Marilyse Bourke entre drame et comédie
«Indéfendable», lundi au jeudi 19 h, à TVA et sur TVA+. «Prescott» sera disponible dès le 21 mai sur illico+.
Patrick Delisle-Crevier
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Indéfendable, Vitrerie Joyal, Prescott, Annie et Joey: l’actrice ne chôme pas cette année, mais nous avons profité d’une pause dans son agenda chargé pour nous entretenir avec elle au sujet de ses nombreux projets, de ses 35 ans de carrière, de son rôle de mère, de sa peur de vieillir à l’écran et de bien d’autres choses.
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Marilyse, comment vas-tu ?
Je vais très bien. En ce moment, je suis vers la fin d’une belle pause de deux mois, alors c’est une période plus calme. Je sais qu’on me voit dans différentes productions en ce moment, mais les tournages ont eu lieu l’été dernier ou cet automne. On me voit, mais je suis très relaxe, à la maison, depuis quelques semaines ! J’ai eu un automne assez chargé, mais en même temps, pas trop fou... On dirait que j’ai plus d’équilibre dans mon métier en vieillissant. Je me souviens de quand j’étais plus jeune, alors que je jonglais avec de jeunes enfants, une tournée, des tournages... Tout ça n’avait pas de sens, mais je ne pouvais pas dire non, car je devais gagner ma vie. Maintenant, je travaille beaucoup, mais je ne crains pas de faire un burn-out après cette période folle. Tout ça est équilibré, alors pour moi, c’est beaucoup plus facile qu’à une certaine époque d’être détendue.
Qu’est-ce qui a changé ?
D’abord, mes enfants sont plus grands, et sans que je puisse expliquer pourquoi, au lieu de faire trois affaires en même temps pendant six mois, je les fais l’une à la suite de l’autre. Les choses se placent, ça adonne comme ça. C’est fou la différence que ça fait dans une vie : on dirait que tout entre plus en toi et dans ta tête, et ça fait du bien.
Comment on meuble ça, deux mois de pause ?
On ne le meuble pas, justement. J’aime arrêter, faire des courses, regarder un épisode d’une série en dînant... Je ne m’en permets pas beaucoup ni souvent, mais une fois de temps en temps. Je lis aussi beaucoup, je fais de nouvelles recettes et je m’occupe de mes enfants. J’aime faire à manger quand j’ai le temps, c’est un plaisir et non une corvée. Je prends le temps de voir des amis, je deviens un peu comme une femme à la maison et je suis bien là-dedans. Je ne pense pas que je serais aussi bien si ça durait un an, mais comme je sais que tout ça a une date d’échéance, je savoure cette période plus calme. Disons que c’est plus facile d’en profiter et de se libérer l’esprit quand tu sais que tu n’es pas sans travail et que tout va reprendre bientôt. Tu peux alors te déposer, aller faire du ski de fond et faire une marche la tête tranquille.
Il n’y a pas si longtemps, tu me disais que c’était trop tranquille et que tu voulais travailler plus. Je pense que tu as été exaucée...
Oui, c’est fou ! Je ne peux pas dire pourquoi, mais on m’a proposé plein de beaux projets ces derniers temps, et j’en suis ravie. En même temps, il se passe quelque chose d’étrange en ce moment, dans le sens où, quand je manifeste le désir de quelque chose, ça se produit. Il n’y a pas si longtemps, je manifestais l’envie de jouer au théâtre, et voilà que ça se réalise trois mois plus tard. Je voulais faire du dramatique et on m’en a proposé. J’avais envie de revenir vers l’humour, puisque c’est ce qui m’a formée, et Vitrerie Joyal, la nouvelle série de Martin Matte, est arrivée. Ce qu’on m’offre est vaste et varié, je ne suis pas cantonnée à un genre ou à un type de personnage, ce qui est super.
Tu joues Me Cadet dans Indéfendable. On en a récemment appris davantage sur sa vie personnelle...
Oui. Moi aussi, j’ai pu en apprendre sur elle, car je ne la connaissais pas dans sa vie personnelle. Je lui avais créé un passé dans ma tête et on m’avait donné quelques informations sur sa vie personnelle afin qu’elle soit habitée par quelque chose. Mais j’étais contente qu’on en apprenne un peu plus sur elle cet hiver, surtout que c’était aligné avec ce que j’avais imaginé d’elle : une femme extrêmement performante et une battante. Tout ça vient créer un choc dans ses relations, car tout le monde n’est pas aussi rigide et dans la performance. Elle est prise avec ses propres jugements face aux gens qui n’avancent pas ou qui ne vont pas assez vite, ce qui vient créer de grands remous dans sa relation avec sa fille. Explorer un autre pan de sa vie a été très agréable à jouer.

N’est-ce pas le rêve de nombreux comédiens d’avoir un personnage qui se déballe ainsi sur plusieurs saisons ?
Oui, et c’est tellement précieux ! Je suis chanceuse, car j’ai pu vivre ça quelques fois au cours de ma carrière. J’ai été 8 ans dans la série O’, 10 ans dans Watatatow, 6 ans dans Une grenade avec ça ?, et ce sera bientôt ma cinquième saison dans Indéfendable. C’est un cadeau et une grande chance d’être dans des émissions qui perdurent. C’est tellement génial d’avoir le temps de vivre plein de choses à travers ton personnage, de pouvoir le peaufiner. Et, appelons un chat un chat : avoir un rôle qui revient année après année, ça permet de gagner sa vie sur une période plus longue, d’être un peu plus détendu, de ne pas te casser la tête à savoir comment tu vas payer ton hypothèque. L’idéal, c’est d’avoir un projet qui revient avec plein de petits projets autour, et c’est ce que j’ai la chance d’avoir en ce moment.
Peut-on dire qu’il y a un avant un avant et un après Me Cadet dans ta carrière ?
Oui, assurément. Ce que je trouve intéressant avec elle, c’est que c’est probablement le personnage qui se rapproche le plus de moi dans sa rigueur, dans sa compétitivité, dans sa façon de ne pas mâcher ses mots. Mon père m’a toujours dit que je serais une bonne avocate et que c’était probablement le métier qui m’irait le mieux, et je pense qu’il a raison. Dans la vie, je ne laisse pas grand-chose au hasard et je ne suis pas non plus une baba cool ; je suis celle qui contrôle son environnement et qui analyse. C’est donc le fun de toucher à celle que j’aurais pu être, du moins selon mon père. Aussi, jouer une avocate, jouer la cour, jouer la plaidoirie, j’ai du plaisir et de l’aisance à faire ça. J’ai abordé le personnage de Sonia comme une showgirl qui donne un spectacle, tant devant le juge que devant le jury. Je n’aurais pas pu tenir ce rôle-là plus jeune, car je n’aurais pas eu l’assurance pour le faire. C’est intimidant de se retrouver dans une salle où tu es pratiquement la seule à parler devant plusieurs acteurs. Je suis contente de faire ça à l’âge que j’ai.
Tu es aussi dans la série Vitrerie Joyal, où tu incarnes la conjointe du personnage de Martin Matte. Parle-moi de ce projet.
Ç’a été très drôle de me retrouver en audition devant Martin pour avoir le rôle de sa conjointe, car j’ai déjà joué avec lui dans Caméra Café. C’est encore là un beau privilège, car c’est une comédie et c’est drôle, mais en même temps, il y a des moments fort touchants et troublants, au point où j’ai pleuré en lisant les textes. C’est très bien écrit et ça nous replonge dans les années 1990. Je joue Diane, une femme à la maison qui est complètement dévouée à sa famille. C’est une bonne personne, mais elle est fatiguée de la rigidité de son mari, qui est coincé dans la tradition et la non-évolution des pensées.
Tu es aussi de la distribution de la série Prescott.
Prescott est une toute petite ville fictive située près des lignes américaines. La série se déroule à trois endroits : un motel, une cimenterie et une prison. Tout le monde se déteste à Prescott. Je joue une agente de la SQ qui détient des informations sur tout le monde dans le coin. À travers son enquête interne, elle viendra mettre des bâtons dans les roues du personnage joué par Catherine Chabot.
Et pour couronner le tout, tu es aussi dans la série Annie et Joey.
Je joue la maman du personnage d’Annie, alors je ne suis pas toujours présente. On me verra un peu dans chaque épisode, mais au moment où l’histoire se déroule, mon personnage est décédé. Elle a succombé à un cancer à l’âge de 43 ans. Elle est donc présente par flash-backs, car Annie était très proche de sa mère. Les deux étaient fusionnelles. Comme Annie est neurodivergente, sa mère a tenté, avant de mourir, de lui construire une petite boîte de souvenirs, d’outils et de trucs pour l’aider à passer à travers la vie et ses défis. On voit donc de petits moments de leur relation. Mon personnage est toujours malade, mais c’est très lumineux et pas lourd du tout. C’est beau et inspirant.
Comment ç’a été pour toi de jouer une femme en fin de vie ?
En fait, ç’a bien été. Je portais un bald cap qui me rendait complètement chauve. Sur le coup, je pensais trouver ça hyper difficile de me voir comme ça, je n’avais pas envie de me voir malade. Ma mère est décédée d’un cancer et, à un certain moment, en voyant mon reflet de côté dans un miroir, ça m’a rappelé ses derniers moments, ce qui m’a troublée. Mais sinon, c’était tellement bien écrit que ç’a été un plaisir à jouer. Évidemment, ça m’a fait penser à ma propre mort, à cette peur que j’ai de devoir abandonner mes enfants. Mais ça m’a aussi sécurisée parce que j’ai pu réaliser, à travers cette série, qu’il y a moyen de faire les choses de façon à ce que les enfants ne soient pas démunis devant une telle épreuve. C’est venu apaiser des angoisses que j’avais.
Dis-moi, en jouant dans différentes séries, as-tu peur de la surexposition ?
Je n’y ai pas pensé, surtout que ces productions ne s’adressent pas tous au même public, ne jouent pas tous sur la même chaîne, ni au même moment. À mon âge, je suis tellement plus à l’aise de jouer, je me pose tellement moins de questions et je me sens beaucoup plus libre, aussi. Mon sac à dos est plein de belles expériences, ce qui me procure plus d’outils pour faire mon métier. Mon métier a été souffrant pour moi pendant plusieurs années, parce que j’ai longtemps eu le syndrome de l’imposteur. J’étais très consciente de ce qui me manquait en tant qu’actrice et j’ai réussi à remplir les petites pochettes que je trouvais vides en suivant des cours, des formations. Le jeu permet d’accumuler un bagage d’actrice et je suis beaucoup moins malheureuse qu’avant quand vient le temps d’aborder un nouveau personnage. À l’époque, je me disais : « Ah, mon Dieu, c’est la première fois que je joue dans une comédie ! Ah, mon Dieu, je vais jouer au théâtre ! » J’avais toujours l’impression que je n’avais pas les capacités pour le faire. Maintenant, tout ça est derrière moi. Je suis bien dans mon métier et j’ai du plaisir à jouer. Mais ça a pris du temps. Maintenant, je suis plutôt inquiète d’avoir 50 ans dans mon métier.
Explique-moi cette inquiétude.
C’est confrontant de vieillir à la télévision et dans les grands écrans 4K des gens, surtout quand tu te retrouves aux côtés de belles actrices. Ce sont des choses que je ne pensais pas vivre, je me pensais au-dessus de ça et je me considérais comme quelqu’un de naturel qui ne ressent pas le besoin de trop en mettre, de se maquiller. Je pensais que je serais plus détachée de mon image que je le suis vraiment, mais c’est très présent en vieillissant. Mais j’espère qu’il y aura de plus en plus de rôles pour les femmes vieillissantes et que ça ne deviendra pas un milieu où une femme doit avoir l’air d’avoir 30 ans toute sa vie. Ça m’attriste de me questionner à savoir si je dois me transformer ou pas.
As-tu l’impression de devoir le faire ?
C’est un choix de le faire ou pas, et personne ne t’oblige à modifier ton apparence et à avoir recours à la chirurgie. Je ne dis pas non plus que je n’aurai jamais recours à rien, mais je n’ai pas envie de le faire pour le moment. Ce n’est pas dans ma nature de me faire injecter des choses ou de me transformer. J’ai plutôt envie de me lancer le défi de jouer avec ma face et avec mon corps tels qu’ils évolueront. Pour l’instant, la cinquantaine m’amène de belles choses, mais est-ce que c’est facile de me voir vieillir et est-ce que je suis complètement détachée de ça ? Eh bien non !
Plus tôt, tu as mentionné que tu trouvais difficile de te retrouver en compagnie de belles actrices. Ne te considères-tu pas comme une belle femme ?
C’est sur le plan de l’âge. Il y a des femmes qui ne vieillissent pas, qui ont toujours l’air jeunes et dont la peau ne semble pas tomber, alors que moi, mon visage commence à se transformer. Je ne dis pas que je suis affreuse, mais je sais que je n’ai plus le visage de mes 20 ans. C’est confrontant et parfois difficile à accepter, parce que plus tu vieillis, plus tu t’éloignes de la grande majorité des rôles. Va-t-on vouloir de mes rides, de mes plis quand je vais avoir 60 ans ? Vais-je encore pouvoir travailler ? Je me le demande. Parfois, j’ai peur de ça. Ce n’est pas tant d’avoir l’air de ce que j’ai l’air, c’est plutôt de savoir si je vais pouvoir continuer de travailler à 60 ans.
As-tu la carrière que tu souhaitais ?
Je ne voulais rien comme carrière, je n’ai jamais été très ambitieuse et je n’avais pas de plan de match ni d’objectifs. Mais je me souviens d’avoir un jour eu envie de faire du théâtre. Le concours de Watatatow, que j’ai gagné, m’a amenée dans ce milieu. J’ai gagné le rôle de Maggie, j’y suis allée d’instinct et au jour le jour. En vieillissant, je suis peut-être plus capable de me projeter. Par exemple, je sais que j’aimerais avoir un grand rôle dans un film. La nouveauté me stimule beaucoup.
En terminant, comment vont les enfants ?
Ils vont bien. Ce que j’ai trouvé le plus difficile durant leur enfance, c’est justement de devoir concilier le travail et la famille. Quand j’étais sur des plateaux de tournage, j’étais malheureuse de ne pas être à la maison avec eux. Pourtant, je ne suis jamais partie six mois. Mais je voulais être là pour les devoirs, pour les moments en famille, et j’ai toujours fait mes choix en conséquence. J’ai dit non à beaucoup de projets qui me demandaient de m’éloigner de la maison trop longtemps. Je ne le regrette pas du tout aujourd’hui, même si c’était douloureux sur le coup. Mes enfants ont maintenant 13 et 18 ans. Ma fille s’intéresse aux arts, mais beaucoup plus aux arts plastiques, et mon fils est vraiment un cartésien, il n’est pas du tout artiste. Ils sont tous deux ma plus grande fierté.