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Mais que font ces deux Japonais un peu fous à Saint-Cyrille-de-Wendover?

Martin Chevalier / JdeM
Photo portrait de Jean-Nicolas  Blanchet

Jean-Nicolas Blanchet

2023-07-29T04:00:00Z

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DRUMMONDVILLE | Si vous croisez deux jeunes Japonais souriants en train d’arroser un plant de tomates à Saint-Cyrille-de-Wendover, près de Drummondville, vous ne rêvez pas.

Cette histoire ne s’invente pas. C’est à la fois comique et tellement inspirant. C’est l’histoire de Ryo Kohigashi, 25 ans, et Chikara Igami, 27 ans. 

Ce sont deux Japonais qui raffolent maintenant de la poutine, du whisky Canadien Club et qui vivent dans un village du Centre-du-Québec pour s’améliorer au... baseball. 

Dur à suivre, hein? Moi aussi, je trouvais ça. C’est pour ça que j’écris qu’ils sont un peu fous. Mais ils le savent, et ils s’en fichent. Ils ont un rêve et ça passe par le Québec, dans leur plan. Et personne ne va les empêcher de continuer à bûcher pour y arriver. 

En 13 ans au Journal, à travers mes reportages, j’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont marqué par leur courage. Ces deux gars-là en font partie et je vais me souvenir d’eux toute ma vie, c’est clair. Ils sont des modèles et symbolisent un message tellement inspirant ou puissant pour n’importe qui. 

Ryo et Chikara sont deux lanceurs qui s’alignent avec le club de baseball de Drummondville dans la Ligue de baseball majeur du Québec (LBMQ), le Brock. 

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Ils espèrent que ce passage au Centre-du-Québec leur ouvrira la porte du baseball professionnel en Amérique du Nord, comme avec les Capitales de Québec ou les Aigles de Trois-Rivières, par exemple. 

Ce n’est pas bête comme plan, et c'est plutôt inusité. Évidemment, jamais un Japonais n’avait choisi le baseball amateur au Québec pour tenter de percer au baseball professionnel. 

Eux, ils arrivent avec tout le sérieux du monde. Ils vivent pour le baseball et veulent passer à un autre niveau. Mais c’est tout un clash avec les autres joueurs de la LBMQ. 

En tout respect, c’est une ligue très forte, mais pas toujours très sérieuse. Et on les comprend. Oui, ce sont les meilleurs joueurs de plus de 22 ans au Québec, dans la meilleure ligue amateur de la province. Mais les gars ne vivent pas pour leur baseball. Ils ont des emplois, des familles et des obligations de jeunes adultes. Par exemple, c’est parfois difficile pour une équipe de réunir neuf joueurs un jour de semaine pour un match à l’étranger. 

Les joueurs dans la LBMQ, ce sont des gars plus vieux qui sont passionnés par le baseball et qui sont encore assez forts pour attirer des partisans, mais qui n’aspirent plus vraiment à monter plus haut. Plusieurs joueurs sont payés, mais c’est en cachette, car c’est interdit. 

Depuis trois ans, quelques équipes greffent des joueurs internationaux, comme Drummondville qui a franchi une étape de plus en allant piger au Japon. 

«Je les avais préparés»

Le président, joueur et entraîneur du Brock, Mathieu Audet, n’a pas raconté de «bullshit» quand est venu le temps de les convaincre. 

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«Je leur ai dit que durant toute l’année, les joueurs allaient prendre des bières après les matchs. Je les avais préparés», explique-t-il, en riant. «Et je leur ai dit qu’on n’avait pas les meilleures installations et que ça se pouvait que des joueurs arrivent en retard aux matchs.» Et sachez que Drummondville est tout de même l'une des plus sérieuses organisations de la ligue. 

Effectivement, quand je suis passé pour ces entrevues, j’ai reconnu les bons vieux terrains de baseball du Québec, avec des dénivelés imprévus sur le terrain et des estrades rouillées où il faut faire attention aux échardes. Heureusement, un nouveau stade s’en vient à Drummondville. Les balles, durant l'échauffement au bâton, ressemblaient plutôt à de belles patates brunes, comme dans toutes les équipes de baseball amateur au Québec. 

Mais Mathieu Audet a réussi à les convaincre. «Ils sentaient qu’ils n’avaient pas plafonné et qu’ils ne sont pas allés au bout de leur potentiel», raconte-t-il. 

Audet leur a donc proposé un plan pour qu’ils soient heureux à Drummondville, avec un job de coach au baseball mineur, une place où habiter chez une amie à Saint-Cyrille-de-Wendover (oui oui, comme dans la chanson des Trois Accords), où ils peuvent s’occuper d’un potager et jouer en masse de baseball avec le club sénior. Le président du Brock n’a pas voulu nous dire s’il les payait, car c’est interdit, mais je vous dirais qu’ils reçoivent environ 250$ par semaine et je pense que je ne suis pas loin de la vérité. 

Martin Chevalier / JdeM
Martin Chevalier / JdeM

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Quand je suis passé à Drummondville, c’était un échauffement au bâton d’avant-match. Je cherchais les Japonais sur le terrain et j’ai réalisé que l'un des deux était le shagger. Pour ceux qui connaissent moins le baseball, être le shagger, c’est vraiment plate. C’est toi qui ramasses les balles que les joueurs frappent. Tu les mets dans des caisses et tu retournes les porter à celui qui lance les balles aux frappeurs. C’est une tâche souvent réservée aux recrues. 

«Il m’a dit que s’il était shagger, les joueurs allaient l’aimer et allaient plus se forcer quand il allait lancer», m’a expliqué Mathieu Audet. 

OK, comme ancien coach de baseball, j’étais déjà un peu conquis.

Je suis allé m’asseoir avec eux dans le champ droit quelques minutes plus tard.

Ma première question était évidente. Je devais parler en anglais, car l'un des deux parle anglais. «What the fu&*% are you doing in Drummondville?»

Les deux partent à rire.

Chikara parle un anglais cassé et Ryo comprend quelques mots, pas plus. 

«Je sais que ce n’est pas le chemin le plus court pour atteindre les ligues majeures. Mais ici, on me donne toutes les opportunités pour m’améliorer. Cette saison est vraiment importante dans ma vie», raconte Igami. 

Vous avez bien lu: ligues majeures. 

Rêve ou objectif?

Ce qu’ils veulent, c’est jouer dans les ligues majeures. C’est leur rêve ou leur objectif? 

«Les deux», a répondu Ryo instantanément. 

J’étais peut-être énervant pendant l’entrevue, mais j’étais obligé de leur poser la question: «Les gars, croyez-vous vraiment que vous avez une chance?»

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«Oui, absolument», a répliqué Chikara. 

Ils sont loin, très, très loin de l’objectif ultime et seront bien heureux s’ils réussissent à atteindre d’abord le baseball professionnel – par exemple avec les Capitales de Québec l’an prochain –, mais c’était impressionnant de les entendre. 

Ils le soulignent: culturellement, les Japonais sont des travaillants. Et pour eux, c’est tout naturel d’essayer, d’y croire et de ne pas abandonner trop vite. 

En quelques années, Igami a joué au Japon, en Autriche, en Australie et à New York, en plus d'avoir subi une opération majeure au coude. Et non, ce n’est pas parce qu’il adore les voyages. Il voyage pour le baseball. Il ne joue pas au baseball pour voyager. 

Martin Chevalier / JdeM
Martin Chevalier / JdeM

Ils font quoi, le jour? Est-ce qu’ils profitent un peu du Québec? 

«On fait nos étirements, on va au gym, on pratique et on coache des fois. On ne fait rien d’autre, c’est sérieux pour nous», m’ont-ils expliqué.

La bière d'après-match

C’est comment de jouer avec des coéquipiers qui ne sont pas dans le même contexte et qui ont fait une croix sur le baseball à un niveau supérieur? 

«En fait, on s’en fout des autres joueurs. Moi je joue contre moi. Cette saison, c’est du développement. Je m’affronte moi-même», raconte Chikara, qui s’entend à merveille avec le reste de son équipe. Il dit comprendre très bien que la réalité n’est pas la même pour les autres. «Les Québécois ont l’air de travailler fort aussi, comme les Japonais, mais c’est sur que vous avez l’air de prendre un peu plus le temps pour apprécier les bonnes choses de la vie», poursuit-il en rigolant.  

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Je leur ai demandé ce qui les surprenait le plus avec leur nouvelle équipe. Sans réfléchir, les deux ont lancé, en éclatant de rire: «Tous les joueurs de Drummondville adorent boire des bières après les matchs. Ils en prennent même après minuit dans la chambre! Je n’en revenais pas», de dire le plus vieux des deux joueurs. 

Quant à Drummondville, les deux Japonais adorent le coin. Mais ils se sentent un peu dépaysés. «Je viens d’Osaka [troisième plus grosse ville au Japon], je suis un “city boy”, c’est sûr que je trouve qu’il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de nature ici», ajoute Chikara, en souriant. 

«Il y a quand même beaucoup de pluie ici. Et ce n’est pas très chaud. On était en juin et j’étais gelé», ajoute Ryo. 

Au moment de l’entrevue, ils n’avaient pas vraiment visité autre chose que Drummondville. 

«On est hébergés chez une mère avec ses deux enfants. Nous allons aux activités des enfants, c’est vraiment agréable! On peut vivre la culture de Drummondville», a raconté Chikara. 

Celle-là m’a fait rire un peu. En tout respect pour les Drummondvillois. 

Les deux joueurs ont même assisté à la remise des diplômes de l’école primaire d’un des enfants. «On a vraiment aimé ça. Tous les enfants essayaient de parler avec nous, mais ne parlaient pas anglais, ils étaient tellement adorables.»

«Ils sont malades»

Pour les coéquipiers du Brock, c’est aussi une expérience fascinante.

«Disons que tu te sens un peu mal à côté d’eux quand tu arrives au terrain et tu veux prendre ça relax», raconte le receveur de l’équipe Xavier Langlois, récemment acquit lors d’une transaction. 

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«Quand je suis arrivé, Ryo est venu me porter mon uniforme et à chaque pièce de vêtement, il me faisait un salut de la tête sans dire un mot. C’était quasiment too much. Ils sont tellement polis et gentils.» 

L’arrêt-court de l’équipe Marc-Antoine Lefebvre, l'un des meilleurs joueurs d'avant-champ au Québec, est tout aussi élogieux. «Ils sont malades! Ils amènent tellement une énergie et ils sont contents d’être là [...]. Je n’ai pas le choix d’être à 100% quand je les vois être toujours à 100%.» 

Si le langage du baseball est universel, quelques façons de faire des Japonais ont quand même ébahi plusieurs coéquipiers. Avant les matchs, les deux joueurs se placent à 90 pieds et se lancent un javelot. Personne n’avait vu ça auparavant. 

Martin Chevalier / JdeM
Martin Chevalier / JdeM

Ce serait un peu plate d’avoir écrit tout ce reportage si les deux joueurs étaient mauvais au baseball. Leur message serait pas mal moins inspirant si, en fait, les deux gars rêvaient en couleur. 

Pas du tout. Les deux sont trop forts pour la ligue. 

Ryo, un gaucher, a lancé 20 manches, retiré 43 frappeurs sur des prises (sommet dans la ligue) et alloué quatre points. Igami, un droitier, en a lancé 18 et a donné trois points. Ce sont des statistiques qui pourraient intéresser le baseball professionnel indépendant (Québec ou Trois-Rivières) pour la saison prochaine. 

Le plus grand rêve de Ryo, c’est de retirer Shohei Ohtani sur des prises. Igami, quant à lui, c’est de lancer au Yankee Stadium. Ils sont très loin. Mais je crois que n’importe quelle personne qui aurait même une fraction de leur persévérance peut aspirer à accomplir de grandes choses. 

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