipe canadienne de natation pour les Jeux. Je n’ai pas pris de recul et je ne me suis pas demandé comment j’allais. J’ai mis ça de côté, mais je savais que j’allais devoir ouvrir la boîte à un moment donné.»
Pause salutaire
À son retour d’Angleterre en août, Harvey a pris une pause complète de huit semaines pour se retrouver. «J’avais perdu la flamme, résume-t-elle. Ce que je craignais le plus, c’est que je ne savais pas si cet amour du sport allait revenir. C’était nécessaire que je m’arrête et que je voie comment j’allais mentalement.»
Le retour s’est fait graduellement. «Je suis revenue petit à petit, souligne-t-elle. Katerine [Savard] et mon entraîneur [Greg Arkhurst] m’ont beaucoup aidée dans tout ce processus. Au début, je me tenais sur le bord de la piscine pour regarder les autres. Quand j’ai réalisé que je me sentais confortable, j’ai repris l’entraînement et, par la suite, la compétition.»
«J’ai retrouvé le plaisir de la natation, de poursuivre Harvey. Je me suis tellement ennuyée que je ne veux pas le laisser aller.»
Un entraîneur sous le choc
Arkhurst a été ébranlé par la mésaventure de sa protégée. «Les événements m’ont touché beaucoup et ça m’a blessé de voir Mary dans cet état, exprime-t-il. Le plus important était de prendre son temps et de ne rien brusquer. J’ai respecté le cheminement de Mary sans mettre de pression.»
L’entraîneur-chef du club CAMO est impressionné par le parcours de la nageuse native de Trois-Rivières. «On se construit beaucoup dans les moments difficiles et on se découvre, raconte-t-il. Si Mary est là aujourd’hui, c’est parce qu’elle est résiliente et une vraie battante. Elle a un caractère de championne. Je dois lui rappeler à l’occasion.»
«Son retour n’avait rien d’évident et je lui lève mon chapeau, de poursuivre l’entraîneur natif de la Côte d’Ivoire. Ce qu’on vit ensemble est top. Je peux parfois être très dur et nous ne sommes pas toujours dans la calinothérapie, mais nous avons une belle relation.»
Le déclic se produit en Australie
Après un retour graduel avec des entraînements conçus avant tout pour s’amuser au départ, Harvey a franchi une étape importante au championnat mondial en petit bassin à Melbourne en décembre 2022. «Le début du mondial a été difficile, mais elle a terminé sur une bonne note, et c’est à cette occasion que j’ai senti que c’était reparti.»
Harvey avait remporté l’argent au relais 4 x 200 m et le bronze au 4 x 100 m.
La capacité d’adaptation est essentielle aux yeux d'Arkhurst qui se plaît à répéter que la gomme à effacer est le plus important outil de travail d’un plan quadriennal. «Personne n’aurait pu anticiper ce qui s’est passé à Budapest, mais il n’y a pas de chemin linéaire dans la carrière d’un athlète, explique-t-il, et on doit toujours être prêt à gérer une grosse crise. L’adaptation et la création sont essentielles.»
Le plaisir retrouvé la propulse vers la meilleure saison de sa carrière
À l’aube de ses deuxièmes Jeux olympiques, Mary-Sophie Harvey vit les meilleurs moments de sa carrière après avoir navigué en eaux troubles pendant plusieurs années.
Depuis ses premiers Essais olympiques en 2012 à Montréal, à l’âge de 12 ans seulement, Harvey s'est heurtée à plusieurs embûches. «J’ai connu une carrière rocambolesque, résume-t-elle. La pression d’obtenir de bons résultats, une dépression, une tentative de suicide, un trouble alimentaire et la drogue du viol ont parsemé ma route.»
Malgré les défis qu’elle a dû relever et les moments très difficiles qu’elle a vécus, Harvey estime que ces événements l’ont fait grandir. «Ce fut difficile, souligne-t-elle, mais tous ces événements m’ont permis d’atteindre l’état d’actuel. Les hauts et les bas m’ont permis de devenir plus forte.»

Le bonheur retrouvé
Comme on a pu le voir lors des Essais olympiques à Toronto du 12 au 19 mai, Harvey respire la joie de vivre.
«Je n’ai jamais été aussi zen et sereine, affirme la nageuse de 24 ans qui se voit très bien poursuivre jusqu’aux Jeux de 2028 à Los Angeles. Je vis ma meilleure saison en carrière et je le mérite. Après ma carrière, ma persévérance et ma capacité de retrouver mon amour de la natation malgré l’adversité sont les éléments dont je serai le plus fière.»
Son entraîneur, Greg Arkhurst, emprunte une citation de l’ancienne vedette française du tennis, Yannick Noah. «Le bonheur ne suit pas la performance, mais le précède. J’adore cette citation qui résume très bien la situation. Si tu n’es pas heureux, c’est difficile de performer.»
Un record égalé
Ce plaisir retrouvé à propulser la nageuse native de Trois-Rivières vers la meilleure saison de sa carrière. Harvey a remporté sept médailles aux Jeux panaméricains en octobre dernier à Santiago au Chili pour égaler la meilleure performance canadienne de l’histoire.
«J’avais beaucoup de plaisir et ça se voyait. Je me suis amusée sans penser aux résultats. Je n’avais pas d’objectifs parce que je ne voulais pas être déçue. J’étais trop axée sur les résultats dans le passé au lieu de me concentrer sur le processus. Le plaisir, c’est la raison pourquoi j’ai débuté la natation.»

Arkhurst abonde dans le même sens. «Depuis qu’elle est toute jeune, Mary a toujours eu beaucoup de pression. Il y a encore parfois des inquiétudes, mais le doute fait partie de la performance.»
Ce plaisir était évident quelques mois plus tard aux Essais olympiques alors qu’elle a atteint devant ses proches son objectif de se qualifier pour des épreuves individuelles pour la première fois de sa carrière. Limitée aux séries du relais 4 x 200 m à Tokyo, Harvey était demeurée sur son appétit.
À Paris, Harvey sera en action au 200 m libre en plus des relais 4 x 100 m et 4 x 200 m. Qualifiée au 100 m papillon après sa deuxième place aux Essais olympiques en mai à Toronto, derrière la championne olympique Maggie Mac Neil, Harvey s’est retirée pour se concentrer sur les relais et le 200 m libre.